Les saints passeurs



Dans les croyances et les coutumes qui peuplent les rives, deux « saints des passages difficiles » occupent une place à part : Julien et Christophe… au péril de l’eau.

Julien, le meurtrier racheté
On le distingue à peine, sous la noirceur qui marque le poids des ans. Et pourtant, dans cette cathédrale où se déchiffre l’épopée de l’aventure humaine… il resplendit, éternel gardien des eaux du passage, à la jonction entre le déambulatoire et la première chapelle de l’abside.
Nous sommes à Chartres, devant ce vitrail entrelacé de mosaïques et de rosaces, sans doute légué par le maître Clément. Cet ex-voto porte en sa partie inférieure la signature des charrons, des tonneliers, des menuisiers et des charpentiers. Partant de cette dédicace, on y suit, de bas en haut et de gauche à droite, les épisodes qui dessinent la vie de ce saint de légende.
Julien est un jeune noble qui aime plus que tout faire usage de sa force. Lors d’une partie de chasse, un cerf le met en garde contre sa cruauté : un jour, lui prédit-il, celle-ci le conduira à tuer son père et sa mère… Pour échapper à cette terrible destinée, Julien – nouvel Œdipe – s’enfuit sur les routes. En terre étrangère, il épouse la veuve d’un riche seigneur et reçoit en dot un merveilleux domaine. C’est alors que ses parents, qui le recherchaient sans relâche, parviennent à retrouver ses traces. Ce soir-là, Julien est absent, mais sa femme les accueille avec largesse. Elle tient à les coucher dans leur propre lit conjugal. Revenant à la nuit tombée, Julien se dirige vers sa chambre et distingue les corps d’un homme et d’une femme endormis. Croyant être trompé par son épouse, il saisit son poignard et commet l’irréparable crime…
Ne sachant comment expier son forfait, rongé par le remords, il quitte son château et s’installe avec sa femme au bord d’une rivière où beaucoup de voyageurs périssent en empruntant le gué. Là, il construit un hospice et aide les passants à rejoindre l’autre rive. Une nuit, il entend la voix plaintive d’un étranger qui lui demande de lui faire traverser les flots. C’est un lépreux, à demi mort de froid. Après avoir accompli son devoir, Julien conduit l’inconnu dans sa maison. Pour le réchauffer, il allume un grand feu, puis lui offre son lit. Mais ce n’est point encore là assez grand sacrifice : le pauvre le supplie de le réchauffer de son corps et Julien s’étend près de lui. Or, voici que cet étranger, couvert d’une lèpre affreuse, se transforme en ange de lumière. S’élevant dans les airs, il annonce à son hôte : « Julien, le Seigneur m’a envoyé vers toi pour t’apprendre que ton repentir est agréé, et que ta femme et toi pourrez bientôt reposer en Dieu. » Julien le Parricide est devenu Julien l’Hospitalier… le passeur des âmes. Celui qui transforme la souffrance en offrande, la mort en lumière. Mais cette métamorphose ne s’est accomplie qu’au prix d’un immense sacrifice. Celui de sa vie passée, de ses anciens repères : l’abandon d’une existence aisée, la fuite de son pays, le meurtre symbolique de ses géniteurs.
Alors seulement peut-il prendre possession de son nom. L’appellation de Julien paraît en effet liée à cette notion de passage. Il semblerait qu’elle vienne du mot ioulos, qui signifie « duvet, barbe naissante, gerbe de blé ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Déméter était surnommée chez les Grecs « Ioulô » : les mystères qu’elle présidait dans l’antique Éleusis, issus de rites agraires néolithiques, concernaient la mort et la naissance des végétaux. On y retrouve l’origine de notre mois de juillet, temps des récoltes et des moissons.
Peu de textes nous livrent le récit de cette vie surprenante. Vincent de Beauvais, au XIIIe siècle, et Jacques de Voragine, en sa Légende dorée, comptèrent parmi les précurseurs. Il fallut ensuite attendre Flaubert qui, frappé par un vitrail de la cathédrale de Rouen puis par une statue de l’église de Caudebec-en-Caux, l’immortalisa dans ses Trois contes. Quelques représentations complètent cette mémoire hagiographique. La plus connue est sans doute le bas-relief qui se trouve à Paris, 42 rue Galande, non loin de l’église Saint-Julien-le-Pauvre. Malgré sa détérioration, on distingue nettement la scène : deux rameurs – un homme, à droite, une femme, à gauche – conduisent leur barque sur un fleuve houleux. Ils acheminent un voyageur, debout, au centre de l’esquif, vers une rive où l’on remarque une habitation. Les passants posent rarement leur regard sur cette enseigne qui avoisine les affiches du Studio Galande. Datant du XIIIe siècle, elle serait pourtant la plus vieille de Paris. Elle surmontait autrefois la Maison de la Heuse puis, à partir de 1380, la maison où est « l’Ymaige de saint Julien », siège de la corporation des maçons et des charpentiers dont les réunions se tenaient en l’église Saint-Julien. Il semble d’ailleurs que cette dernière, commencée en 1170, s’éleva à l’endroit où se trouvait, depuis le VIe siècle au moins, un hospice pour pèlerins : sur le bord de la Seine, à l’intersection des deux voies romaines qui réglaient alors les flux de circulation, la première conduisant vers Orléans et le Midi – la rue Saint-Jacques – et la seconde vers Lyon et l’Italie – la rue Galande.
Actuellement, on trouve encore quelques traces de notre saint nautonier dans la toponymie française. Peu d’églises lui sont cependant consacrées en raison de l’incertitude de son existence. Celles qui subsistent sont souvent implantées près d’un fleuve où, jadis, se trouvait un bac. En revanche, de nombreuses communes portent son nom – 117, selon les recensements cadastraux –, mais certaines sont dédiées à saint Julien le Martyr, originaire de Brioude, ou à saint Julien le Confesseur, premier évêque du Mans. Le qualificatif d’hospitalier est d’ailleurs appliqué indifféremment aux trois personnages… Citons ainsi Saint-Julien-de-la-Liègue (Eure), Saint-Julien-de-la-Nef (Gard), Saint-Julien-du-Gua (Ardèche), Saint-Julien-du-Sault (Yonne), Saint-Julien-du-Verdon (Alpes-de-Haute-Provence), Saint-Julien-sur-Cher (Loir-et-Cher), Saint-Julien-sur-Sarthe (Orne).
On a récemment retrouvé dans un gué, à Vesly, une petite plaque historiée : entre les passeurs, un personnage se tient au milieu de la barque, une cliquette à la main. L’auréole qui l’entoure a dissipé sa lèpre. À travers la brume qui monte, l’autre rive, imperceptiblement, se dessine. Contre vents et dangers, l’arche vogue. Sereine. Au confluent de la légende et de la réalité, saint Julien s’est frayé un passage dans l’imaginaire collectif. Gardien des flots périlleux, il veille. Sur le rivage, sa barque attend celui qui – alerté par quelque cerf prophète – coupera les chaînes qui le retiennent amarré à la Terre pour entreprendre le Grand Voyage… au-delà.

Christophe, le porteur de lumière
Lorsque Abraham aperçut l’étoile du soir dans le ciel nocturne, il crut que c’était l’Être suprême et voulut l’adorer. Mais l’astre s’éteignit et Abraham refusa de se prosterner devant un dieu éphémère. Cette scène se reproduisit avec la lune et le soleil. Alors seulement le patriarche comprit qu’à ces lumières il fallait un créateur : c’est lui qu’il jura d’adorer à présent.
Au IIIe siècle, nous retrouvons cette même quête éternelle. Voulant servir l’homme le plus puissant de ce monde, Offero se présente à un souverain très influent. Mais il constate bientôt que sa réputation n’est pas justifiée : au seul nom du « Diable », le roi se signe pour conjurer le sort. Le jeune homme en déduit que Satan est plus grand encore et part trouver le « prince de ce monde ». Mais en s’apercevant que la vue d’un crucifix fait fuir son nouveau maître, il quitte son service et se met à la recherche de celui qui provoque une telle terreur. Un ermite lui demande alors : « Connais-tu ce fleuve où bien des passants sont en péril de perdre la vie ? — Oui », répond Offero. L’ermite reprend : « Comme tu as une haute stature et que tu es fort robuste, si tu restais auprès de ce fleuve et si tu passais tous ceux qui surviennent, tu ferais quelque chose de très agréable au roi que tu désires servir, et j’espère qu’il se manifestera à toi en ce lieu. »
Un soir, un enfant fait appel à lui par trois fois. Il le charge sur ses épaules… mais l’eau ne cesse de gonfler et l’enfant devient de plus en plus lourd. Le passeur, qui est pourtant un géant, ploie sous son fardeau et doit s’appuyer sur son bâton pour parvenir à l’autre rive. « Enfant, tu m’as exposé à un grand danger, et tu m’as tant pesé que si j’avais eu le monde entier sur moi, je ne sais si j’aurais eu plus lourd à porter. » L’enfant répond : « Ne t’en étonne pas, tu n’as pas eu seulement tout le monde sur toi, mais tu as porté sur les épaules celui qui a créé le monde : car je suis le Christ ton roi, auquel tu as en cela rendu service ; et pour te prouver que je dis la vérité, quand tu seras repassé, enfonce ton bâton en terre vis-à-vis ta petite maison, et le matin tu verras qu’il a fleuri et porté des fruits. »
Ce que le fit le passeur. Le lendemain, la perche était remplie de feuilles et de dattes, semblable à un palmier. Offero le Cananéen avait été ondoyé dans l’eau du passage. En s’affaissant sous le poids de son fardeau, il avait été baptisé. Reprobus, le « réprouvé », devenait le « christophore » : le « porteur du Christ ».
Dans la symbolique iconographique, saint Christophe demeure très intimement lié à cet épisode. À Tolède, à Séville, et dans d’autres cathédrales espagnoles, il garde le bénitier, invitant le passant à se signer de l’eau qui purifie. C’est également pour cette raison qu’il occupait souvent la première place de nos édifices ogivaux : dominant à l’entrée la foule des fidèles, ces statues gigantesques étaient exposées à leur vénération. On vit ainsi gravées sur le socle des inscriptions de ce genre : « Quiconque regarde l’image de saint Christophe / N’éprouvera dans la journée aucun affaiblissement. » Selon la croyance populaire, il suffisait en effet de voir une effigie du saint pour ne pas mourir le jour même. C’est pourquoi les voyageurs le choisirent comme gardien. On le trouve plus particulièrement, aux côtés de l’apôtre Jacques, pour guider les pèlerins. Dans certains sanctuaires, leurs statues figurent côte à côte, et leur patronage coexiste. Comme dans la récente église Saint-Jacques – Saint-Christophe-de-la-Villette ou, autrefois, dans l’église Saint-Jacques-de-la-Boucherie.
D’ailleurs, leur fête conjointe se situe le 25 juillet… dans la pleine lumière de l’été. Cette date nous invite à découvrir un autre visage du géant protecteur. De nombreuses images attribuent en effet à saint Christophe une tête de chien… Or, on connaît la signification zodiacale de cet animal : le Grand Chien (Canis Major), constellation située au bord de la Voie lactée, porte en Sirius l’étoile la plus brillante du ciel. En relation avec le signe du Lion, il symbolise le solstice d’été, la « porte des hommes ». Quant à l’origine de cette représentation hagiographique, Saint Yves nous en donne l’explication en soulignant la parenté du géant avec le dieu Anubis à tête de chien, accompagné de l’enfant Horus. D’origine égyptienne, Offero serait issu de la tribu sauvage des « cynocéphales », et aurait été converti au christianisme par saint Bartholomé. Il aurait ensuite suivi le saint chez les Parthes, et il serait mort en martyr.
Cet aspect mythique ne fait que renforcer la mission de notre « bon passeur ». Comme les cynocéphales, il a pour rôle de garder l’entrée des lieux sacrés en refoulant les ennemis de la lumière. Fidèle, en cela, au symbolisme du chien dont la première fonction est d’orienter les âmes des défunts : ayant suivi son maître dans la lumière de la vie, l’animal psychopompe le guide dans les ténèbres de la mort. De l’autre côté du fleuve, le voyage s’achève. Passeur passé, passager passant, Christophore s’est transmuté en messager. Il est désormais lui-même chrysophore : « porteur d’or ». Sur la rive, l’ermite qui l’attendait s’en fait le témoin : sa lanterne recueille la lumière du flambeau jailli des flots.

Par Gaële de La Brosse
Texte extrait du livre : Chemins d’étoiles n° 2
En savoir davantage sur : Gaële de La Brosse
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