Interviews


Sur une Royal Enfield dans les environs de Jodhpur – Rajasthan (Inde)
Année 2019
© Josh Rhodes

Sophie Squillace – En roues libres
propos recueillis par Émilie Talon

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Vous écrivez que la moto s’impose comme l’amour. Comment êtes-vous tombée amoureuse ?
Je dirais que ce fut un joli coup du hasard, celui qui change le cours de votre vie. Une rencontre indissociable de l’Inde, pays où j’ai voyagé, habité et découvert la Royal Enfield. Je la regardais du coin de l’œil, intimidée, puis elle m’a été présentée grâce à des amitiés sur place. Cette moto mythique ne se conduit pas, elle se vit ! Elle vibre, elle chante, un rapport très physique et sensuel s’installe, qui se révèle totalement addictif. Elle a embelli mes déplacements en m’offrant une approche du monde inédite. Par moments, elle m’en a fait voir de toutes les couleurs mais je crois que c’était une bonne école. J’ai eu beaucoup de chance de m’initier à la moto par cette rencontre.

Lors de vos longues chevauchées, avez-vous la sensation de faire davantage corps avec votre machine ou avec l’environnement ?
Faire corps avec l’environnement sans faire corps avec la machine, cela pourrait ressembler à une définition poétique de l’accident de la route ! Bien sûr, le motard s’expose d’emblée au monde extérieur, mais avant de communier avec ce qui l’entoure, il y a un long apprentissage. Quand on apprend à conduire, on ne profite pas vraiment des paysages et des parfums du monde, trop concentré sur la maîtrise de son véhicule. Au début, on regarde juste devant sa roue ; il faut du temps pour porter le regard loin, vers l’horizon, et accepter que la moto va là où les yeux la mènent. Chaque fois que je prends le guidon, je suis un peu plus attentive au monde autour de moi, j’apprends progressivement à établir une connexion avec les éléments et me fondre dans la géographie.

La pratique de la moto vous paraît-elle propice à l’affirmation de soi – d’autant que les motards sont plus nombreux que les motardes ?
Je pense que l’aspect le plus formateur de la moto, c’est d’apprendre à dompter le danger – anticiper, évaluer, faire travailler sa caboche en permanence pour sauver sa peau. Ce qu’une femme aussi bien qu’un homme peut faire ! Je crois qu’à beaucoup d’individus qui doutent, n’osent pas ou sont paralysés par un excès de timidité, la moto peut servir de déclic pour avancer et se faire confiance. En ce qui me concerne, je ne peux séparer la moto du voyage. Se frotter à l’inconnu, à l’incertitude et aux autres est aussi un merveilleux moyen de s’ouvrir et de vivre intensément. Quand on embrasse un mode de vie itinérant, les rencontres sont multiples, pour tous les voyageurs, peut-être encore plus pour le motard, qui a l’avantage de dégager un capital sympathie grâce à sa monture. Sur la route, on vit des rencontres intenses et éphémères, que l’on n’oublie pas. Ces moments fugaces me forcent à ne pas perdre de temps. Je les vis simplement, dans l’instant présent, sans porter de jugement et sans devoir affronter les conséquences de l’attachement par exemple. Je remonte en selle, et je reprends mon chemin. La plus belle chance que m’ait donnée la moto, c’est aussi de rencontrer d’autres motards et de nouer des relations qui durent dans le temps. Lors d’un voyage en side-car sur le lac gelé du Khösvgöl en Mongolie, j’ai partagé quelques moments de grâce sur la glace avec des motards devenus des amis très chers, dont Laurent Bonnet, graphiste et illustrateur suisse, avec qui j’ai réalisé mon premier carnet de voyage en 2019.

En Occident, la « bécane » relève d’une forme de contre-culture célébrée dans Easy Rider. Cet esprit contestataire anime-t-il toujours la communauté motarde ?
L’esprit contestataire ? Je ne crois pas qu’il existe de la même façon aujourd’hui. La pratique de la moto est devenue très consensuelle, mais elle reste toujours associée à une forme de désobéissance. Il existe une inclination naturelle à la solidarité et au sentiment d’appartenance à une communauté. Quand on a goûté au plaisir de rouler à moto, on connaît le sentiment de liberté que cela procure, on sait que tous les motards, aussi différents soient-ils dans leur pratique, y sont sensibles. Forcément on éprouve de l’empathie pour ceux qui aiment et défendent cet idéal. Pour revenir à la contestation, je crois qu’elle s’est transformée, non plus contre l’ensemble de l’ordre établi, mais de manière plus subtile : être au guidon d’une moto signifie que l’on veut être libre de continuer à prendre des risques, c’est une manière de dire non à la tendance actuelle à la sécurité et la surveillance. Quand on sait que l’on met au point des véhicules autonomes pour éradiquer l’humain de la conduite ou que l’on interdit la circulation inter-files des deux-roues, l’esprit contestataire devrait pourtant être encore plus fort aujourd’hui !

La moto est un objet cinématographique et littéraire ; quelles sont les références qui vous inspirent ?
Les références inspirantes sont nombreuses. Au cinéma, je pourrais citer Les Petites Fugues, un film de 1979, véritable ode à la liberté en vélomoteur, avec des images pleines de poésie et une belle métaphore de l’envol. La littérature classique de voyage a été un prélude à l’aventure, notamment les récits de Nicolas Bouvier, Michel Peissel et Bernard Moitessier, qui m’ont donné envie de découvrir le monde et d’en faire un mode de vie. Mais la moto, je ne l’ai pas découverte à travers les livres, elle m’a fait rêver quand je l’ai vue de mes yeux et que j’ai rencontré des motards épris de liberté. Après, j’ai eu envie de me plonger dans toutes les œuvres relatives à la moto, de Voyage à motocyclette de Che Guevara à Berezina de Sylvain Tesson, en passant par la bande dessinée Jonathan de Cosey ou les récits d’Anne-France Dautheville. Aujourd’hui, des livres m’accompagnent toujours sur la route, mais dans d’autres registres, pour m’évader autrement !
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