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Interview : Luc de Revel

L’Éthiopie, ou la nécessité d’un roman


Quel a été votre rapport avec les pays que vous avez traversés et leur culture dans le cadre de vos missions d’officier ?
Né au Maroc, j’ai réellement abordé l’Afrique à 21 ans, par Bangui et la nuit centrafricaine pour rejoindre un poste de professeur dans un Tchad coupé en deux par la guerre civile. C’était en 1979. Plus tard, j’y suis souvent retourné comme officier : pour des missions opérationnelles de quelques mois, dans des postes de longue durée dans les forces françaises, comme coopérant dans l’armée ivoirienne, en Éthiopie comme attaché de défense. Dans le Pacifique, j’ai croisé les peuples mélanésiens, polynésiens et de toutes origines. Ce furent, naturellement, à chaque fois des rapports différents, car les circonstances l’étaient. Je crois avoir abordé ces cultures variées avec une empathie naturelle, une curiosité jamais démentie, et une conscience croissante de la diversité du monde qui me conduit à considérer toute globalisation comme une paresse de l’esprit. Là où l’on voit l’Afrique, je m’efforce de distinguer cinquante-quatre pays différents, et plus encore de cultures ; là où l’on parle d’Océanie, j’aperçois le royaume de Tonga tout autant que l’immensité australienne.

Pourquoi avez-vous écrit sur l’Éthiopie plutôt que sur un autre pays d’Afrique ?
L’idée d’écrire était présente depuis longtemps déjà. Certaines tentatives précédentes, vite interrompues, auraient pu me conduire à prendre d’autres régions d’Afrique comme théâtre d’un premier roman. Il n’en était rien sorti, si ce n’est des envies qui se matérialiseront peut-être un jour. En Éthiopie, je crois avoir trouvé les ingrédients qui, en se cristallisant, m’ont permis de dépasser la simple idée d’écrire et de tirer un fil qui ne s’est plus rompu : une idée initiale jaillie un soir de concert (un piano, un road-trip), la fascination pour la profondeur historique d’un pays que je découvrais chaque jour un peu plus, le cadre récent des événements politiques, la variété des régions et des populations, le désir de parler de l’amitié, etc.

Pourquoi avoir choisi la fiction ?
Si l’Éthiopie forme la toile de fond du roman, et sans doute presque un des protagonistes par l’importance que je lui accorde, j’ai d’abord souhaité raconter une histoire d’amitié et de musique. L’idée n’était pas d’écrire un essai ou je ne sais quelle étude. D’autres l’ont fait ou le feraient mieux que moi. Je ne suis ni un savant, ni un expert. L’Éthiopie que je raconte est celle que j’ai vue, celle que j’ai imaginée, celle que je voulais partager. Elle est réelle et irréelle à la fois, car elle est celle d’un farendj, d’un étranger qui se sait de passage et n’en voit, sans doute, que l’écume. Si ce livre n’avait pas été une fiction, peut-être aurait-il pu devenir un Dictionnaire amoureux de l’Éthiopie.

Où en est la situation depuis les événements de 2005 que vous rapportez ?
Après la mort brutale en 2012 du Premier ministre Meles Zenawi dont la main de fer contribuait à une forme de stabilité appréciée de la diplomatie, le pays a connu une période de transition, non exempte de progrès économiques, mais avec un autre Premier ministre qui n’a pu contenir les ferments de tensions ethniques et politiques. Les troubles croissants l’ont conduit à démissionner en 2018 et à laisser la place à une nouvelle personnalité, Abiy Ahmed, jeune et plus charismatique. Depuis, la paix a été faite avec l’Érythrée, la suprématie des Tigréens dans l’appareil d’État a été remise en question, l’opposition politique est revenue dans le jeu et ses leaders ont été réhabilités ou libérés. Cependant, le pays, dont la constitution est fondée sur le fédéralisme ethnique, reste sujet à des tensions extrêmement fortes. L’avenir dira s’il est capable ou non de les surmonter. Géant du continent, l’Éthiopie demeure un pays fragile.

Y a-t-il une lecture sur l’Éthiopie qui vous ait marqué ?
Une lecture, non. Mais plusieurs. C’est pour cette raison que nous avons établi une bibliographie à la fin du livre qui permet, non seulement d’attirer l’attention sur des ouvrages de tous ordres, mais aussi de marquer ma reconnaissance à ces nombreux auteurs qui ont nourri ma connaissance et mon imagination. Si je devais, néanmoins en citer quelques-uns, je retiendrais les ouvrages de Jean Doresse, sans doute un peu datés, mais qui m’ont offert une première plongée historique, Les Nuits d’Addis-Abeba de Sebhat Guèbrè-Egziabhér, roman des bas-fonds de la capitale dont il ressort une grande humanité, L’Afrique fantôme de Michel Leiris, en dépit d’une vision névrosée de Gondar à l’opposé de la mienne, le Voyage en Éthiopie de Curzio Malaparte ou Hiver africain d’Evelyn Waugh, des œuvres littéraires bien plus que de simples reportages journalistiques. À cette liste bien imparfaite, j’ajouterais Le Sourire en chemin, de Stéphane Gompertz, qui fut « mon » ambassadeur pendant quelques mois ; dans ses Chroniques éthiopiennes, je retrouve assurément l’esprit le plus proche de ce que fut mon Éthiopie.

Propos recueillis par Isaure Dehaye


Livre concerné : Pianiste d’Éthiopie (Le)

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