Interviews


Chevrière à Castellane dans le Verdon – Alpes-de-Haute-Provence (France)
Année 2017
© Marie Debove

Florence Debove – Dormir en comptant les moutons
propos recueillis par Agnès Guillemot

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D’où vous est venue l’idée de faire l’expérience de garder des brebis seule, le temps d’une estive ?
J’avais déjà gardé plusieurs troupeaux en colline, je sentais que ce travail m’épanouissait, et l’estive était la suite logique, comme un plus grand voyage. L’estive signifie pour moi « faire une pause ». Le temps n’est plus une donnée concrète et mesurable, inscrite sur un cadran de téléphone ou sur une montre. C’est la lumière qui donne le rythme, qui évolue au fil du jour pour s’éteindre le soir, et les journées qui raccourcissent selon la saison. L’estive, c’est marcher tout le temps, c’est les montagnes russes, être très occupée, angoissée ou stressée, et la seconde qui suit, dans un état de contemplation ultime. À la fin de la saison, avoir la sensation de s’être fondue dans le décor, d’appartenir à la montagne.

Comment vivez-vous la solitude, vous la seule humaine entourée de montagnes et de vos compagnons – brebis, chiens et chat ?
Très bien ! Je travaille beaucoup et dans les temps creux j’ai une imagination assez envahissante, ce qui m’occupe au quotidien. J’interagis avec mes animaux, qui comprennent quand même pas mal de phrases et d’intonations. Et je me dépense énormément : quand je rentre à la cabane, je ne m’ennuie pas, je dors ! Au-delà, la vie en pleine nature accentue autant qu’elle simplifie les émotions. Celles ressenties en estive découlent de situations très simples. Elles sont saines, ne sont pas à fuir, ne s’opposent pas entre elles. Le désespoir n’existerait pas sans la joie, ni la douleur sans la légèreté. Simultanément, la solitude me pousse à explorer chaque émotion en profondeur, à m’en laisser imprégner, ce qui est en effet très intense.

Quelles qualités, quelle sensibilité une bergère doit-elle avoir ?
Il faut être capable d’imaginer les voix des animaux quand on s’ennuie, ne pas avoir peur des asticots dans les plaies, posséder des genoux d’acier, être vive comme l’éclair avec la houlette et rêver de passer ses journées entourée de plantes. Ce qu’un homme aussi bien qu’une femme peut faire !

Quelle place la société contemporaine devrait-elle réserver au pastoralisme ?
La manière dont la société s’intéresse au pastoralisme est ambiguë, voire hypocrite. On encense les traditions en même temps qu’on les abandonne. On lit les récits de bergères en rêvant d’un retour à la nature tandis que les éleveurs bergers se battent pour survivre. Le pastoralisme est plein de la poésie de nos ancêtres, de bien-être pour les animaux et de respect de la nature, et on est en train de tout perdre. En estive, l’homme a sa place puisque c’est lui, grâce au pastoralisme, qui a façonné le visage des montagnes. Il a créé un endroit adapté à l’homme. Moi-même, j’y ai une cabane, de l’eau de source, de quoi me chauffer, bref de quoi vivre, même sommairement. Au-delà, l’homme a mis sa « patte » partout, a tout dégradé, et il n’existe plus d’espace sauvage. Les Pyrénées, où se déroule mon récit, restent un endroit très préservé grâce au relief, mais aussi grâce aux humains qui y vivent depuis des générations et qui n’ont pas – ou peu – abîmé leurs vallées.

Quels livres emporterez-vous lors de votre prochaine estive ?
Je fonctionne par auteurs plus que par livres. Cette année, je vais emmener avec moi : Olivier Bourdeaut, Erri De Luca, Henri Michaux, Panaït Istrati, Hermann Hesse, René Char, Jack London, et bien d’autres qui viendront s’ajouter à la liste... Le livre fait partie des objets qui me sont indispensables, au même titre qu’un couteau, une paire de jumelles et… du chocolat.
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