Collection « Voyage en poche »

  • Ascension de l’Aconcagua (L’)
  • Ernest Hemingway
  • Nomade du Grand Nord
  • Nostalgie du Mékong
  • Carnets de Guyane
  • Exploration spirituelle de l’Inde (L’)
  • Route du thé (La)
  • Kaliméra
  • Invitation à la sieste (L’)
  • Corse
  • Robert Louis Stevenson
  • Souffleur de bambou (Le)
  • Seule sur le Transsibérien
  • Sagesse de l’herbe
  • Pianiste d’Éthiopie (Le)
  • Exploration de la Sibérie (L’)
  • Une Parisienne dans l’Himalaya
  • Voyage en Mongolie et au Tibet
  • Vers Compostelle
  • Madère
  • Ambiance Kinshasa
  • Passage du Mékong au Tonkin
  • Pyrénées
  • Sept sultans et un rajah
  • Chroniques de Roumanie
  • Ermitages d’un jour
  • Unghalak
  • Pèlerin d’Occident
  • Souvenez-vous du Gelé
  • Chaos khmer
  • Condor et la Momie (Le)
  • Un parfum de mousson
  • Qat, honneur et volupté
  • Exploration de l’Australie (L’)
  • Bons baisers du Baïkal
  • Pèlerin d’Orient
  • Trilogie des cimes
  • Confidences cubaines
  • Par les sentiers de la soie
  • Cette petite île s’appelle Mozambique
  • Des déserts aux prisons d’Orient
  • Quatre hommes au sommet
  • Dans l’ombre de Gengis Khan
  • Amours
  • La nuit commence au cap Horn
  • À toute vapeur vers Samarcande
  • Opéra alpin (L’)
  • Révélation dans la taïga
  • Au gré du Yukon
  • Voyage à la mer polaire
Couverture
En route vers le nord :

« Safi alla chercher les photos de son mariage. On la voyait les yeux au bord des larmes, poser à côté d’un homme chétif, moustachu, à peine plus heureux qu’elle. Elle ressemblait à un clown triste avec son visage peinturluré du traditionnel fond de teint blanc. Elle fixait l’objectif, le regard désemparé oscillant entre l’appel au secours et la résignation. Son seul sourire, elle le donnait à ses amies qui posaient avec elle sur l’une des photos. Je les imaginai tenter de calmer la détresse de la fiancée par un flot de paroles rassurantes, la complimentant pour les bracelets qui dansaient à présent autour de son poignet, la félicitant pour son indépendance gagnée. Et Safi qui écoutait poliment, le cœur baigné de larmes. La nuit de noces fut pour elle une nuit de deuil où un inconnu lui vola sa virginité et déchira son cœur. Ce jour-là marqua la fin de sa jeunesse, la fin de ses rêves, la fin de sa dignité, la fin de sa liberté. Sa vie de femme s’acheva avant même qu’elle ne débute, comme un oiseau manquant son envol. “L’amour n’est jamais venu”, murmura-t-elle simplement.
Safi avait connu deux malheurs dans sa vie, qui meurtrissaient encore à présent son cœur : ce mariage forcé et son excision l’année de ses 6 ans. Elle se la rappelait : “Nous devions nous réunir, toutes les filles de ma classe et moi, devant l’école. J’étais terrorisée, je ne comprenais pas ce qu’il allait se passer et pleurais avant même d’entrer chez l’infirmière en voyant nos amies sortir en larmes. L’infirmière m’a ouvert les jambes et j’ai compris.”
Je lui confiai les propos des hommes d’Assouan sur l’excision, la chaleur, le frottement du pantalon…
“Mais nous ne portons jamais de pantalon ! s’exclama Safi, désolée par cet argument. Les hommes disent que les femmes excisées n’ont aucun plaisir sexuel mais c’est faux. Moi il m’arrive de… de regarder des films… érotiques sur les téléphones portables et je ressens des choses, beaucoup de désir, ça me fait chaud dans le bas du ventre, confia-t-elle, fière de prouver sa qualité de femme sensible et fragile.
— Et si tu as une fille, l’exciseras-tu ?
— Oui, c’est obligé, confia-t-elle la voix cotonneuse. Sinon comment va-t-elle faire pour se marier ? Il y avait ici un couple qui avait quatre filles. Tout le monde savait qu’elles n’étaient pas excisées et cela ne posa pas de problème jusqu’au jour de leurs fiançailles. Elles ont dû être excisées à l’âge adulte pour pouvoir se marier.”
À travers ces révélations, on aurait dit que Safi cherchait à libérer une parole comme enfermée dans une armoire qui n’aurait pas été aérée depuis des années.
À côté d’elle, Nadia, au visage éteint comme une nuit sans étoiles, voulut se confier. On ne voyait de cette femme que son visage et ses mains, le reste de son corps dormant sous l’abaya, qui lui donnait des airs de petite nonne russe. Elle était frêle et pudique avec un regard dans lequel on lisait comme dans un puits sans fond.
“Mon mari m’a fracassé le crâne et l’avant-bras avec un bâton”, raconta-t-elle en montrant ses cicatrices. Nadia avala un sanglot puis continua son récit avec la voix tremblante de l’enfant qui raconte à ses parents ses mésaventures à l’école. “Un jour, il est parti en me disant qu’il allait en voyage, mais il s’est marié avec une autre fille du village. Maintenant, il reste 90 % du temps chez sa seconde femme et nous, avec les cinq enfants, il ne nous donne presque rien pour vivre. Je le déteste.”
Elle raconta calmement son histoire avec la douceur infinie d’une mère et d’une femme qui ne demande qu’à donner de l’amour et satisfaire un homme. Je repensai au Nil qui coulait paisiblement juste derrière leur maison. Leur arrivait-il de trouver le repos sur ses rives ?
“Le Nil, c’est interdit pour nous, car il y a des hommes là-bas. Si nous sortons, ils nous frappent.”
Nouveau silence. Françoise et moi nous regardâmes, désarmées face à l’océan de souffrance qui emportait brusquement la grotte.
Mohamed, qui tambourinait à la porte de plus en plus fort, nous fit toutes sursauter. Mais nous avions une dernière question, peut-être la plus sensible : avaient-elles envisagé la fugue ?
“J’ai fui le village, mais il m’a retrouvée chez mes parents… C’est à ce moment-là qu’il m’a battue…”
Mohamed cognait avec une telle colère à la porte que nous fûmes contraintes de sortir. En maître de maison autoritaire, il nous ordonna de le retrouver dans le salon où nous prîmes place en face de lui.
“Toi, viens t’asseoir à côté de moi !” me cria-t-il, enragé. Son courroux transpirait littéralement de son visage : un tigre aurait fait figure de peluche à côté de lui. Samah lui cria de nous laisser en paix, mais il leva la main comme pour la frapper. L’hyène se redressa alors, s’étira au maximum et dépassa finalement Mohamed. Elle hurla si fort qu’il se calma immédiatement et partit dans la cour, l’air penaud. Ce spectacle me fendit le cœur. Je voulus partir, honteuse d’avoir provoqué cette dispute. Qui étions-nous pour faire irruption dans leur vie et semer la discorde ?
“Je suis désolée, il n’est pourtant pas méchant, tempéra Samah. Ne vous inquiétez pas, ce soir vous dormirez dans notre chambre. Il y a un verrou, vous serez tranquilles, vous vous sentirez en sécurité.”
Un verrou. Il semblait le symbole absolu de liberté, voire de survie, le seul garant d’un peu d’intimité dans cet univers de promiscuité. Je sentais les femmes fourbir leurs armes contre Mohamed. Samah nous poussa jusqu’à sa chambre, suivie de Fatma, Safi, Nadia et les autres qui s’enfermèrent avec nous.
“Ici, vous ne risquez rien, on est vraiment désolées”, répétèrent-elles à l’envi.
Puis une vieille femme minuscule, toute de noir vêtue, le visage chiffonné par les rides, surgit de nulle part. De ses petits bras, elle déplia une couverture de laine et l’installa par terre, au pied du lit. Elle voulut se coucher par terre devant nos regards interloqués.
“Je dors avec vous cette nuit, n’ayez pas peur, c’est moi qui vais veiller sur vous”, bredouilla-t-elle d’une voix fragile. C’était la mère de Mohamed.
Il fallut insister longuement pour que la vieille femme acceptât de quitter la chambre. Une chambre à l’image du couple. Plus froide et sordide qu’une cellule de prison. Bétonnée, grise, sans meuble, sans fenêtre ni miroir. Une ampoule oscillait misérablement sur le mur, éclairant d’un halo de lumière orange un matelas posé sur un châlit suranné.
Samah se leva aux aurores pour préparer les cartables de ses enfants qui se coiffaient gaiement, les uns servant de miroir aux autres, avant de partir sur les chemins de l’école. Elle avait dormi dans le salon, en face de son mari. Devant notre gêne de lui avoir dérobé son lit, elle nous adressa un magnifique sourire en nous tendant deux tasses de thé et du pain accompagné de miel. El-baït, baïtak, “cette maison est ta maison”, dit-on en arabe quand on accueille un invité. L’hospitalité de Samah dépassait de loin la formule : elle ne s’était pas contentée de nous ouvrir ses portes, elle nous avait offert tout ce qu’il y avait de plus doux et de plus confortable chez elle. J’aurais voulu la serrer dans mes bras, lui expliquer combien j’enviais sa force, mais les mots me manquèrent. Nous devions partir, notre présence ayant déjà créé un mini-tremblement de terre. Mohamed, secoué par sa femme, vint nous saluer. Il nous sourit avec le même air incrédule que la veille. La nuit avait balayé l’incident quoique je m’en voulusse d’avoir semé le trouble dans son foyer et lui fusse reconnaissante de nous avoir offert la clé si précieuse de son monde.
Nous partîmes le cœur serré, rêvant secrètement d’emmener avec nous pour quelques jours Samah, Fatma, Safi et Nadia loin du village. J’aurais voulu qu’elles goûtent à la tranquillité de la felouque d’Amir, se roulent dans les dunes du désert Blanc, plongent dans les rouleaux turquoise de la Méditerranée, se perdent dans les ruelles du souk du Caire au parfum de cardamome, qu’elles contemplent la beauté d’un monde si proche et pourtant tenu loin de leurs yeux. »
(p. 105-110)

La tribu d’Abou Islam (p. 189-192)
Sur la terre des dix commandements (p. 353-357)
Extrait court

© Transboréal : tous droits réservés, 2006-2019. Mentions légales.
Ce site, constamment enrichi par Marc Alaux & Émeric Fisset, développé par Pierre-Marie Aubertel,
a bénéficié du concours du Centre national du livre et du ministère de la Culture et de la Communication.