Interviews


Sur les falaises de Moher – comté de Clare (Irlande)
Année 2016
© Ana Maria Correia Paiva Morão

Anne Caufriez – La bande à Madère
propos recueillis par Alizée Reveau

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Comment en êtes-vous venue à vous spécialiser en ethnomusicologie ?
Par mes voyages. J’ai d’emblée été séduite par les musiques traditionnelles de divers pays lorsque je les ai entendues et découvertes pour la première fois. Elles me semblaient se situer à l’opposé de la musique classique dans laquelle j’avais baigné jusque-là, de par mon éducation. Cette immense curiosité pour les musiques d’autres civilisations m’a incitée à m’inscrire aux cours d’ethnomusicologie que proposait l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, où mon professeur m’a poussée à présenter une thèse. Lors de ces cours, des ethnomusicologues du CNRS venaient exposer leur expérience de « terrain » sur quatre continents, ce qui m’a fait découvrir une grande variété de musiques. J’ai trouvé leurs exposés tellement captivants et passionnants que j’ai décidé de m’engager dans la même voie.

Vous avez beaucoup voyagé tout au long de votre vie, qu’est-ce qui a provoqué votre coup de cœur pour Madère ?
J’ai d’abord parcouru le Portugal continental, où j’ai vécu plusieurs années, et dans lequel j’ai découvert les musiques paysannes, au hasard de ouï-dire, et suis tombée, fortuitement, sur les polyphonies féminines interprétées lors de la cueillette des céréales dans les montagnes de la Beira, au centre du Portugal, dans les années 1980. Ça a été un coup de foudre et j’ai décidé d’abandonner le piano. Alors j’ai ratissé tout le pays sur des chemins de muletier, dans le froid glacial des montagnes du Nord ou dans la chaleur saharienne des villages du Sud, et j’ai découvert bien d’autres musiques portugaises. Mon professeur m’a dit : « Maintenant, il faut choisir une seule région et l’approfondir. » Parce que mon métier implique une spécialisation dans la musique d’une aire géographique particulière, ou dans celle d’un village, d’une communauté humaine singulière, voire parfois de s’attacher à un musicien exceptionnel et d’épuiser son répertoire. À partir de là, l’ethnomusicologue est censé étudier les musiques des lieux où il s’arrête, des musiques qui sont souvent restées confidentielles parce qu’elles se transmettent par voie orale et non par des partitions musicales. Ne parlons pas des médias. Il est censé les faire connaître et en expliciter les caractéristiques et les modes de fonctionnement. Il assure aussi, par l’enregistrement et le film, la sauvegarde de patrimoines musicaux en perdition suite à des bouleversements économiques ; il sauve la mémoire musicale et historique d’un peuple…
Pour en revenir à Madère, il s’est passé la chose suivante : un jour des amis portugais m’ont dit qu’ils partaient à Madère, un archipel dont, comme francophone, j’ignorais même l’existence. Sa flore tropicale et son climat doux représentaient pour moi un tout autre monde, une sorte d’éden un peu mystérieux, qui exerça aussitôt une fascination sur mon imagination de citadine. Et puis je me suis dit qu’on ne connaissait encore rien de ses musiques. J’ai commencé à me documenter sur cet archipel dans les bibliothèques de Lisbonne, mais les livres ou les articles restaient assez rares. C’est alors que je me suis mise en tête d’explorer Madère moi-même, à l’aventure. Lorsque je suis arrivée sur place, j’ai été d’emblée conquise par des paysages époustouflants, par l’atmosphère particulière de ses flancs montagneux qui tombaient à pic dans la mer, mais aussi par les rencontres et les découvertes que j’y ai faites.
Mais j’étais, dès le départ, intriguée par la plus petite des deux îles de l’archipel, à savoir Porto Santo, car j’avais lu qu’elle avait été plusieurs fois envahie par les pirates. Et puis Porto Santo avait toujours vécu dans l’ombre de Madère, plus grande, plus prospère et verdoyante. L’île de Madère était certes séduisante avec ses fleurs et son architecture mais elle était déjà le lieu de villégiature privilégié des Portugais et je recherchais tout autre chose que le tourisme…

Affectionnez-vous particulièrement un lieu à Madère ou à Porto Santo ?
Mon affection initiale pour Porto Santo n’a pas été démentie par mon expérience sur place et mes relations avec ses habitants. Si certains n’y voient que sa plage, magnifique, pour moi Porto Santo n’existe que par son histoire et les rencontres humaines extraordinaires que j’y ai faites.
Il va de soi que j’y ai plusieurs lieux de prédilection, comme le village de Serra de Dentro et ses terrasses de cultures asséchées ou le moulin du meunier de Camacha, que j’adorais alors, mais qui n’existe plus. J’aime aussi aller méditer ou rêver sur la plage, en fin d’après-midi, à cause de ses galets volcaniques qui scintillent au coucher du soleil et parce que la courbe des sables est superbe et apaisante. Mais il faut aussi dire que Porto Santo est une île pauvre et brûlée et qu’elle se situe vraiment aux antipodes de Madère avec ses paysages montagneux très verdoyants et ses monuments d’art qui reflètent un riche passé maritime et culturel. Il y a un quartier de Funchal, la capitale, que j’affectionne particulièrement, c’est celui du couvent de Santa Clara, sur les hauteurs de la ville. Et au cœur de la ville, je suis tombée en extase en entrant dans l’église du collège des Jésuites dont l’intérieur est d’une magnificence et d’une originalité exceptionnelles. Il atteint les plus hauts sommets de l’art.

Vous avez produit le disque Musique traditionnelle de Porto Santo : quelles sont les particularités de cette musique et des traditions musicales de la région ?
Je dirais que les îles sont les conservatoires d’instruments de musique qui ont disparu du continent, en l’occurrence ici de vieilles guitares du XVIIIe siècle (et même plus anciennes) qui ont gardé, dans l’archipel, toute leur vitalité mais aussi leur délicatesse de timbres. L’orchestre de guitares accompagnant le violon populaire est une formation qui en caractérise vraiment la musique, si ce n’est qu’à Porto Santo, il est plus réduit et se résume à trois instruments. En revanche, il joue des répertoires propres à l’île, qui reflètent une grande variété d’interprétations. Mais la musique traditionnelle de ces deux îles présente aussi des chants qui accompagnent ou soutiennent le travail agricole, comme celui des borracheiros, les hommes qui transportent sur les épaules de grandes outres contenant le moût du vin et qui descendent à pied de la montagne pour atteindre les fabriques de vin de Funchal, au bord de la mer. Le plus surprenant est de découvrir à Porto Santo des influences arabes et berbères dans la musique instrumentale mais surtout dans les chants qui accompagnaient le travail agricole. L’île a conservé une danse maghrébine qui s’appelle le Baile da meia volta. Avec ses composantes arabes, elle est probablement le vestige d’une ronde de prisonniers maures que le Portugal capturait lors des guerres qu’il livrait au Maroc (aux XVIe et XVIIe siècles). Cette danse est unique dans le répertoire musical portugais.

Vous êtes une amatrice de littérature. Si vous deviez partir vous isoler sur une île, quel livre choisiriez-vous pour vous accompagner ?
Dans la littérature de voyage : je choisirais L’Été grec de Jacques Lacarrière, Contes au fil de l’eau de Maupassant ou Rodrigues de Le Clézio. Ces trois ouvrages sont en lien avec des voyages que j’ai faits ; je les ai d’ailleurs lus lorsque je me rendais en Grèce, aux îles d’Hyères et à Maurice. Lacarrière relate ses aventures dans une Grèce en dehors des sentiers battus et encore repliée sur elle-même. Sa passion de la Grèce est telle qu’il la communique immédiatement au lecteur, ainsi que ses immenses connaissances sur la culture de ce pays. Maupassant relate, tout en finesse, les impressions et les anecdotes qui surgissent en cours de navigation, dans le cadre de son voyage sur les côtes d’Hyères. Et Le Clézio raconte l’expérience de son grand-père à Rodrigues, une petite île relevant de l’île Maurice, alors qu’il y recherche les trésors enfouis de l’époque des pirates français.
Dans la littérature classique : je choisirais L’Amant de Marguerite Duras, qui plonge le lecteur dans le Vietnam colonial et l’histoire d’amour impossible entre une jeune Française et un Chinois, évoquant ainsi l’écart culturel, parfois douloureux, entre les Français établis là-bas et les locaux. Ou alors j’emporterais avec moi Les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, un pur chef-d’œuvre qui vous fait voyager au cœur de l’Empire romain et tout autour du Bassin méditerranéen, en compagnie de l’empereur Hadrien qui se remémore toute son existence. J’emporterais aussi Justine de Lawrence Durrell, une histoire d’amour qui se passe en Égypte, à Alexandrie, où j’ai vécu dans mon adolescence.
Ces livres n’ont évidemment rien à voir avec Madère, ni même avec la musique, mais ils m’ont donné envie d’écrire sur cette île après avoir appris à la connaître au fil des années. Ces livres apportent une telle vision et pénétration des lieux que je les trouve non seulement fascinants mais aussi très beaux. En les lisant, je me suis dit : « C’est ça que je veux faire, c’est des récits comme ça que je veux écrire. » Les auteurs de ces livres m’ont véritablement montré la voie ; ils m’ont inspirée et orientée dans mon travail d’écriture.
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