
Voyage en Mongolie et au Tibet
Nikolaï Prjevalski
Au retour d’un premier voyage en Sibérie dans la région de l’Amour et de l’Oussouri, Nikolaï Mikhaïlovitch Prjevalski (1839-1888), officier natif de Smolensk, émet l’idée d’une mission scientifique à travers la Mongolie et le Tibet, alors sous domination mandchoue. Soutenu par la Société russe de géographie, il se met en marche à la fin de l’année 1870. Depuis le lac Baïkal, il rallie Ourga, siège du Bouddha vivant des lamaïstes mongols, avant de rejoindre Pékin par la route du thé et d’entreprendre plusieurs expéditions à pied, à cheval et à dos de chameau : la première est conduite, malgré les tempêtes printanières, à la lisière orientale des vastes steppes mongoles ; les deux autres le mènent en amont du fleuve Jaune et jusque sur le plateau tibétain. Dans un effort ultime, il trace sa route de retour en 1873 à travers le Gobi, le plus grand désert d’Asie.
Déjouant les ruses mandchoues et la menace d’insurgés musulmans, le voyageur cartographie la région et constitue des collections naturalistes ; il décrit aussi, dans un récit savoureux, les mœurs et les institutions des éleveurs nomades dont il traverse les campements de yourtes. Patriote, il fait passer son devoir avant tout, endurant sans plainte les pénuries et les aléas climatiques.
La recherche scientifique sert aussi les ambitions territoriales de la Russie impériale. La seconde moitié du XIXe siècle voit le réveil de l’intérêt du tsar pour l’Asie et l’apogée du Grand Jeu, la rivalité russo-britannique pour la possession du Turkestan. L’Empire céleste vacille, rongé par les dissensions internes et les attaques des puissances coloniales, qui lui arrachent le droit de commercer en ses frontières. De simple marche désertique de la Sibérie traversée par les caravanes de négociants de fourrures et de thé, la Mongolie devient le centre géographique de l’Asie et le seuil de la Chine. Acteur de la course des Russes vers le soleil levant, Nikolaï Prjevalski incarne à leurs yeux, et incarnera encore à l’époque soviétique, l’explorateur par excellence.
Avec une introduction par : Jacqueline Ripart
« D’abord le silence, incomparable. Puis le battement d’ailes d’un oiseau volant vers les cimes aux neiges éternelles qui se mirent dans les eaux d’un lac majestueux : l’Issyk-Koul, tout près de la petite ville de Karakol, dans l’actuelle Kirghizie. Sur ses rives sereines, une pierre tombale porte cette simple inscription : “Ci-gît un voyageur, N. M. Prjevalski, 1839-1888.” C’est là, à des milliers de kilomètres de sa région natale, qu’a souhaité être enterré le plus fameux explorateur russe. Dans le vaste parc boisé qui surplombe le lac, un émouvant musée lui est consacré depuis 1957, où l’on trouve ordres de mission, diplômes, médailles, correspondance, instruments de mesure, portraits? Un peu plus loin, un monument lui rend hommage, surmonté de l’aigle qui était son emblème. Une parcelle d’éternité, en bordure de cette Asie centrale, cœur d’un immense continent, terre d’échanges, terre d’obstacles, terre de mystères et de légendes, dont il a si largement contribué à éclairer les zones d’ombre?
On sait en effet bien peu de chose de cette vaste région au début du XIXe siècle, tant sur le plan géographique que politique, commercial ou religieux. “On pense sans en être certain que les montagnes du Tibet dépassent 3 000 mètres d’altitude ; on a lu que le dalaï-lama dirige l’Église bouddhiste, gouverne en partie le Tibet, et est placé sous la tutelle de Pékin ; on a noté sur des copies de cartes chinoises que la Mongolie est encerclée de montagnes et qu’un grand désert occupe son centre ; et l’on se rappelle que les branches de la route de la soie passaient jadis par la Haute-Asie pour gagner Samarcande ou l’Afghanistan, et ainsi relier la Chine à la Méditerranée.”
Précieux sont les témoignages de ceux qui ont osé l’aventure sur ce vaste ensemble offert à la découverte. D’abord les riches descriptions des moines et voyageurs chinois, dont les illustres Fa Xan, au Ve siècle, et Xuan Zang, au VIIe siècle. Ensuite, au XIIe siècle, les célèbres récits de voyage des franciscains italien Jean de Plan Carpin et français Guillaume de Rubrouck, et, bien sûr, Le Livre des merveilles de Marco Polo. Le rideau est levé. L’Orient, en particulier le cœur de l’Asie, exerce une irrésistible attraction à laquelle succombent nombre de poètes, savants, militaires et diplomates, en Russie comme dans le reste de l’Europe. Dès lors, les voyageurs occidentaux et chrétiens s’y aventurent, mais les risques sont encore innombrables, et certains d’entre eux y laissent la vie. Au début du XIXe siècle, bien que les données cartographiques de la Haute-Asie soient encore confuses, les grands empires – Chine, Russie et Royaume-Uni – y sont en contact et rivalisent.
Bien des hommes – ambassadeur, missionnaire, prospecteur, aventurier, militaire, homme de science ou simple voyageur – vont alors se lancer dans l’exploration, chacun à sa manière, parfois déguisé en mendiant ou en marchand. Autant d’explorateurs intrépides qui effectuent des reconnaissances sur les terres inconnues du Tibet, de la Chine occidentale, du Pamir et du Gobi, activement soutenus par les sociétés de géographie occidentales, avec, bien souvent, l’assentiment et l’aide des ministères des Affaires étrangères et de la Guerre. Ils relèvent leurs itinéraires, recueillent des observations géographiques, ethnologiques, politiques et militaires. Leurs carnets, rapports et récits sont de précieuses sources d’information sur cette région immense, mais encore très fermée. C’est à cette époque que surgit un jeune Russe, vaillant, audacieux : Nikolaï Mikhaïlovitch Prjevalski, qui comptera parmi les plus illustres explorateurs du XIXe siècle. Étrangement, en Europe, et particulièrement en France, il sera peu connu, voire totalement inconnu, et par conséquent son œuvre, pourtant colossale, n’y sera pas reconnue. Tout au plus, son nom évoque-t-il aujourd’hui celui du petit cheval de couleur crème, crinière noire en brosse, au nom savant de Equus prjevalskii, appelé ordinairement “cheval de Prjevalski”.
Le nom de Prjevalski est donc parvenu à nos oreilles d’Occidentaux lorsque, il y a moins de vingt-cinq ans, une poignée de scientifiques européens décida de sauver, in extremis, ce cheval sauvage, archaïque, unique au monde, puis entreprit, avec succès, sa réintroduction, non pas en Dzoungarie où il a été découvert et décrit par l’explorateur russe, mais dans l’actuelle Mongolie – confusion que l’on pourrait expliquer par une affligeante lacune en matière de géographie : au XIXe siècle, la Mongolie désigne non pas l’actuelle république indépendante, mais l’immense territoire qui, depuis l’Altaï et la frontière sibérienne, au nord, s’étend au-delà des Tian-Chan jusqu’aux premiers contreforts des monts du Tibet, incluant donc les bassins du lac Koukou-Nor, la dépression de Tourfan et la Dzoungarie. Combien d’entre nous savent que le nom de ce cheval est celui de son découvreur, aussi célèbre en Russie que le premier homme qui a marché sur la Lune ? Bien peu, c’est certain, d’autant plus qu’il n’existe aucune biographie de lui en français.
Pour en revenir au cheval qui porte le nom de l’illustre explorateur, le lecteur en trouvera la première mention au chapitre 11, “Koukou-Nor et Dzaïdam”, du présent volume. C’est cependant dans le récit de son troisième voyage en Asie centrale qu’il dépeint ces chevaux “sauvages” qu’il observe en Dzoungarie, en 1879, et dont il décrit précisément la morphologie et le comportement. Plus encore, il rapporte dans ses malles la dépouille et le crâne d’un jeune individu, qui sont aussitôt étudiés par le naturaliste Ivan Poliakov, membre de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg ; en 1881, la publication de ses travaux, bien que succincts, met fin à une polémique : il s’agit non pas d’un âne sauvage, mais d’une espèce d’équidé jusqu’alors inconnue, qui hérite du nom de son découvreur. Mais rien ne serait plus réducteur que de limiter les mérites de Prjevalski à cette découverte.
En vingt ans d’exploration et cinq expéditions, dont la première dans la région de l’Oussouri, aux confins orientaux de l’Empire russe, et les quatre suivantes en Asie centrale (la sixième étant interrompue par une maladie qui lui est fatale, en 1888, alors qu’il a tout juste 50 ans), il a parcouru plus de 31 000 kilomètres à travers un territoire qui s’étend du méridien de Pékin à celui de Kachgar et du parallèle de l’Altaï à celui du haut plateau tibétain, cartographiant des contrées jamais foulées auparavant par un Européen ! Ses formidables collections botaniques comptent plusieurs milliers de plantes et de fleurs séchées, dont certaines sont encore inconnues du monde des sciences, et qui, une fois recensées et décrites, font l’objet d’un catalogue extraordinaire, publié en 1889 par l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg. Avant la révolution bolchevique, en octobre 1917, ses collections de mammifères, oiseaux, reptiles et poissons sont étudiées et les premiers résultats publiés : plus de 16 000 spécimens de 1 700 espèces ! Dès lors, l’étude des “trésors” rapportés par Prjevalski, qui n’est toujours pas achevée, transforme l’idée même de la répartition de la flore et de la faune d’Asie centrale. De précieux trésors, oui : nombre de ces animaux et plantes ne seront plus jamais observés, car disparus.
Récompensé par de nombreuses académies scientifiques et sociétés de géographie, loué pour sa persévérance et son humilité, l’homme qui s’est voué à la science et à sa patrie, jusqu’au dernier souffle, est un héros. Un vrai ! Sa mort dans les Tian-Chan, le 20 octobre 1888, d’un typhus contracté lors d’une chasse au tigre sur les berges de la rivière Chuy, fait pleurer la Russie tout entière : “La dernière volonté de notre cher explorateur [?] est non seulement sincère mais aussi conforme à son âme russe : dans l’art populaire de notre pays, le héros du conte préfère être enterré sur sa route, signalant de la sorte, par son tombeau, le chemin à suivre à ceux qui fréquenteront les lieux. C’est ainsi que notre héros national a exprimé sa foi profonde et touchante non seulement en son œuvre immortelle mais aussi en la terre russe capable de donner des héros”, explique Piotr Petrovitch Semionov, connu sous le nom de “Tianchansky” pour avoir été le premier Russe à explorer les Tian-Chan et vice-président de la Société impériale de géographie, dans le discours qu’il prononce au cours de la réunion extraordinaire du 9 novembre 1888.
Assurément, Prjevalski n’est pas de ces hommes qui se complaisent dans les honneurs et en tirent une gloire personnelle. Il n’est pas non plus de ceux qui se vantent ou s’approprient les mérites de leurs aïeux. Sa famille est en effet née du Cosaque Zaporajski Karnila Parovalski, qui était au service du roi de Pologne, et dont la vaillance et la bravoure lui valurent d’être élevé, en 1581, au rang de la noblesse polonaise – à cette époque, en Pologne comme dans la Russie impériale, tout grade ou décoration, même modeste, permet à son titulaire d’accéder à la noblesse (étant donné que chaque membre de sa famille a le droit de porter son titre, et que chaque homme peut le transmettre à sa postérité légitime, les titres tendent évidemment à proliférer). Le Cosaque Parovalski décide alors de donner une consonance polonaise à son nom, qui devient Prjevalski. Cinq villages lui sont attribués dans la jolie province russe de Smolensk, près de l’actuelle frontière avec la Biélorussie. Parmi ses nombreux descendants naît Kazimir Prjevalski, le grand-père du futur explorateur, qui s’enregistre parmi la noblesse russe puis dirige l’immense domaine dont il a hérité. Son premier fils, Mikhaïl Kasimirovitch sert l’armée pendant quatorze ans. Mais de graves problèmes de santé l’obligent à renoncer à la vie militaire, et à laisser son épouse, Helena Alexevna, gérer les affaires familiales et administrer le domaine d’Otradnoïe, près de Smolensk. C’est là, le 12 avril 1839 (31 mars du calendrier grégorien), que naît le premier de leurs trois fils, Nikolaï Mikhaïlovitch Prjevalski – trois fils qui deviendront des hommes remarquables : Nikolaï l’un des plus célèbres explorateurs russes, Vladimir l’un des meilleurs juristes de Moscou et Yevgeni l’auteur de tables de logarithmes, qui le rendront fameux dans toutes les écoles de l’empire.
Hors norme est le qualificatif qui convient le mieux à la personnalité de Prjevalski, officier promu colonel en 1876, puis général quelques années plus tard, qui déteste l’armée et se veut avant tout homme de science. Dans ses récits, correspondances et comptes-rendus, il fait souvent part de son aversion pour l’armée russe, autant que pour la vie citadine. En revanche, il raconte magnifiquement et décrit avec une précision quasi photographique la nature, qui est toujours pour lui une source de bonheur. Sur les milliers de kilomètres qu’il parcourt au cœur de l’Asie, à pied, à cheval, à dos de chameau, parfois en charrette chinoise, été comme hiver, il ne cesse d’observer et de mesurer la nature, effectuant des relèvements à la boussole, des observations astronomiques et trigonométriques, des relevés météorologiques. Malgré les obstacles, le manque de vivres, les intempéries, les attaques de brigands, il ne perd jamais de vue les classifications de la botanique et de la zoologie et ne faillit jamais à sa tâche de géographe.
Cette curiosité et cet amour de la nature le tiennent depuis sa plus tendre enfance, qu’il a passée dans le magnifique domaine familial d’Otradnoïe. C’est là, dans les champs et les forêts qui entourent la maison, qu’il apprend à aimer et à comprendre la nature. Sa beauté, sa diversité le fascinent. Déjà, il cherche à la décrire et à en expliquer la vie qui, de prime abord, lui semble magique et incompréhensible. La chasse est sa toute première distraction. Au début, il tire avec un fusil à glands. Puis il bricole un arc et, à l’âge de 12 ans, il reçoit le fusil de son père. “J’ai grandi comme un sauvage. Mon éducation à la spartiate me permettait de sortir de la maison par tous les temps. En été, notre occupation favorite était de capturer les papillons et de se balader en forêt, où vivaient même les ours”, écrit-il dans son premier livre, Mémoires d’un sportif, publié en 1862, où il raconte les meilleurs moments de son enfance.
On comprend aisément que cette “vie sauvage” favorise le caractère indépendant du tout jeune Nikolaï qui, en conséquence, est difficile à canaliser. Ce qui donne bien du souci à sa mère, Helena, occupée à gérer le domaine. Son éducation, ainsi que celle de son frère Vladimir, est donc très tôt confiée à Olga Makarevna. Femme de caractère et exigeante, elle sait pourtant se faire aimer des enfants. Et Nikolaï qui, de toute sa vie, ne montrera jamais aucun attachement à une femme, lui vouera une admiration inconditionnelle. Il a également beaucoup d’affection pour son oncle Pavel, amateur de grands espaces et chasseur passionné, qui lui apprend à lire, à écrire, puis à tirer au fusil. Son entrée à l’école de Smolensk, en 1849, ouvre ensuite une nouvelle page de son enfance. Finie la “vie sauvage”. Il est le plus jeune élève, cependant bon camarade et fidèle à sa parole, ce qui lui vaut d’être élu chef de sa classe. Très vite, ses plaintes portent sur le manque d’intérêt de l’enseignement, la mauvaise éducation des élèves et la violence des professeurs. Et le voici à la tête d’une bande de rebelles. Les punitions qu’il subit sont nombreuses et sévères. Un jour, il est même renvoyé du collège, pour avoir détruit puis jeté dans la rivière les registres de présence. Adroitement, sa mère, pensant que le priver d’école serait pour lui une récompense, propose une sanction plus efficace : le fouet en public !
N. M. Prjevalski est pourtant un bon élève. On attribue ses brillantes capacités à sa mémoire phénoménale, qui suscitera de nombreuses légendes. L’une d’elles sera rapportée, bien plus tard, par I. A. Fatiev, son ami de l’Académie d’état-major et de l’École des cadets de Varsovie : l’officier Prjevalski propose souvent d’ouvrir, à n’importe quelle page, un livre qu’il connaît ; il demande ensuite de lui lire à haute voix quelques lignes, puis il continue à dire, par cœur, les pages suivantes, sans se tromper. Prjevalski, conscient de cette aptitude dont il fait largement usage, confie, en retour, à son ami : “C’est mon étoile du bonheur. Elle ne me laissera pas mourir avant d’avoir accompli ce qui est prévu pour moi.” En attendant, son “étoile” lui permet d’éviter la fréquentation des institutions scolaires et de s’instruire par lui-même.
Si les contes que lui lisait autrefois Makarevna, sa gouvernante, ont éveillé très tôt en lui l’amour des grands espaces et la soif d’aventure, c’est vraisemblablement la guerre en Crimée qui enflamme son imaginaire patriotique. En mai 1855, à peine âgé de 16 ans, il s’engage dans les forces armées russes. Quatre mois plus tard, Sébastopol est à feu et à sang. Il est aussitôt envoyé au front. Trop tard : Sébastopol vient de tomber aux mains des troupes franco-anglaises. Pour le jeune soldat enthousiaste, c’est une déception immense. La “glorieuse armée” qu’il imaginait n’est à ses yeux qu’une armée démoralisée, désorganisée, encadrée par des officiers corrompus, débauchés, qui passent leurs journées à boire de la vodka et à jouer aux cartes.
Même désillusion durant les deux années suivantes, où il est muté successivement dans les régiments d’infanterie de Belev, de Kozlov, de Kremenets. Deux années difficiles pour celui auquel la nature enseigne “tout ce qui est beau et grand dans ce monde”. Pour échapper à sa déception, il se plonge dans la lecture, dévorant les œuvres savantes dont celles de Humboldt, Cuvier, Darwin? Un rêve naît : devenir explorateur ! Il ose demander son transfert dans le district de l’Amour, en Sibérie, territoire immense et sauvage que vient d’annexer la Russie, où il pourrait au moins satisfaire son goût pour l’aventure. La réponse ne se fait pas attendre : trois jours aux arrêts ! Conscient de son manque de connaissances, qui fait obstacle à la carrière d’explorateur dont il rêve, il décide de passer le concours d’entrée à l’Académie militaire de Saint-Pétersbourg. La clé de son succès est son désir de prouver, scientifiquement, ce qui l’a fortement impressionné dans la théorie de Darwin : la mort d’un individu est un événement peu important dans la postérité d’une espèce.
Très vite, la vie à Saint-Pétersbourg lui est insupportable, en raison du manque non seulement d’espace et d’air pur, mais aussi d’argent et d’amis. Il y passe néanmoins deux ans, difficiles, durant lesquels il lit beaucoup, et avidement. Heureusement, cette fois-ci, la plupart des cours l’intéressent : la géographie, la cartographie, l’astronomie, sciences essentielles pour un explorateur. À deux reprises, pourtant, l’Académie prononce son expulsion, la première fois pour avoir pratiqué la chasse durant les entraînements, la seconde pour avoir signé une pétition dénonçant le manque d’éducation et de discipline des officiers, nécessaires à la constitution d’une armée moderne. Il est néanmoins autorisé à poursuivre ses études à l’Académie, grâce à la rédaction de son mémoire, qu’il intitule “Revue militaire et statistique de la région de l’Amour”, sorte de compilation savante de tout ce qu’il a lu et entendu dans les domaines de la géographie, de la botanique et de la conquête militaire, sur cette région. Un travail remarquable, qui gagne les cercles du gouvernement et la Société impériale de géographie de Saint-Pétersbourg, dont il devient aussitôt membre.
Prjevalski a en effet bien choisi son sujet. La région chinoise de l’Amour a été annexée, en 1858, par la Russie, à l’initiative de Gortchakov, alors ministre des Affaires étrangères. La Chine, néanmoins, n’a pas dit son dernier mot, car l’enjeu est de taille : cet immense territoire recèle non seulement des richesses naturelles, mais aussi des ports sur le Pacifique. Cette région suscite donc le plus vif intérêt de la Société impériale de géographie, créée à peine dix ans plut tôt, mais dont l’importance grandit en même temps que l’expansion coloniale de la Russie.
Malgré le succès de son mémoire, Prjevalski décide de ne pas terminer ses études. En mai 1863, la révolte des Polonais, contre le tsar Alexandre II, l’incite à s’engager, ce qui lui vaut d’être promu lieutenant. De nouveau, la vie militaire le rend dépressif, jusqu’à l’ouverture de l’École des cadets de Varsovie. C’est pour lui une occasion providentielle ; il y obtient un poste de professeur d’histoire et de géographie, ainsi que de bibliothécaire. Le voici de nouveau heureux, plein d’entrain, travaillant d’arrache-pied, depuis l’aube jusque tard dans la nuit. En dehors des heures d’enseignement, il dévore les œuvres de Karl Ritter, la littérature romantique de Byron, Lermontov, Victor Hugo. Il aime également jouer aux cartes avec ses amis ; plus qu’une distraction, c’est un moyen de gagner un peu d’argent et de se constituer un pécule, auquel s’ajoutent les droits d’auteur de ses publications et les maigres économies qu’il a investies dans la construction du chemin de fer. Dix-huit mois passés à Varsovie entre l’école, la bibliothèque et le jardin botanique lui permettent de parfaire ses connaissances en botanique et en zoologie, particulièrement en ornithologie. Enfin, il peut concevoir sa première expédition, à ses propres frais, dans la région de l’Amour.
Dès lors, devenir explorateur n’est plus un rêve, mais un projet. Reste à le bâtir avec sérieux et minutie, et dans un environnement favorable. Il demande sa mutation en Sibérie. Acceptée : il est envoyé dans le district militaire de Sibérie orientale, précisément à Irkoutsk, ville située à proximité du lac Baïkal. Après un court séjour à Smolensk, où il apprécie de revoir sa mère chérie et sa terre natale, il se met en route. Sa première halte à Saint-Pétersbourg lui permet de rencontrer Piotr Semionov, qui sera bientôt vice-président de la Société impériale de géographie. Durant leur entrevue, les deux hommes se réjouissent de constater que de nombreux points communs les rapprochent. Semionov explique alors au jeune Prjevalski, entreprenant, convaincant, mais inconnu du monde scientifique, que la Société n’a pas les moyens de soutenir son entreprise. En revanche, il lui fait une promesse : s’il prouve sa capacité à monter et réaliser, par ses propres moyens, une telle expédition, et rapporte des résultats scientifiques intéressants, la Société pourra envisager de lui accorder une bourse pour une mission plus sérieuse, en Asie centrale.
Enthousiaste, Prjevalski reprend aussitôt sa route, longue et pénible, à travers la taïga boueuse, jusqu’à Irkoutsk, qu’il atteint en mars 1867. Il sait que rien ne pourra le réconcilier avec la vie militaire, mais saisit la chance de pouvoir rencontrer le major général Koukel, à la fois chef de ce district militaire et président de la section locale de la Société impériale de géographie. Considéré comme libéral, ce dernier vient tout juste d’échapper à une peine de prison dans la forteresse Pierre. Aussi apprécie-t-il le caractère indépendant et le courage remarquable du jeune officier qui se présente à lui. Aussitôt, il lui confie la tâche de créer le catalogue de la bibliothèque de la Société. Ce qui réjouit Prjevalski, et surtout lui permet de se plonger de nouveau dans la lecture, dévorant les livres savants qui lui permettent d’enrichir ses connaissances d’homme de science. De plus, il a la chance d’y consulter tous les rapports, journaux et manuscrits concernant la région de l’Amour, qu’il se prépare à explorer, dans sa partie située entre l’Oussouri et l’océan Pacifique, aux confins des empires russe et mandchou.
Pendant ce temps, le comité de la Société impériale de géographie de Saint-Pétersbourg travaille sur son projet d’expédition. Et, dès l’été suivant, il est officiellement sollicité pour préparer sa mission, dont les objectifs reflètent à la fois les intérêts du gouvernement et ceux de la science géographique en Russie : examiner la disposition des bataillons de surveillance de la région nouvellement acquise dans l’Oussouri, le long des frontières mandchoue et coréenne ; collecter des informations sur les populations autochtones, cosaques et chinoises ; explorer les voies fluviales et actualiser les cartes géographiques de la région ; décrire la faune et la flore et collecter les spécimens encore inconnus des scientifiques européens? Tout cela, sur un territoire de forêts vierges, de montagnes et de rivières, aussi vaste que l’Angleterre, et en quelques mois seulement !
Ces éléments de la jeunesse de Prjevalski tracent le portrait d’un homme déterminé et entreprenant, qui ne fait de compromis ni avec lui-même ni avec qui que ce soit. Un homme droit, qui sait défendre ses convictions. Un passionné qui aime transmettre sa passion. Preuve en est dans les relations qu’il entretient, sa vie durant, avec ses amis et ses compagnons de route, dont certains de ses anciens élèves. Citons par exemple, Nikolaï Yagounov, 16 ans, dont le rêve est de devenir topographe, auquel Prjevalski enseigne la géographie et l’histoire à Irkoutsk, qu’il recrute ensuite pour son expédition dans l’Oussouri, avant de l’envoyer compléter son instruction au collège de Varsovie. Il y a également le jeune Mikhaïl Alexandrovitch de Piltzoff qui a compté parmi ses plus brillants élèves de l’École des cadets de Varsovie et sera son fidèle compagnon durant son premier voyage en Asie centrale, objet de ce présent livre : trois ans d’exploration de l’immense région qui s’étend de la Mongolie au Tibet septentrional, jusqu’au cours supérieur du fleuve Bleu, en passant par le lac Koukou-Nor.
Parti de Transbaïkalie au début de l’hiver 1870, Nikolaï Prjevalski emprunte la route des caravanes à travers la Mongolie jusqu’à Pékin. Sa première expédition le ramène vers le nord sur le plateau mongol. Il traverse le Hebei avec pour but de reconnaître la région des lacs Dolon-Nor et Dalaï-Nor en Mongolie-Intérieure. La deuxième expédition est lancée depuis Kalgan au printemps 1871. Prjevalski rejoint le fleuve Jaune, qu’il longe en bordure du plateau de l’Ordos et du massif de l’Ala-Chan. L’hiver le voit se réapprovisionner à Kalgan, d’où il repart pour sa dernière expédition en mars 1872. Il marche vers l’ouest, d’abord en Mongolie-Intérieure, puis sur les franges septentrionales du Ningxia, dans les provinces chinoises du Gansu et du Qinghai. Il découvre le lac Koukou-Nor, endure l’hiver dans le Dzaïdam, au nord du Tibet, et aboutit sur les rives du fleuve Bleu, au cœur même du plateau tibétain. Après deux années et demie d’exploration à la frontière des sphères d’influence mongole, tibétaine et musulmane, il rebrousse chemin. Son itinéraire de retour n’est pas moins ambitieux puisqu’il traverse intégralement le désert de Gobi du sud au nord, avant de parvenir à Ourga en septembre 1873.
Partisan de la discipline, Prjevalski est aussi très attentif aux hommes qui partagent sa vie d’aventurier, dont la soumission et la volonté de fer sont indispensables au succès des expéditions. Il a une relation fraternelle avec tous ses compagnons de voyage qui, en retour, lui sont fidèles et entièrement dévoués. Jamais, au cours de ses périples, il ne perdra un seul de ses hommes. Ces qualités humaines, on les découvre dans la vaste correspondance qu’il entretient avec sa famille et ses amis, conservée dans les archives de la Société impériale de géographie, malheureusement quasi inaccessibles. Certains auteurs russes la mettront en avant, comme l’historien N. F. Dubrovin, auteur de l’excellente biographie N. M. Prjevalski (Moscou, 1890). En revanche, Prjevalski la laisse peu paraître dans les livres qu’il publie. La conclusion du récit de son troisième voyage en Asie centrale n’en est que plus remarquable : “S’il m’a été donné de réussir dans mes trois voyages, je le dois surtout, je l’atteste ici à haute voix, à l’énergie, au courage et à l’entier dévouement de tous mes compagnons. Ils ne reculaient devant rien. Loin de leur patrie, séparés de tout ce qui est cher à l’homme, au milieu de fatigues et de dangers incessants, ils ont toujours été fidèles à leur devoir et se sont conduits comme de véritables héros.”
En choisissant de mener une vie d’explorateur, Prjevalski accepte d’aller au-devant de situations imprévisibles, souvent dangereuses, et de trouver la force de les dominer. La soif de découverte et la nécessité de récolter des informations le poussent en dehors des territoires déjà étudiés, dans l’espace gigantesque qui s’étend de la Sibérie au Tibet, vers des zones inconnues des géographes. Dans les steppes, les déserts et les montagnes de l’Asie centrale, hors des rares régions habitées, loin des routes habituelles, il doit affronter, avec ses hommes, les tempêtes de sable et de neige, subir des températures extrêmes, traverser des territoires où les puits sont à sec, se frayer un chemin dans des vallées impraticables. De plus, la faune sauvage, de même que les rebelles ou les brigands, sont une menace permanente.
Malgré l’exceptionnelle condition physique dont il jouit depuis sa plus tendre enfance, il n’échappe pas à la fatigue, à l’épuisement ou à la maladie, qui lui permettent à peine de justifier une halte. Les attaques des brigands semblent être un jeu d’enfant pour le tireur d’élite, qui use davantage de l’art de déjouer les pièges que du feu de ses armes puissantes. Autant de difficultés qu’il décrit simplement, sans jamais les mettre en avant pour en tirer du prestige. Pour lui, l’Asie est objet d’étude et non prétexte à rêveries romantiques. C’est pourquoi sa critique est sévère quant aux récits des rares explorateurs qui l’ont précédé dans certaines de ces régions, comme Voyage dans la Tartarie et le Tibet (1844-1846), du lazariste français Évariste Huc ; récit qu’il juge “plein de sentiments et inadapté aux besoins de la Science”.
Ses récits de voyage impressionnent le lecteur, par sa manière particulière de surmonter les difficultés autant que par la tristesse profonde qu’il ne parvient pas à dissimuler lorsqu’il doit renoncer à l’objectif qu’il s’était fixé. Les seules raisons susceptibles de le contraindre à interrompre momentanément l’avance de l’expédition, à dévier sa route ou à rebrousser chemin, sont la maladie, la situation politique ou le manque d’argent. L’exemple le plus saisissant est l’impossibilité d’atteindre la cité sainte de Lhassa, qu’il approche pour la première fois durant l’hiver 1879, s’écriant à ses compagnons : “La pénombre ne va pas perdurer, la force puissante nommée l’énergie spirituelle va briser toutes les barrières et donner enfin aux voyageurs européens la longueur et la largeur de la mystérieuse terre du bouddhisme.” Mais il doit y renoncer, à trois reprises en raison du manque d’argent, de vivres ou de l’épuisement des hommes et des bêtes, puis, lors de sa dernière tentative, en 1885, afin d’éviter l’affrontement avec les émissaires du dalaï-lama qui lui barrent la route.
Autres grands moments d’émotion dans ses récits de voyage : les descriptions des paysages qu’il découvre, et de la nature dont il loue soudain la beauté, la diversité ou la vie intense. Passionné par les sciences de la nature autant que par la géographie, il se montre également curieux des différents peuples qu’il rencontre, observe leurs mœurs, leurs coutumes, leurs croyances. Ne connaissant pas leurs langues et dialectes, il est toujours obligé d’avoir recours à un interprète, ce qui ne lui facilite pas la tâche. Malgré toutes les critiques qui lui seront faites, sur son manque d’attention aux populations locales, il est permis de croire que les carences en matière ethnologique viennent moins de l’absence de volonté de l’explorateur que de son manque de connaissance des langues vernaculaires.
Quant au regard qu’il pose sur les populations, que certains jugent sévère, voire méprisant, intolérant, on peut facilement comprendre le sentiment qu’éprouve un Européen, à cette époque, la première fois qu’il s’immerge dans un monde autre que le sien, découvrant et côtoyant des populations qui lui sont totalement étrangères, dans un milieu encore fermé aux influences extérieures. Dans ces régions de “la Chine septentrionale et des États vassaux du Céleste Empire”, comme Prjevalski les définit lui-même dans l’introduction du présent récit, les populations sont pour la plupart de culture turque, et régies depuis le VIIIe siècle par l’islam. Il découvre, observe, décrit et analyse ce monde qui a vécu la domination mongole, les sanglantes conquêtes de Tamerlan, la fermeture de la route de la soie sous le règne des Ming, puis la conquête par les Chinois. Ce monde fait de tribus sans maître, qui rivalisent sans cesse, vivent essentiellement de brigandage, et sur lesquelles le pouvoir central chinois, en raison de sa faiblesse, n’a pas encore d’emprise : les Dounganes (musulmans de langue chinoise), les Kalmouks (Mongols d’origine bouddhiste), les Kirghizes (turcophones), et les Tangoutes (tibétanophones), vaincus par les Mongols en 1227, et dont le territoire couvrait les actuelles provinces du Gansu, du Shanxi et du Ningxia au nord-ouest de la Chine, que Prjevalski désigne sous le nom de “pays des Tangoutes”.
Tout est propice à confirmer l’impression de supériorité culturelle qu’éprouve le voyageur russe, pourtant en butte à sa propre société. Au fil des pages du récit de son premier voyage, on perçoit, malgré tout, la métamorphose de ce sentiment, en particulier à propos des Mongols qui, après trois ans d’expédition, ne provoquent plus en lui la surprise de la découverte, et qu’il décrit comme “les vrais fils du désert, physiquement supérieurs aux Européens dégénérés, sur lesquels le Gobi exerce une sélection naturelle que la force de la médecine ne contrarie pas”.
Animé d’un ardent patriotisme, Prjevalski n’est jamais las de faire connaître ce qu’il découvre et observe, dans le but d’ouvrir les yeux de ses compatriotes confinés dans leur pays. Donc il écrit, sans cesse, où qu’il soit et par tous les temps. En voyage, chaque fois que cela lui est possible, il adresse des lettres à sa famille, à ses amis, aux différents ministères russes, utilisant les services des autorités locales et de l’ambassade russe à Pékin. C’est pourtant là, loin de sa patrie, loin de ses amis, seul au cœur des grands espaces sauvages, qu’il vit les moments les plus intenses de sa vie? »
Établissement du texte par : Jacqueline Ripart
Rédaction des notes par : Marc Alaux
