Interviews


À Chorges – Hautes-Alpes (France)
Année 2020
© Anthony Komarnicki

Johanna Nobili – Ô temps suspente ton vol !
propos recueillis par Émilie Talon

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Le parapente donne des ailes à des pratiquants aux aspirations variées. Quelle parapentiste êtes-vous ?
Je pratique le parapente principalement en montagne, de diverses manières qui toutes m’enthousiasment. Les vols de distance me donnent le plaisir de contempler les cimes d’en haut, franchissant librement cols et vallées, changeant parfois même de massif, et de vivre ainsi un véritable voyage aérien ! Le vol randonnée – qui consiste à gravir à pied, parapente sur le dos, une montagne que l’on redescendra par la voie des airs – me ravit également par l’incroyable changement de point de vue qu’offre sa dualité. Lente et physique, l’ascension se gagne pas après pas et laisse le temps d’observer mille détails tout proches. Tandis que la descente, une fluide et reposante glissade aérienne de quelques minutes, apporte une perspective et des sensations tout autres. Tout cela est possible avec une aile de quelques kilos à peine et qui tient dans un sac à dos. Toutefois, nul doute qu’un jour je me laisserai tenter par d’autres aéronefs, comme le planeur…

Comment vos voyages aériens vous permettent-ils de quitter les peurs et pesanteurs terrestres ?
L’homme fait décoller des choses aussi lourdes que des avions ou des fusées, mais s’envoler avec un aéronef non motorisé procède d’une autre démarche. Déplier sa voile, délover les suspentes, revêtir un équipement adapté, vérifier que tout est en place, requièrent une disposition mentale propice à l’allègement. Parée au décollage, ma pleine attention est mobilisée sur l’envol, puis sur ce qu’il me faut mettre en œuvre pour défier la gravité et m’élever dans le ciel, parfois des heures durant. Dans ces moments-là, tout ce qui, en bas, préoccupe, encombre, pèse, ne devrait avoir sa place. Pleine conscience, transe, méditation, flow… des noms différents pour des états que nous avons tous vécus, au moins une fois. Notre être entier focalisé sur l’instant présent. L’allègement ultime. La liberté. Pour ma part, c’est en parapente et en montagne que j’aime le plus vivre ces instants.

Avant de voler, vous « lisez » le ciel pour en déceler les aléas. Une fois là-haut, lisez-vous aussi la terre ?
Oui ! Ce qui nous permet de nous élever, nous qui n’avons point de moteur, vient de la terre. Constamment nous sommes en quête d’indices terrestres utiles à la poursuite de nos aventures aériennes. Nous observons la topographie pour deviner où naissent les ascendances thermiques qui nous feront gagner de la hauteur. Nous guettons les mouvements des arbres, des fumées, des plans d’eau pour déceler la présence d’un vent qui pourrait contrarier ou aider notre progression. Quand notre altitude diminue, nous recherchons des lieux propices à un atterrissage qui pourrait devenir incontournable. Nous regardons les vallées, les cimes et les villages pour nous situer… Même depuis les airs, tous nos sens restent connectés au « monde d’en bas ». Et c’est très bien ainsi.

Laquelle de vos envolées vous a-t-elle emmenée le plus loin ?
De nombreux vols m’ont emmenée loin. Loin au-dessus des montagnes. Loin dans mes émotions. Mais chaque vol a ce pouvoir magique de m’emmener loin : dans un monde qui n’est pas le nôtre, celui des airs. Fin décembre, petit matin. Le soleil vient de se lever sur la Sicile. Tout près de nous gronde le Stromboli que nous venons de gravir. Sur un épaulement du volcan, nous préparons nos ailes et, fébrilement, nous envolons. Un trop-plein d’émotions s’élève en moi alors que des gerbes rougeoyantes de roches en fusion surgissent du cratère à quelques encablures. Rêve ? Réalité ? Quelques minutes plus tard, posée sur la grève les mains tremblantes, je lève les yeux au ciel pour contempler le volcan. Je viens de là-haut.

Vous citez Jonathan Livingstone, le goéland. Que trouvez-vous de fort dans ce texte ? D’autres oiseaux, littéraires ou de chair et d’os, vous inspirent-ils ?
Le parapente est pour moi un outil de liberté. Il nous offre l’accès à une autre dimension, le monde des airs. Ce texte évoque à la fois le passage dans cet autre univers, lorsque l’on est plus « plume et os, mais idée parfaite du vol », et la « liberté du vol que rien ne pouvait limiter ». Lorsque nous volons en parapente, nous côtoyons toutes sortes d’oiseaux. Les grands rapaces sont ceux qui me captivent le plus. Économisant leur énergie, ils cherchent, comme nous, à exploiter les ascendances permettant de s’élever sans effort. Nous retrouvant dans les mêmes problématiques, il est fréquent que nous volions ensemble, ou que l’un repère au vol de l’autre la présence d’un thermique salvateur. Cette collaboration interespèces me fascine !
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