Les expéditions à ski



Qui sait que le ski, avant de devenir une activité sportive, fut un véritable moyen de locomotion apparu aux temps préhistoriques dans les régions de l’Altaï et du lac Baïkal ? Plus tard, l’utilisation de cet outil connut son apogée en Fenno-Scandinavie, chez les peuples sàmi (les Lapons) et norvégien. Dès la fin du XIXe siècle, des fermiers des environs de Morgedal, village du sud de la Norvège, s’inspirèrent à leur tour des us et coutumes ancestraux pour révolutionner cette pratique et en faire une discipline sportive. En 1902 naissaient officiellement les techniques, encore pratiquées de nos jours, du télémark et du christiania, qui furent rapidement importées dans les Alpes et adaptées à des pentes plus soutenues : le ski alpin était né. Il allait se développer pour devenir le sport de masse qu’il est aujourd’hui.
Le ski est un mode de déplacement devenu improbable dans notre société où confort et vitesse d’exécution sont des valeurs maîtresses. Pourtant il n’a jamais été totalement abandonné. Le Norvégien Fridtjof Nansen fut le premier, en 1888, à réussir la traversée de l’inlandsis groenlandais et, cinq ans plus tard, à approcher le pôle Nord. Ces exploits, sans pareille à l’époque, furent réalisés avec des « patins » lapons, autrement dit des skis. Ces premières ouvraient l’ère des explorations polaires. En Europe occidentale, ce fut le cheminot Léon Zwingelstein, véritable apôtre du voyage à ski, qui, le premier et dans l’anonymat général, traversa les Alpes de part en part.
Les décennies 1950 et 1960 marquent l’achèvement de l’exploration à proprement parler des régions polaires et péri-arctiques. Le défi de la découverte d’espaces nouveaux s’éteint. Lui succède, grâce à la technologie moderne, une ère nouvelle : celle de la connaissance de ces territoires, de l’expérimentation scientifique. Quelques années plus tard, avec le développement des activités sportives outdoor, se fait jour une approche résolument différente des régions polaires : l’exploit sportif. Les skis reprennent du service, le « voyage » à ski renaît de ses cendres. En 1986, le Français Jean-Louis Étienne atteint le pôle Nord, seul, après deux mois d’effort ininterrompus. En 1989, en compagnie de l’Allemand Arved Fuchs, l’Italien Reinhold Messner traverse le continent antarctique à ski, mettant à profit pour la première fois la traction éolienne, au moyen de voiles cerf-volant. Au même moment, le Français Jean-Louis Étienne et cinq compagnons de nationalités diverses réussissent en traîneau et à ski la traversée du continent antarctique sur sa plus longue distance – six mois d’effort pour parcourir 6 500 kilomètres. Un an plus tard, les Norvégiens Erling Kagge et Borge Ousland accèdent au pôle Nord en autonomie complète. En 1994, Borge Ousland atteint seul le même pôle depuis la Sibérie. Il réitère son exploit en 1997 en réussissant, seul encore, la traversée intégrale de l’Antarctique sans assistance. En 1996, deux autres norvégiens, Rune Gjeldnes et Torry Larsen, réalisent la traversée intégrale du sud au nord et en autonomie du Groenland (3 000 kilomètres). En 1998, en cent jours, les Belges Alain Hubert et Dixie Dansercoer parviennent à réaliser, avec l’aide des voiles de traction, une nouvelle traversée du continent blanc, l’Antarctique : 4 000 kilomètres en autonomie, le plus long périple jamais effectué à ski.
Les ambitions se reportent alors à nouveau vers le Nord, dans le but de réaliser le dernier grand défi : la traversée intégrale, en autonomie complète, de l’océan arctique, depuis l’archipel sibérien Severnaya Zemlya jusqu’aux côtes nord de la terre d’Ellesmere, dans l’Arctique canadien, en passant par le pôle. Quelque 2 000 kilomètres sur la banquise, terrain le plus difficile qu’il soit. Les frères Messner font une tentative malheureuse à la fin des années 1990. Février 2000 : Alors que le jour n’a toujours pas réapparu sur la banquise, une expédition se fait déposer à la pointe du cap Arctikchevsky, en Sibérie. Ce sont les Norvégiens expérimentés, Rune Gjeldnes et Torry Larsen, chargés chacun de 200 kilos de matériel. Quelques jours plus tard, les Français Arnaud Tortel et Rodolphe André sont déposés au même endroit avec le même objectif : être les premiers sur la côte canadienne. La course commence. Les Français sont les premiers à passer au pôle mais le 7 mai, après cent un jours de progression, non loin de l’objectif, ils abandonnent, épuisés. Les Norvégiens mettent cent neuf jours pour atteindre la terre ferme du cap Discovery, au nord de l’Arctique canadien, poussant leur capacité d’endurance et d’adaptation à l’extrême (à défaut des vivres et de carburant, les six derniers jours sont parcourus sans dormir et presque sans pause). Ils ont perdu quarante kilos à eux deux ! Borge Ousland, sans doute déçu de s’être fait « voler » cette première, réitère l’exploit l’année suivante, seul comme à son habitude et toujours sans assistance, en quatre-vingts jours ! En 2002, les Belges Alain Hubert et Dixie Dansercoer tentent une traversée encore plus longue mais les conditions d’englacement désastreuses les contraignent à l’abandon après soixante-huit jours de progression. En février 2002, le Sud-Africain Mike Horn, s’attaque à un défi plus fou : la traversée en solitaire et en autonomie de l’océan Glacial Arctique suivie d’un tour du monde par le cercle polaire. Des gelures le contraignent à l’abandon dès la première étape. Il repart cependant quelques mois plus tard, traverse notamment le Groenland et longe les côtes de l’Arctique canadien à ski durant plusieurs mois.
D’autres aventuriers, moins médiatiques et se souciant moins de la performance que de l’idée même de voyager à ski, laissent derrière eux la trace éphémère de leur passage. En ce sens, le Français Gilles Elkaïm, qui achève en 2004 une traversée intégrale de la Sibérie en trois ans, compte certainement parmi les véritables héritiers de Léon Zwingelstein.

Par Michaël Charavin
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