Le pèlerin du pôle

Il est pour tous le « Docteur Étienne » ou le « Marcheur des pôles ». En réalité, il ne se laisse pas enfermer dans une fonction ou une région, tant les défis qu’il a relevés sont nombreux. Après un CAP d’ajusteur, puis des études de médecine, il pratique comme généraliste pendant treize ans. Cette « période médicale » l’initie au fonctionnement humain et le confronte à l’éphémère de l’existence. Une telle vie sédentaire ne satisfait guère ce spécialiste de nutrition et de biologie du sport. Équipier sur le Bel Espoir du père Jaouen, il devient médecin de Pen Duick VI dans le cadre de la fameuse Whitbread. Durant cette « période maritime », il côtoie des marins de renom : Philippe Poupon, Olivier de Kersauson, Titouan Lamazou… Mais depuis sa plus tendre enfance, Jean-Louis Étienne est aimanté par la montagne : il met alors le cap vers l’Himalaya et tente la face nord de l’Everest. Il entre enfin dans sa « période glaciaire », qui l’entraîne vers le Groenland et la Patagonie. En 1986, l’explorateur est le premier à atteindre le pôle Nord à pied et en solitaire, après 63 jours. Avec Will Steger, il décide ensuite de lancer la plus grande expédition jamais réalisée en Antarctique. Il a fêté en 2002 ses retrouvailles avec le pôle Nord, à bord d’une capsule qu’on aurait cru venue de l’espace. « La nature est vivante et nous en faisons partie. L’écosystème est notre assurance-vie » : c’est ici « l’instituteur du bout du monde » qui parle. Ses aventures ont transformé sa gloire en quête personnelle. Aujourd’hui, loin des ambitions qui ont fait de lui une vedette médiatique, il s’interroge sur les questions essentielles de l’existence : dans sa cabane au fond des bois, il retrouve sa spontanéité et ses rêves d’enfant…


Vous êtes né dans un village du Tarn. Votre père était tailleur, et rien dans votre entourage ne vous prédestinait aux expéditions polaires. Comment s’est manifesté l’appel de l’aventure ?


Enfant, déjà, j’aimais sentir le froid contre mon visage ou marcher contre le vent. Mon cartable tenait du sac à dos et mes galoches portaient des clous sous leurs semelles en hiver. Je me souviens avec émotion du moment où j’ai enfilé mon premier anorak – le mot avait été lancé par Paul-Émile Victor. J’aimais les outils, dessiner des luges, consulter le catalogue de La Hutte. Adolescent, j’ai ressenti très fortement l’appel de la montagne, plus exactement de la montagne en hiver, propice à l’intériorité et à l’expression de la force qui anime tout être : le froid stimule l’engagement. Comme j’habitais le Tarn, mon attirance allait aux Pyrénées. Je montais souvent au pic de Nore pour contempler le spectacle du givre sur les arbres. J’ai été nourri par ce paysage. Je vécus ma première sensation forte au pic d’Aneto, déguisé en alpiniste avec corde et crampons, une tente isotherme et un duvet chaud. En fait, j’ai toujours aimé allier le rêve lointain et la préparation matérielle, c’est-à-dire créer les moyens techniques pour réussir tel ou tel projet d’aventure – sans doute un héritage de mon père ! Au retour d’une expédition en Patagonie, à Rio, j’ai croisé Tabarly, auquel j’ai tendu ma carte de visite. J’ai ensuite postulé pour accomplir mon service militaire en Antarctique, mais en vain car la place était réservée aux militaires de carrière. Après des études de médecine effectuées volontairement à Grenoble pour me rapprocher des Alpes, j’ai été recontacté pour être médecin à bord de Pen Duick VI. Nous étions alors en 1977.

Vous évoquez souvent cette rencontre avec Tabarly : elle illustre bien votre philosophie de la vie.


En effet. Alors que certains pourraient voir une coïncidence dans cette rencontre, je la nomme « hasard organisé ». Comme je l’ai indiqué dans le sous-titre de mon livre Le Pôle intérieur, j’essaie de « mener ma vie comme une aventure » : c’est ainsi que je m’invente une succession d’expériences. Si l’on s’installe dans la trame des choses que l’on sait et aime faire, avec un réel désir de les réaliser, on se rend disponible pour « réinventer » à chaque instant son existence. Quand on conçoit ainsi sa vie, on fait une partie du chemin dans sa tête ; la vie fait l’autre moitié. De cette manière, lorsque je dessine mes plans, c’est un peu comme si je démarrais mon projet : je sais alors que les rencontres vont venir l’alimenter et permettre sa réalisation. C’est en ce sens que je dis que le hasard se provoque et s’organise : si j’ai eu la chance de croiser Éric Tabarly, c’est parce que j’étais prêt pour cette rencontre. Rien ne peut pousser si l’on ne sème pas de graine…

Quelles émotions vous a donc procurées la mer ?


J’aimais la montagne pour l’effort ; j’ai découvert en mer l’espace et la liberté. Contrairement au capitaine, qui est toujours en proie aux difficultés financières et techniques – comme Charcot dans les années 1930 –, l’équipier, lui, jouit du moment présent. J’étais de plus investi d’une sorte de mission sociale : je servais de confident. C’est là que j’ai eu l’idée de diriger une expédition mer et montagne en partance pour le Groenland. Nous y rendre, c’était un peu comme arriver en bateau au pied des Grandes Jorasses. Puis j’ai accompagné de nombreuses expéditions dans l’Himalaya, notamment à la face Nord de l’Everest. Là, j’ai certes connu une confrontation plus intense avec les éléments mais, en tant que médecin, j’étais très sollicité. Enfin, j’ai conçu mon expédition au pôle Nord, formidable synthèse entre la mer et la montagne, comme un grand sommet, à ma mesure. Plus j’avançais dans ce projet, qui s’est imposé à moi comme une évidence dans le cheminement que j’avais suivi, plus je me découvrais les moyens techniques et physiques d’y parvenir.

Parmi vos expéditions, cette marche solitaire vers le pôle Nord semble être celle qui vous a le plus marqué. Comment analysez-vous aujourd’hui cette aventure, de toute évidence fondatrice ?


En 1985, j’avais échoué du fait de ma méconnaissance de la banquise et j’avais pu m’en sortir la tête haute en raison de ma blessure à l’épaule. Cette tentative m’a permis d’entreprendre la seconde expédition dans de meilleures conditions techniques et une bonne préparation psychologique. En 1986, j’ai mis trois semaines à m’affranchir des faux mobiles, de l’image que je voulais donner de moi. Puis je suis véritablement entré dans le monde dont j’avais rêvé enfant. Dépouillé de toute ambition d’adulte, je me suis mis dans la dynamique du pèlerin qui demande le passage. J’ai parfois offert et dédié mes journées de marche, comme si mes propres forces m’apparaissaient insuffisantes et comme si je me battais pour réaliser cette aventure pour quelqu’un d’autre. J’étais soumis au bon vouloir des ours, car je n’avais pas emporté d’arme, autant qu’à celui de la banquise. Si je me mettais en colère contre elle, contre ses crêtes de compression et ses brèches, j’avais l’impression qu’elle réagissait en opposant toujours davantage d’obstacles à ma progression. Les ravitaillements qui me parvenaient cassaient toutefois mon osmose avec le milieu : après dix minutes de réchauffement et de discussion, je risquais de trouver facilement des raisons de rester dans l’avion ! Il me fallait vite repartir. Ce n’est qu’à la fin de mon ordalie de deux mois que la notion de conquête est revenue. Il faut dire que mes « coéquipiers », en base arrière à Resolute Bay, me pressaient pour que j’atteigne le point précis du Pôle : 90° nord. Dès que j’ai su que j’allais enfin y parvenir, j’ai connu une libération formidable : je ne ressentais plus ni la frustration de ma tentative avortée, ni les souffrances physiques – de l’ordre de quelques gelures – et morales liées au doute, car je ne suis pas un athlète comme Borge Ousland. Je suis entré dans ce que j’ai appelé le cercle enchanté. Tout se trouvait enfin harmonisé : le corps, l’esprit et le lieu irréel que j’avais atteint. En réalité, le Pôle m’a procuré une joie de paradis…

Quelles différences établissez-vous entre cette expérience et votre expédition Transantarctica, qui a réuni pendant sept mois les représentants de six nations ?


J’avais alors une plus vaste culture polaire ; aussi, lors-que, de loin, j’ai enfin aperçu le dôme de la base américaine, je me suis souvenu des anciens qui avaient foulé la même glace. Au pôle Nord, on a le sentiment de connaître les mêmes difficultés que ses prédécesseurs, mais on n’arpente en aucun cas les mêmes lieux, on ne marche pas vraiment dans leurs traces. En Antarctique, on suit les pas de Scott et d’Amundsen. On parcourt le même inlandsis infini. J’ai passé sept mois avec la main gauche sur le montant du traîneau à chiens, et la droite sur le bâton : les jours de beau temps, ça roulait tout seul. Mais la monotonie du paysage m’a parfois pesé. J’ai ainsi ressenti des pannes d’idées, comme si j’étais, comme si nous étions devenus des automates. Il y avait d’ailleurs peu de communication entre nous dans la journée. Heureusement, nous campions en binômes, qui changeaient tous les mois. La réussite du projet est là, dans cette amitié indéfectible entre ressortissants des six nations polaires représentées.

Selon votre accord avec Will Steger, qui avait à sa charge les ravitaillements et la logistique, vous vous étiez occupé des relations internationales et de la construction du bateau Antarctica. Qu’avez-vous entrepris ensuite ?


Le bateau et ses dettes m’ont forcé à entrer aussitôt dans une série de projets. J’étais plus un armateur qu’un capitaine ; davantage un organisateur qu’un acteur. Ce furent, après la tournée des pays représentés dans Transantarctica, les expéditions à l’Erebus et au Spitzberg. Au sommet du premier, j’ai voulu me reconnecter avec le rêve qui avait été enseveli sous une masse de papiers ; arrivé au bord du cratère, j’ai demandé à rester seul. J’ai fait défiler le projet puis j’ai rouvert les yeux pour me dire : « Il est là, le volcan que tu as tant désiré, là, sous tes pieds. » Au Spitzberg, où l’hivernage entrait dans le cadre d’un projet de dérive arctique, je voulais m’abandonner aux conditions climatiques : vivre pleinement l’hiver et la nuit polaire. Je croyais qu’elle était bien finie, la contrainte du « tout faire en une saison » ! Le bateau s’inscrivait dans un vaste projet audiovisuel qui, à l’abandon du soutien de mon partenaire, ne suffisait plus à financer la dérive arctique que j’avais conçue sur deux à trois ans.

Est-ce alors que vous avez songé à l’effectuer en solitaire, à bord de Polar Observer ?


Oui, j’avais envie de renouer seul, la cinquantaine venue, avec la banquise ; de fait, je m’y suis senti chez moi, bien, comme si j’avais une sorte de légitimité à me trouver au Pôle. Une fois réglée la mise en œuvre du programme informatique et des instruments, tout devint tranquille. J’étais dans ma cellule de moine, avec mes livres et le chien que j’avais pris au Spitzberg. Ce fut un retour « confortable » vers ces régions, un peu comme quand, dans un refuge de montagne, on contemple d’un regard apaisé le massif dont on a vaincu les voies. On laisse alors défiler une à une les images du passé. J’ai apprécié cette solitude. Une « solitude de luxe », en quelque sorte, avec pour seule mission de s’abandonner à la dérive, tout en effectuant des prélèvements et des mesures scientifiques. Depuis cinquante ans, la banquise aurait en effet diminué de 6 % en taille et de 40 % en volume… Cependant, peut-être attendais-je davantage de ces retrouvailles. Dès les premiers grincements de la glace, j’étais prêt à affronter les crêtes de compression. Mais je n’ai pas connu de confrontation réelle avec les éléments. J’ai pu à loisir penser à Nansen, à son extraordinaire errance de trois ans sur la banquise de l’océan Glacial quand, avec un compagnon, il abandonna en 1895 le Fram pour gravir encore quelques degrés de latitude, jusqu’au 86e parallèle, avant de regagner la terre ferme…

Vous partagez à présent votre temps entre Paris et votre Tarn natal, où vous avez bâti une maison au milieu des chênes. Or tout arbre n’est-il pas symboliquement, comme le Pôle, un axe du monde ? Ce nouvel ancrage n’est-il pas une manière de poursuivre votre exploration du pôle intérieur ?


Bien qu’il n’y ait guère d’arbres sur la banquise… j’ai toujours eu de bons rapports avec eux. Enfant, je voulais être menuisier. J’aimais le bois comme matériau, la forêt pour son mystère. C’est pourquoi, après en avoir dessiné les plans, j’ai construit cette maison en bois au milieu des arbres, dans la région où je suis né. Paris est mon outil de travail ; le Tarn ma demeure. Quand j’y suis, trop rarement à mon goût, je n’ai presque plus envie de repartir. Mais dans toute existence, il faut une alternance, une respiration. Trouver un équilibre entre la vie dans la nature et la vie parmi les hommes…

Propos recueillis par : Émeric Fisset & Gaële de La Brosse
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