Interviews


Porche du gouffre de Las Olas, à 2 900 mètres d’altitude – Haut-Aragon (Espagne)
Année 2005
© François Brouquisse

Marc Bellanger – Le bonheur au fond du gouffre
propos recueillis par Raphaël Domergue

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L’exploration de nouvelles galeries semble être le moteur de votre passion pour la spéléologie. Poursuivriez-vous cette activité si toutes les grottes étaient découvertes ?
Il ne sera jamais admis par les spéléos qu’il ne reste aucune grotte ni aucun boyau à découvrir. Les cavernes dormantes sont des fossiles qui passent inaperçus. Comment imaginer qu’en grattant un peu il n’en reste pas un à explorer ? De plus, un trou n’est que partiellement visible en raison de la persistance des ténèbres qui brouillent notre recherche et nous laisse constamment incertains ; cela nous conduit à y retourner. Formulons la question autrement : admettons que toute chance de première soit compromise… Alors oui ! En poursuivant une activité, moins soutenue certes, j’irais revoir des grottes pour m’étendre sur la roche froide et j’éteindrais même la lampe un long moment afin d’être imprégné par l’atmosphère. De toute façon, même sans grotte à ma disposition, j’irais me mettre sous terre d’une façon quelconque, à l’abri d’une cave ou d’un tunnel.

Quel est le meilleur souvenir de votre vie de spéléologue ?
Mes plus beaux souvenirs de spéléologue sont liés au massif de Las Olas dans la province d’Aragon, en Espagne. J’y découvrais la haute montagne calcaire. L’entrée du gouffre que nous explorions culminait à plus de 3 000 mètres. La température des gouffres d’altitude avoisine les 3 °C, l’eau qui s’y écoule ne dépasse pas 1 °C et leur particularité réside surtout dans le développement de longs méandres, parfois étroits ; ce qui en fait des trous très éprouvants. Le gouffre de Las Olas (-450 mètres) aboutit à une fin par abandon. Le méandre devient, en effet, trop long pour qu’un être humain soit capable d’y effectuer un aller-retour. L’exploration est classée dans la catégorie des « arrêts sur rien ». On dira alors « ça continue », mais je n’y retournerai pas. Le meilleur souvenir se rapporte au trou le plus risqué, celui dont on réchappe.

Comment initier un débutant à la spéléologie ?
En tant qu’initiés, nombre de difficultés souterraines nous paraissent excitantes parce que nous les avons surmontées et nous y sommes, finalement, habitué. À un débutant, je demande, tout d’abord, comment il en est venu à faire de la spéléologie. Je lui trouverai, alors, une grotte appropriée, afin de ne pas l’effrayer dès le départ. Qu’il s’agisse de puits, d’un passage étroit ou d’une nasse d’eau, l’obscurité en décuplant la difficulté, peut se révéler, pour un novice, un obstacle insurmontable. Il ne faut pas négliger la transition brute du monde de la surface à celui des ténèbres. Une bonne balade sous terre doit s’établir dans la durée, sans aller loin, et en évitant la précipitation.

Vous êtes également plasticien. Vos explorations spéléologiques nourrissent-elles vos créations ?
En utilisant les matériaux du monde hypogé, je pourrai tout aussi bien, pour aboutir à des sculptures, tailler la roche ou pétrir l’argile. Je choisis la deuxième solution parce que je suis fainéant et que j’agis dans la précipitation en me livrant à l’œuvre d’art. Mon inspiration ne s’échappe pas, non plus, de la caverne : par les reliefs créés qui se développent en forme de spéléothème et servent d’ornements à des statuettes féminines aux volumes préhistoriques. Avant cela je réalisais des bustes aux traits d’Inuits, chasseurs de mammifères marins, ou bien de Tchouktches, pilleurs et belliqueux, réunis par l’embâcle du détroit de Béring en hiver et survivant aux ténèbres de l’interminable nuit polaire.

Quel est, selon vous, l’œuvre ou l’auteur qui a le mieux aborder la spéléologie ?
Le Gouffre de la Pierre Saint-Martin de Haroun Tazieff est le meilleur livre spéléo que j’ai lu. Il faut se replacer dans le contexte. En 1952, une verticale dépassant les 300 mètres d’un seul jet, accessible uniquement en treuil. Au bas de ce puits, les galeries qui constituent le cours d’une puissante rivière souterraine atteignent des proportions gigantesques ; du jamais vu. Puis c’est l’accident. Pendant la remontée du puits, le câble lâche. Haroun Tazieff témoigne de l’agonie de Marcel Loubens qui décède un jour plus tard. Il décide de poursuivre l’exploration avec le médecin descendu à la rescousse : un récit palpitant rédigé, dans le feu de l’action, au cours des mois qui ont suivi.
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