
Seconde partie ~ Naples :
« En relisant ces vieilles notes, je ne cessai de m’étonner du luxe de détails qu’Helena me donnait, au cours de nos rencontres, sur des aspects de sa vie qui ne me paraissaient être d’aucune importance. Je m’attendais à y trouver bien davantage de souvenirs de militance après-guerre – ce qui avait motivé principalement la commande de l’éditeur – que de ces interminables digressions : récits de voyage, de croisière sur des paquebots des années 1930, descriptions d’événements qui n’en étaient guère, comme si elle avait voulu noyer dans la masse d’un ouvrage indigeste ce qu’elle cachait au cœur d’une vie que je soupçonnais beaucoup plus riche que ce qu’elle avait bien voulu en dire.
Docilement, j’avais noté tout cela sous sa dictée, j’étais heureux de ces rendez-vous réguliers et de cette amitié improbable, mais je me demandais parfois quel pourrait être l’intérêt d’un livre chargé d’autant d’excipient. Et comment elle pouvait, à propos de détails anodins, avoir des souvenirs aussi précis tandis qu’à l’évidence, sur l’essentiel, elle faisait mine de n’avoir qu’une mémoire floue ?
Elle me parlait des rives d’Aden, du soleil sec, des silhouettes qui se détachent au bout du pont des Secondes au moment où, Dieu sait pourquoi, la sirène du Laos (119 places en première avec leur salon de bridge, 110 en deuxième, 120 en troisième) se mettait à mugir alors que Port-Saïd n’était plus en vue. Elle me parlait de la brume du port de Marseille lorsque le paquebot Antsirabé quittait le port de la Joliette pour vingt-deux jours de navigation vers Tamatave (vingt-deux jours et pas un de plus selon les engagements de la compagnie des Messageries maritimes) ; de la brume, oui, de cette purée dense, humide et salée qui, pendant les premières heures de navigation, te rentre dans les oreilles et les narines, me disait-elle, purée qui coule et pleure à ta place, rideau épais contre le bastingage, qui t’empêche de voir quoi que ce soit du monde qui, cependant, défile?
— Je me souviens de la mer Rouge, Henri, de cet étroit couloir aux côtes arides, des stewards à l’uniforme blanc toujours impeccable, et des paquets d’eau jetés sur le parquet des ponts par des marins vigoureux à l’heure du grand lavage? »
Première partie ~ Abyssinie (p. 89-90)
Seconde partie ~ Naples (p. 243-244)
Extrait court
« En relisant ces vieilles notes, je ne cessai de m’étonner du luxe de détails qu’Helena me donnait, au cours de nos rencontres, sur des aspects de sa vie qui ne me paraissaient être d’aucune importance. Je m’attendais à y trouver bien davantage de souvenirs de militance après-guerre – ce qui avait motivé principalement la commande de l’éditeur – que de ces interminables digressions : récits de voyage, de croisière sur des paquebots des années 1930, descriptions d’événements qui n’en étaient guère, comme si elle avait voulu noyer dans la masse d’un ouvrage indigeste ce qu’elle cachait au cœur d’une vie que je soupçonnais beaucoup plus riche que ce qu’elle avait bien voulu en dire.
Docilement, j’avais noté tout cela sous sa dictée, j’étais heureux de ces rendez-vous réguliers et de cette amitié improbable, mais je me demandais parfois quel pourrait être l’intérêt d’un livre chargé d’autant d’excipient. Et comment elle pouvait, à propos de détails anodins, avoir des souvenirs aussi précis tandis qu’à l’évidence, sur l’essentiel, elle faisait mine de n’avoir qu’une mémoire floue ?
Elle me parlait des rives d’Aden, du soleil sec, des silhouettes qui se détachent au bout du pont des Secondes au moment où, Dieu sait pourquoi, la sirène du Laos (119 places en première avec leur salon de bridge, 110 en deuxième, 120 en troisième) se mettait à mugir alors que Port-Saïd n’était plus en vue. Elle me parlait de la brume du port de Marseille lorsque le paquebot Antsirabé quittait le port de la Joliette pour vingt-deux jours de navigation vers Tamatave (vingt-deux jours et pas un de plus selon les engagements de la compagnie des Messageries maritimes) ; de la brume, oui, de cette purée dense, humide et salée qui, pendant les premières heures de navigation, te rentre dans les oreilles et les narines, me disait-elle, purée qui coule et pleure à ta place, rideau épais contre le bastingage, qui t’empêche de voir quoi que ce soit du monde qui, cependant, défile?
— Je me souviens de la mer Rouge, Henri, de cet étroit couloir aux côtes arides, des stewards à l’uniforme blanc toujours impeccable, et des paquets d’eau jetés sur le parquet des ponts par des marins vigoureux à l’heure du grand lavage? »
(p. 159-160)
Première partie ~ Abyssinie (p. 89-90)
Seconde partie ~ Naples (p. 243-244)
Extrait court
