Le voyage à ski



Dans les immensités boréales et arctiques faites d’isolement, de pureté et de lignes simples, sur des itinéraires de plusieurs centaines de kilomètres, la dimension incontournable du voyage est le temps. En ce sens, le ski nordique, traditionnellement utilisé en Scandinavie, reste le moyen de progression non-motorisée le plus approprié. Il implique un investissement physique et mental poussé et une adéquation optimale avec l’environnement. L’autonomie est alors la condition de toutes les libertés. Pourtant, il serait risqué de réduire la liberté à un simple souhait d’autonomie physique, matérielle ou logistique ; elle s’inscrit avant tout dans l’acceptation consciente de ses propres choix.
Malgré la simplicité des moyens utilisés, le voyage à ski – je veux parler d’expéditions de plusieurs semaines voire de plusieurs mois – ne s’improvise pas. Bien plus exigeant qu’il n’y paraît de prime abord, ce mode de déplacement demande, pour une découverte des régions boréales, une connaissance approfondie du milieu montagnard en hiver, sinon une réelle expérience de la glace et du froid en cas d’expéditions lointaines et engagées (calottes glaciaires, banquise). Exposé à des conditions difficiles, le skieur doit maîtriser à la perfection un assortiment de techniques telles que l’orientation à la boussole ou au GPS, le « vol » tracté, la lecture attentive de l’environnement ou l’exécution de gestes précis : être capable d’efforts violents ou prolongés tout en préservant son énergie vitale, affronter les épreuves sans perdre la volonté d’aller jusqu’au bout, se limiter à l’instant présent tout en anticipant en permanence son devenir…
Aspect inattendu pour le néophyte, l’une des principales caractéristiques du voyage à ski est la routine : constance des paysages parfois (aspect poussé à l’extrême sur l’océan Glacial Arctique ou les calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique), répétitions des gestes journaliers (montage et démontage du bivouac, préparation des repas, alternance de l’effort et des pauses, orientation), répétition aussi des mouvements. Rébarbative à première vue, cette répétition n’est pourtant rien de moins que la condition nécessaire d’accès à un état fusionnel durable avec l’environnement. Sorte de « mantra polaire », qui amènerait à l’harmonie du corps et de l’esprit.
La préparation mentale, physique et matérielle ne doit rien laisser au hasard. Sur ce dernier point, le voyageur doit se donner les moyens de ses objectifs : le matériel technique est choisi soigneusement et peut faire l’objet d’adaptations spécifiques. Tout est testé, comptabilisé, pesé. Savoir délaisser le superflu et ne pas oublier l’essentiel est le gage de la réussite, parfois aussi de la survie. Il en va de même pour l’apport alimentaire quotidien qui est adapté à l’effort et préparé de façon rationnelle. L’alimentation du skieur n’est pas sélectionnée pour sa valeur gastronomique mais pour ses apports énergétiques et son poids. Inutile de préciser que le voyageur doit être capable d’abnégation !
On ne peut aujourd’hui parler de voyage à ski sans évoquer l’usage de plus en plus courant d’une technique révolutionnaire : la voile de traction ou kite ski, née dans les années 1980. Reinhold Messner et Arved Fuchs furent les premiers à l’adopter, en 1990, pour une traversée à ski du continent antarctique. De nos jours largement utilisée par les plus grands noms des expéditions polaires, elle est à l’origine d’entreprises jamais envisagées jusque-là : en 1997-1998, les Belges Hubert et Dansercoer parcouraient, en trois mois en Antarctique 4 000 kilomètres, dont 3 500 à la voile (jusqu’à 330 kilomètres en 24 heures). Plus qu’un outil de record, cette technique, pour peu qu’on la maîtrise, augmente le sentiment qui unit le skieur à son environnement : quoi de plus grisant que d’utiliser l’énergie naturelle du vent pour se déplacer ?
Le voyage à ski n’a rien de commun avec un séjour balnéaire sous les tropiques. Mais pourvu qu’on accepte ses règles drastiques, ce mode de déplacement rudimentaire et exigeant ouvre les portes de territoires sauvages où les émotions sont toujours à la hauteur des énergies dépensées et des risques encourus.

Par Michaël Charavin
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