Interviews


Au sommet de l’Eichkopf – Vosges (France).
Année 2017
© Franck Buchy

Franck Buchy – À la frontière de chez soi
propos recueillis par Agnès Guillemot

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Comment en êtes-vous venu à choisir cette « Ligne » comme fil conducteur de votre traversée des Vosges ?
J’avais simplement envie de découvrir l’inconnu dans un jardin que je connais bien : le massif des Vosges dans lequel j’ai grandi et auprès duquel je vis toujours. Et surtout de le partager avec le plus grand nombre, et de révéler des parcelles clandestines aux autochtones. L’idée était d’imaginer une trajectoire qui n’avait pas encore été parcourue dans son intégralité, du nord au sud du massif. J’ai choisi la limite administrative entre l’Alsace et le reste du pays. D’autres avant moi ont suivi une frontière ou le pourtour d’un territoire au plus près. Cela n’a rien d’original, à la différence que cette fugue sur une ligne physique, historique et culturelle constitue le support à une réflexion sur ces interstices dans lesquels je me sens bien : les lisières, les frontières, les franges. La Ligne que j’ai dessinée relie et raccommode, elle ne sépare pas.

Plutôt que de suivre un itinéraire classique, vous avez marché de borne en borne, à la lisière de territoires. Votre marche était-elle une fugue ?
J’ai réalisé cette grande traversée des Vosges à un moment où j’avais besoin de me retrouver seul, face à moi-même et face à des éléments que je souhaitais hostiles. J’avais besoin de quitter une assignation à résidence qui avait trop duré. C’est pour cette raison que je me suis tenu le plus éloigné des innombrables sentiers balisés par le Club vosgien : il y en a 20 000 kilomètres ! Ce choix s’imposait pour m’isoler dans un massif hyperfréquenté. Cette pérégrination a donc tout d’une fuite, voire d’une évasion. C’est une technique comme une autre pour affronter une passe difficile et mieux revenir. C’est d’ailleurs ce qui est advenu après cette année à parcourir les lisières. La fugue est le terme juste pour définir ce que j’ai entrepris : quitter pour un temps déterminé l’endroit que j’occupe habituellement puis en faire un récit polyphonique.

La terre que vous avez sillonnée, au cœur d’une revendication territoriale et identitaire, marquée par la Grande Guerre, n’a pas été épargnée par l’Histoire. Cela se ressent-il encore aujourd’hui ?
La terre que j’ai sillonnée est marquée à la fois par son Histoire et par une dualité qui lui vient de son caractère frontalier et marginal. L’extrémité orientale du Grand Est porte toujours les stigmates des guerres successives – je les rencontre et les raconte dans mon livre –, et les Alsaciens supportent un héritage complexe, où se mêlent culpabilité, incompréhension, instabilité, biculturalité. Le cul entre deux chaises, l’Alsace sait d’autant moins où elle habite qu’elle ne parvient pas à s’assumer elle-même. Ce malaise s’est accru par la création de la Région Grand Est, en 2015, qui a fusionné les anciennes régions Lorraine, Champagne-Ardenne et Alsace.

Un moment, un souvenir marquant de ce périple ?
Il s’agit d’une futilité essentielle. Je me revois encore éclater de rire en redécouvrant le soleil après trois jours de marche sous une pluie ininterrompue, en contrebas du ballon d’Alsace. J’étais particulièrement éreinté, prêt à accueillir ce cadeau du ciel. Ce souvenir reste vivace parce qu’il m’a surpris par son incongruité. Il illustre en tout cas une des grandes leçons de mon périple : celle d’apprécier les évidences. A contrario, ces longues journées humides ont transformé la pluie, le brouillard et le crachin en dons. Ces moments m’ont tout simplement rappelé que le mauvais temps a aussi sa part de beauté.

Vous convoquez des figures intellectuelles ou littéraires telles que Henry David Thoreau, Élisée Reclus, Claude Lévi-Strauss, Pétrarque et Albert Schweitzer. Furent-ils des compagnons de route ou d’écriture ?
Je suis venu à la littérature de voyage assez tardivement, après avoir commencé à découvrir le monde. C’est d’abord l’image qui a construit les mythes après lesquels je cours, des steppes mongoles à Vladivostok. Ce cheminement a laissé des traces : je ne parviens pas à lire en expédition et ce premier carnet de voyage a une écriture très photographique. Les auteurs que j’ai embarqués dans mon récit sont avant tout des camarades d’écriture que j’ai lus et qui me guident. Ils m’apparaissaient comme une évidence. Elisée Reclus est un cas à part : il est à la fois un compagnon de route et une source d’inspiration. Lors de ma grande marche, j’ai lu son Histoire d’un ruisseau et son Histoire d’une montagne qui résonnaient parfaitement avec les espaces que je traversais. Géographe iconoclaste pour son époque, auteur prolixe et grand voyageur, il incarne le genre de personnage que j’affectionne : à la marge de l’université, en lisière des pratiques sociales, précurseur de l’écologie. Du coup, il y a sûrement un peu de Reclus dans mon livre. Comme un écho.
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