Interviews


Grasse – Alpes-Maritimes (France)
Année 2016
© Isabelle Grigne

Sandra Mathieu – Aborder la vie au fil de l’eau
propos recueillis par Agnès Guillemot

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Quelle zone votre récit couvre-t-il ?
Il s’inscrit entre la limite est du département du Var et le littoral méditerranéen, entre la Provence Verte et la Riviera. Il s’amorce à l’ouest des Alpes-Maritimes, dans une zone rurale peu fréquentée, et s’achève sur les balcons de la Côte d’Azur. On passe ainsi d’une architecture traditionnelle et agricole à un territoire plus urbain, moderne et peuplé, voire surpeuplé. Au fil de l’eau, on longe certaines villes emblématiques de la Côte d’Azur comme Mougins, Grasse, Vallauris ou Cannes. On côtoie une végétation de garrigue, puis davantage exotique en approchant de la côte. On longe aussi les demeures des artistes qui ont investi le sud de la France pour y trouver la lumière ou l’inspiration comme Picasso, Bonnard ou Domergue. C’est une zone riche en paysages très variés, des paysages qui changent rapidement.

Le fait que le récit se déroule le long d’un canal a-t-il son importance ?
Relier les différentes portions de la conduite a constitué une aventure en soi. Le canal est le fil conducteur du récit. Il n’est pas aussi rectiligne et gras que certains autres canaux de Provence ; il se perd, se cache, se dissimule dans l’ombre des vergers. Le fait de côtoyer l’eau a également son importance. Le fluide a des pouvoirs évidents sur notre esprit, notre âme, notre corps, de manière physique ou métaphysique. La contempler, y observer les micro-accidents qui s’y jouent, regarder le flux ondoyer engrange des états d’âme appréciables et des souvenirs nombreux. Ce parcours m’a par exemple rappelé l’enfance et les jeux aquatiques dans les gravières, les rivières ou les bassins des villes. J’évoque dans mon récit d’autres canaux, d’autres cours d’eau qui sont aussi des chemins, ailleurs, en France.

Quel est pour vous l’intérêt de comparer ou d’opposer voyages lointains et voyages proches ?
Ces deux types de destination et d’aventure sont évidemment compatibles. Pour certains puristes ou voyageurs au long cours, seul le grand voyage a une incidence sur la personnalité. Disons que l’opportunité de vivre des choses est plus grande sur une période longue. On perd davantage ses repères loin de chez soi ; l’hospitalité et l’hostilité ne sont plus si éloignées. J’ai eu l’occasion de faire de longs voyages, heureux ou ennuyeux. Souvent j’ai eu à vivre des événements auxquels je n’étais pas préparée. On peut rarement partir pour six mois ou un an, peut-être une fois ou deux dans une vie. Si l’on en fait un métier, c’est différent. On peut s’en donner les moyens, aussi. Je pense que les voyages proches, s’ils sont fréquents, ont également une influence sur nous, sur notre vie. Ils nous apprennent à prendre une distance avec les contraintes parfois étouffantes de notre quotidien. Pour moi, ils sont un recours, une solution, une fuite. Bien sûr, il m’aura fallu atteindre un certain âge pour me livrer à ce loisir. Je pense que la spontanéité, la liberté d’une décision rapide ou l’impréparation sont possibles et bénéfiques. Elles me sont devenues indispensables. Ces escapades fréquentes me comblent autant que les plus longs voyages.

Quel est l’intérêt de ces escapades que vous décrivez dans ce texte et dans le précédent (Ermitages d’un jour, À pied dans les Préalpes d’Azur) ?
Leur intérêt, c’est d’abord leur régularité. Elles sont faciles à mettre en place et représentent pour moi une forme de liberté dont j’abuse. Elles permettent également de mieux connaître son environnement proche et de s’y inscrire. Elles ne durent qu’une journée, deux ou trois jours, une semaine, mais sont compatibles avec nos emplois du temps. Depuis deux ans, j’ai fait l’acquisition d’une camionnette aménagée sommairement. Le plus souvent, je pars seule ou avec ma chienne. Il m’arrive de décider de m’en aller dans la soirée. Je me lève parfois en préparant un panier qui comprend de quoi aller vers la mer et de quoi aller vers la montagne puisque, en démarrant mon véhicule, je ne sais toujours pas quelle décision prendre. J’essaie de faire peu de kilomètres par respect pour l’environnement et, dans cet objectif de voyage en profondeur, de prendre du temps, de mieux côtoyer les gens et leurs habitudes de vie ou de travail. Ces escapades me permettent également de passer autant de temps dehors que dedans, moi qui déteste être enfermée.

Quels sont les auteurs ou le livres qui vous inspirent ?
J’ai une formation littéraire assez classique. Mes goûts sont malgré tout hétéroclites. J’ai toujours aimé les romans d’aventure, les récits de voyage, les écrivains des grands espaces mais j’aime tout autant celles et ceux qui trahissent leur sensibilité ou qui l’assument sans chercher à fanfaronner en gonflant leurs exploits. J’aime certains auteurs américains, les nature writers même contemporains que sont par exemple Pete Fromm ou Kathleen Dean Moore. Je me penche aussi sur les récits écrits par des femmes et qui se situent en pleine nature comme celui de l’autrice Jean Hegland. J’aime par ailleurs les textes qui ont pour cadre la Provence, Jean Giono, ou la Côte d’Azur, ceux de Fitzgerald ou de Colette avec sa Naissance du jour. Je retrouve dans ce dernier ce que j’éprouve en allant dans le Var, même si la baie des Canebiers à Saint-Tropez a évidemment changé. Je suis aussi très inspirée depuis toujours par l’écriture poétique, je pense que le lecteur peut s’en rendre compte. De manière générale, je lis beaucoup d’auteurs qui n’inspirent pas forcément mon écriture mais qui m’encouragent à continuer à écrire, comme Hervé Guibert ou Marguerite Duras par exemple. J’aime autant les récits d’anticipation que l’autofiction, et peut-être la spécificité de la littérature française, le plaisir avoué d’écrire pour écrire, un plaisir qui génère d’autres attraits.
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