La maison d’édition et la librairie des voyageurs au long cours


Interview : Marc Alaux

Et bonne sera la chute !

Livre concerné : Une yourte sinon rien

Comment vous est venue l’inspiration des vingt et une nouvelles de votre recueil Une yourte sinon rien ?
Ma fréquentation de la Mongolie, pour laquelle j’ai une vive affection, est riche de deux décennies d’étude et de voyages. J’ai consacré à son histoire et sa culture une poignée de livres documentaires parmi lesquels des essais, des mémoires, des récits, un florilège de proverbes et un journal d’exploration, mais j’éprouve le besoin d’épaissir de strates supplémentaires mon socle intérieur. L’ami Matthieu Delaunay m’a conseillé pour ce faire d’explorer le terrain de la fiction ; cet exercice s’est vite imposé comme la suite logique de ma démarche. De plus, mon caractère s’accorde bien au rythme des nouvelles, à la liberté offerte et à leur fin sans appel. Convoquer mes souvenirs de voyage ou de lecture n’a pas été le plus difficile pour nourrir cette volée de textes forgés à la faveur de nuits blanches.

Y en a-t-il une très proche d’une situation que vous avez connue là-bas ? Et une autre qui s’en éloigne considérablement ?
Toutes à la fois, chaque auteur imprégnant ses fictions de ce que la vie lui donne… et lui refuse. Il y a donc nécessairement de ma chair et des fantasmes dans le corps de ce recueil. Son écriture, avec tout ce qu’elle eut d’étonnant, m’a ainsi aidé à cerner mes propres contours. Voilà donc des histoires pétries d’anecdotes incroyables mais vraies, inventées mais réalistes. Peut-être divertiront-elles les lecteurs, peut-être aideront-elles à la préparation du voyageur contemporain. Au-delà de ça, elles sont nourries par ce qui nous anime tous à des degrés divers : la volonté de vivre, le courage déployé (ou pas) pour subsister. Elles mettent en scène les petites gens, chez qui j’ai senti très vifs les sentiments de bonté et d’amour mais aussi d’aigreur et de colère. Poussés dans leurs retranchements, ces héros tentent de ne rien lâcher, de ne pas subir. La chute n’en est parfois que plus grande…

Justement, comment cultivez-vous l’art de la chute ?
En laissant s’exprimer mes plus lumineux et sombres penchants, entre lesquels l’écriture aide à cheminer. Mais avant tout en riant des coups que porte l’existence. Mes voyages à pied en Mongolie ont forgé cette attitude : face à l’immensité des paysages, que faire d’autre sinon se moquer de ses souffrances et du danger ? S’engager à pied dans le Gobi, c’est prendre du recul sur tout, y compris sa propre existence. L’écriture tient également de la prise de recul, mais je n’ai pas de recette pour élaborer la chute d’une nouvelle. Sans m’obséder, celle-ci me guide bien sûr et instaure une tension. Et pour cause : attendue par le lecteur, elle doit pourtant le surprendre. Alors, quand j’ai l’idée d’une chute, je la martèle jusqu’à lui donner forme, je bats le fer tant qu’il est chaud – « La viande de chèvre est meilleure chaude », disent les Mongols.

Quelles formes narratives les Mongols privilégient-ils pour rendre compte de leur vie ?
Les mêmes que les nôtres aujourd’hui, en donnant toutefois plus de place à la poésie. Une diversité dont l’ancienneté pourrait remonter aux conquêtes du XIIIe siècle, qui ont ouvert le monde mongol à toute l’Eurasie. Parallèlement à la littérature orale développée chez les nomades, on trouve dès cette époque une littérature savante inspirée des mondes chinois, indien, iranien, sibérien, tibétain et turc. La période socialiste a modernisé les formes d’écriture, et les Mongols volent à présent de leurs propres ailes : la riche production éditoriale disponible dans les librairies d’Oulan-Bator le démontre. Le lecteur français a, quant à lui, accès à de beaux textes dans le catalogue de maisons d’édition comme Borealia, Picquier et Transboréal, ainsi que dans un numéro de la revue Jentayu. Enfin, et c’est un événement, le chef-d’œuvre de Chadraabalyn Lodoidamba sera bientôt édité, traduit par Typhaine Cann.

En complément du récit de voyage, comment la fiction peut-elle à sa manière donner à comprendre la réalité ?
La fiction porte le message avec une force inouïe. Maupassant reste le maître absolu de la nouvelle ; il n’est pas un héros des Contes de la bécasse ou des Contes grivois que je n’aie eu envie de suivre pour découvrir son époque. Bon, une fois qu’on a dit ça, on n’a rien dit, car se pose à l’auteur la question fondamentale du genre littéraire : est-il romancier, nouvelliste, essayiste, auteur de non-fiction ? Cette typologie radicale me rappelle l’époque où je pratiquais les arts martiaux : leurs adeptes se divisaient en frappeurs et en lutteurs. Les premiers étaient forts sur pied, les autres dominaient au sol, mais tous étaient perdus hors de leur sphère. D’autres combattants choisissaient au contraire de ne pas se spécialiser (et donc de ne pas exceller) mais d’être plus complets. Dans mon rapport à l’écriture, je préfère ainsi être généraliste et aborder ma passion de toutes les manières. Plus que le résultat, la qualité du chemin parcouru, voilà ce qui m’importe.

Questions préparées par Émeric Fisset


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