Interviews


Sur le plateau tibétain – Sichuan (Chine)
Année 2006
© Marie-Lazarine Poulle

Marie-Lazarine Poulle – Côtoyer le coyote
propos recueillis par Agnès Guillemot

Archives des interviews

D’où vous est venue l’idée d’écrire ce récit initiatique, peuplé d’une « Française de France », de Québécois, de coyotes et de cerfs par -40 °C ?
Je n’ai pas eu à la chercher bien loin puisque ce récit est une version romancée du premier des trois hivers que j’ai vécus au Québec. Fort heureusement, il ne faisait pas -40 °C mais entre -20 et -25 °C tous les matins, ce qui est déjà froid ! Plus largement, à l’origine de mon envie d’écrire ce récit romancé, il y a cet instant de totale plénitude que je décris lorsque l’héroïne, Marie, se sent parfaitement à sa place, aussi utile qu’un grain de sable dans une dune. Probablement une des définitions du bonheur, mais qui va au-delà du « simple » fait de se sentir heureux. J’ai essayé de retranscrire un de ces moments rares et précieux, où l’on ressent une totale plénitude et un apaisement, connecté à soi, aux autres, à l’univers. Pour moi, il y a eu un « avant » et un « après » cette parenthèse. Pour restituer cela et tout le reste, j’ai fait appel à mes souvenirs et à mes notes écrites au fil des jours.

Qu’est-ce qui est le plus difficile : pister des coyotes dans un milieu naturel a priori hostile ou apprivoiser un individu masculin plutôt mal disposé ?
Disons que l’un et l’autre ne demandent pas les mêmes aptitudes. On peut être excellent piégeur et très malhabile avec ses semblables ou, au contraire, très sociable mais hermétique aux habitudes des animaux sauvages. Heureusement, il est rare d’avoir à faire les deux. L’héroïne de mon roman n’y est d’ailleurs pas contrainte : elle se contente de tenter d’apprivoiser son équipier qui, lui, se charge de pister les coyotes. Marie a aussi le bon sens d’observer ce qui se passe, de réagir vite, de prendre des initiatives adaptées, et elle sait se rendre utile sans attendre d’être guidée et sans perturber le fil des pensées de la personne en charge des opérations. Ce sont de gros atouts pour intégrer une équipe, rassurer ses collègues, les mettre en confiance et… commencer à les apprivoiser ! Finalement, l’héroïne étudie les agissements de Laurier, son trappeur de coéquipier, comme elle pourrait le faire de ceux d’un animal, afin de repérer les situations dans lesquelles il est inquiet, agressif ou détendu – et en tirer parti !

Vivre dans une nature aussi présente et forte suscite-t-il nécessairement des sentiments – amour, mélancolie, peur… – profonds et intenses ?
Assurément. S’immerger dans la nature ramène au soi profond, vecteur d’émotions parfois contradictoires mais plus intenses et profondes qu’en temps ordinaire. On en sort plus fort mais aussi nostalgique de ces moments vécus « hors du monde et proche de soi ». Je ne suis jamais retournée au ravage de Bonaventure depuis : je préfère rester sur le souvenir de l’hiver. Je n’ai pas non plus refait de motoneige mais, là, c’est juste parce que je n’ai aucun goût pour ces engins !

La légèreté presque constante du récit et l’autodérision de l’héroïne font oublier que Marie vit parfois des moments qui auraient pu tourner au tragique. Voyez-vous la vie comme une tragicomédie ?
Bonne question. Il me semble avoir toujours eu une conscience aigüe de la mort, du temps qui passe et de la perte possible des lieux et gens aimés. J’aurais pu être une grande angoissée mais, heureusement pour moi, je n’en ai pas trop le tempérament. Confrontée au tragique, je cherche l’issue de secours « humour et autodérision », pour dédramatiser, mettre à distance, réduire le stress et les idées noires. Parfois ça marche, parfois non, mais j’ai toujours le réflexe « ça va mal mais, en cherchant bien, il y aura peut-être moyen de trouver du bon dans la situation ou, au moins, d’en rire ». De même, la devise de Marie – « Nulle mais tenace », variante de « Je suis nulle mais avec panache ! » – est trop déprimante pour s’appliquer à la vie en général, mais peut consoler dans ces fichus moments où l’on se sent en dessous de tout.

Quelle œuvre littéraire, artistique ou cinématographique évoque le mieux la nature selon vous ?
Je pense à Dalva de Jim Harrison, Un été prodigue de Barbara Kingsolver ou Indian Creek de Pete Fromm, trois auteurs américains. J’ai sûrement lu ou vu pas mal d’autres œuvres évocatrices de la nature mais je ne les ai plus en tête…
© Transboréal : tous droits réservés, 2006-2021. Mentions légales.
Ce site, constamment enrichi par Émeric Fisset, développé par Pierre-Marie Aubertel,
a bénéficié du concours du Centre national du livre et du ministère de la Culture et de la Communication.