Collection « Le génie des lieux »

  • Voyage en Mongolie et au pays des Tangoutes (1870-1873)
  • Passage du Mékong au Tonkin (1887-1888)
  • Œuvres autobiographiques
  • Périple de Beauchesne à la Terre de Feu (1698-1701)
Couverture

Œuvres autobiographiques, La Mansarde (1907-1934), L’Iglou (1934-1937), Expéditions (1937-1995)
Paul-Émile Victor




I. Comment les rêves de l’enfance deviennent-ils la réalité de l’âge adulte ? Comment naît, grandit et s’accomplit une vocation ? Comment un fils de famille de Lons-le-Saunier est-il devenu l’un des plus grands explorateurs polaires du XXe siècle ? Pour Paul-Émile Victor, la réponse à ces questions tient en un mot, en un lieu : cette « mansarde » de la maison familiale, recoin de ses rêveries adolescentes où s’élaborèrent ses premiers voyages imaginaires. Aux murs, les cartes des deux pôles entre lesquels oscille son désir d’aventure : la Polynésie, myriade d’îlots aux noms mystérieux semés sur l’océan, et l’Arctique, fascinant monde glacé peuplé d’hommes mal connus.
Il y a loin du Jura natal à l’une ou l’autre de ces contrées ; loin de la vie toute tracée à la tête de l’entreprise paternelle – une usine de pipes et de stylos – à l’inconnu du grand large. Après un cursus d’ingénieur et une expérience dans la marine marchande, c’est dans la première voie que s’engage le jeune homme ; mais, au terme d’études d’ethnologie, l’appel du voyage est le plus fort. Sa rencontre avec le commandant Charcot incitera Paul-Émile Victor à choisir, pour premier « terrain », les rigueurs du Grand Nord plutôt que les douceurs du Pacifique. En juillet 1934, à 27 ans, il embarque avec le « gentleman polaire » sur le célèbre Pourquoi-Pas ? en direction du Groenland. Un mois plus tard, c’est l’arrivée au Scoresbysund, et la révélation d’une terre qui allait décider de son destin.
Ce sont ces années de jeunesse puis de formation, de sa naissance en 1907 à l’arrivée au Groenland en 1934, que retrace La Mansarde.

II. Août 1934. Paul-Émile Victor a juste 27 ans ; embarqué sur le Pourquoi-Pas ?, le célèbre navire du commandant Charcot, il aborde pour la première fois la terre groenlandaise. Au cours des mois qui vont suivre, il découvre la beauté des paysages du Grand Nord, les fjords profonds, l’étonnante lumière, la majesté des icebergs. Mais c’est sa rencontre avec le peuple des glaces qui touche le plus profondément le jeune aventurier. Courageux, attachants, ingénieux, les Inuit ne se révèlent pas seulement d’extraordinaires experts de la survie ; ils savent aussi aimer et se faire aimer, comme Doumidia, la belle Groenlandaise, qui devient la compagne du Français.
Ce premier contact avec l’Arctique déterminera une véritable vocation polaire, confirmée, après un retour d’un an à Paris, par l’organisation d’une expédition audacieuse : la traversée intégrale de l’inlandsis, cette immense calotte glaciaire qui couvre le Groenland, parcourue par les vents et vide de toute occupation humaine. Paul-Émile Victor prolongera son exploit, accompli avec trois camarades, par un hivernage sur la côte Est. Auprès de Doumidia, il partage alors, jour après jour et parfois au risque de sa vie, l’existence précaire et magnifique de sa nombreuse famille d’adoption.
Ce sont ces trois riches années d’expérience groenlandaise, de 1934 à 1937, que relate L’Iglou.

III. Quand éclate la Seconde Guerre mondiale, Paul-Émile Victor est en train d’effectuer un raid à travers la Laponie. Rappelé d’urgence par l’Amirauté, il devient adjoint à l’attaché naval en Suède, et, en 1940, embarque clandestinement pour le Maroc, d’où il gagne la Martinique, puis les États-Unis. Il s’engage dans l’aviation américaine, qui met à profit sa connaissance de l’Arctique en l’affectant dans une escadrille de secours qui couvre le Groenland, le Canada et l’Alaska, et mène alors une vie mouvementée au service des forces alliées.
Après la Victoire, la passion du Jurassien pour l’univers des glaces prend une tournure institutionnelle avec la fondation, en 1947, des Expéditions polaires françaises, qui seront un formidable instrument d’exploration. Les terrains ethnologiques avaient marqué sa jeunesse ; il organise désormais des missions scientifiques, que ce soit au Groenland dès 1948 ou, l’année suivante, en terre Adélie, jamais arpentée depuis sa découverte par Dumont d’Urville un siècle auparavant. De multiples voyages suivront, qui mèneront l’aventurier, devenu chef d’expédition, de la calotte glaciaire du Groenland, sa terre d’adoption, aux étendues désertes de l’Antarctique.
À près de 70 ans, lorsqu’il fait en 1975 le bilan de son action à la tête des EPF, Paul-Émile Victor peut s’enorgueillir d’avoir mis sur pied quarante-deux missions qui ont permis de faire progresser la connaissance des milieux polaires ; il peut aussi rassembler les péripéties d’une vie d’action et de découverte. Et, enfin, décider d’aller vivre, jusqu’à sa mort en 1995, dans cet autre bout du monde dont il rêvait enfant : Bora Bora.
C’est ce parcours, des années de l’immédiat avant-guerre jusqu’à l’installation en Polynésie française en 1977, que retrace Expéditions, composé à partir de Mes aventures polaires, de La Voie lactée, ainsi que d’extraits d’Aventures aux quatre coins du monde et de Dialogues à une voix.

Avec une préface par : Daphné Victor

« Voyage d’une fille de son père dans un pays rêvé
Il y a des moments de la vie où l’on reçoit, plus ou moins brutalement, des cadeaux auxquels on ne s’attendait pas du tout. Certains sont joyeux, légers, et sans profondes conséquences. D’autres sont moins gais, plus lourds, et se révèlent par la suite primordiaux dans l’existence de celui ou celle qui les a reçus. Le devoir de mémoire qui s’est imposé à moi très tôt après la mort de mon père fait partie de ces cadeaux-là. Mais la tristesse de “perdre” un père déjà si loin depuis si longtemps, et la lourdeur de son héritage aux multiples facettes ont, rapidement, laissé le pas à un formidable voyage au pays de Paul-Émile Victor.
J’ai eu la chance, en février 1997, d’être invitée par l’Institut français pour la recherche et la technologie polaires sur la base Dumont-d’Urville, en terre Adélie, pour la commémoration du cinquantième anniversaire de la création des Expéditions polaires françaises. Après quelque vingt heures d’avion – Paris/Singapour/ Melbourne/Hobart –, ce furent six jours de mer sur L’Astrolabe, à travers les Quarantièmes rugissants, les Cinquantièmes hurlants et les Soixantièmes tonnants, plein sud.
Le bonheur, la joie et l’enthousiasme que j’ai ressentis pendant ce périple ont été renforcés par cette évidence, comprise sur le bateau : j’avais auparavant déjà pas mal voyagé mais j’étais là en train d’effectuer un vrai voyage, long, très long, et fatigant. Pour moi, la terre Adélie se méritait. L’enrichissement que m’ont apporté ces trois semaines récompensa, au-delà de toute attente, mes efforts, qu’ils aient été physiques, mentaux ou affectifs.
Eh bien, mon “formidable voyage au pays de Paul-Émile Victor” revêt les mêmes caractéristiques. L’approche de PEV, pour toutes sortes de raisons, m’était a priori très dure et difficile, mais cette appréhension (dans tous les sens du terme) s’est rapidement transformée en une sorte de pari avec moi-même… PEV se mérite, et j’y arriverai. Aujourd’hui, l’enrichissement que m’a apporté ce “voyage” se situe indubitablement au-delà de tout ce que je pouvais – ou non – en attendre. Dix ans après, dix ans plus tard, ce voyage-là de ma vie, fait de curiosités, de questions, de découvertes, est en passe de se terminer.
C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai accepté d’écrire ces lignes et d’y jeter, pêle-mêle, ce que j’en retiens – sans en méconnaître le caractère subjectif, intime, partial peut-être.
PEV n’est pas une légende. Il ne l’était pas de son vivant, il ne l’est pas devenu depuis sa mort. Mon père était un homme, comme vous et moi. “Nomade, aventurier organisé, poète utopiste, sentimental”, il était aussi novateur. Quoi qu’il fît, s’il constatait qu’un outil manquait ou ne convenait pas à son usage, PEV le créait ou l’améliorait. C’est ainsi, pour ne prendre qu’un exemple parmi tant d’autres, qu’il a fabriqué et intégré un frein au traîneau à chiens ancestral des Eskimos du Groenland, qui l’ont adopté depuis.
On peut aussi ajouter : passionné.
J’ai essayé, mais en vain, d’analyser cette attirance, non, cette passion pour les pôles. Dans le but d’en faire une synthèse et d’en tirer des conclusions. De l’expliquer. J’y ai longuement réfléchi. J’ai écrit paragraphe sur paragraphe, rédigé des pages et des pages, sans autre résultat que des banalités. Alors, j’abandonne. Ou, plutôt, j’affirme qu’aucune explication n’est possible. Il ne s’agit pas là d’une situation objective, mais strictement subjective. Une question d’amour. Comme l’amour d’un homme pour une femme, et vice versa. Ça ne s’explique pas.
Il s’agit d’une passion amoureuse. Mais qui ne comporte pas de déception éventuelle, pas de revirement possible. On aime ou on n’aime pas.
Eh bien, moi, j’aime.


PEV n’aurait certainement pas été ce qu’il a été, et n’aurait pas fait ce qu’il a fait, s’il n’avait pas été, d’abord et avant tout, un passionné, un amoureux. Au prix, sans doute, du relatif sacrifice de certains. Avers et revers des médailles… Pour moi, j’ajouterai que PEV a toujours été un grand absent omniprésent.
Absent géographiquement, toujours loin : en expédition, en voyage, puis, dans les vingt dernières années de sa vie, sur une île déserte quelque part dans le Pacifique Sud… Les distances en milliers de kilomètres et en décalages horaires nous ont donné très tôt, à mes frères et à moi, la mesure de la planète et du temps. Vous vous couchez le soir en vous disant que votre père est en train de regarder le soleil se lever sur Bora Bora et commence la journée que vous venez de finir. Absent affectivement, pour une raison que je persiste à trouver cruellement injuste : j’étais une fille. Je faisais partie de cette gent féminine qu’il avait, assez tôt, renoncé à comprendre et à laquelle il imposait de lui apporter dix fois plus de preuves qu’il n’en demandait aux hommes. Cette misogynie, difficilement excusable dans l’absolu, peut s’expliquer par la génération et l’époque auxquelles PEV a appartenu. Elle était certainement mâtinée de timidité et de peur – après n’avoir reçu, comme éducation maternelle sur les femmes, que cette mise en garde : “Souviens-toi toujours qu’en chaque femme, il y a ta mère, ta sœur, et la Vierge Marie !” Absent, donc, très absent, mais omniprésent.
Par sa notoriété, tout d’abord. Il avait compris très tôt, grâce notamment à sa rencontre avec Pierre Lazareff, directeur du quotidien France-Soir, que la médiatisation de ses aventures lui permettait, bien sûr et avant tout, de les faire connaître et de les partager, mais aussi de trouver dans le public une adhésion et un appui non négligeables lorsqu’il s’agissait pour lui de convaincre tel homme politique ou tel financier dans ses nombreuses démarches pour monter les expéditions polaires auxquelles il tenait plus qu’à tout autre chose.
Ses interventions lors de conférences, dans la presse écrite puis à la télévision, avaient un retentissement important grâce à ses talents d’orateur, de vulgarisateur et de conteur. Mais leur impact était ô combien accentué par le charisme et la séduction naturels qui émanaient de lui. Combien d’hommes, de tous âges, ai-je entendu me dire : “Ah ! Votre père ! Quel homme !” Combien de femmes, de toutes générations, se sont exclamées dans un sourire rêveur : “Ah ! Votre père ! Quel homme !” Omniprésent, aussi, par la force de ces “poussières d’étoile” qu’il nous a, volontairement ou involontairement, transmises. Ces morceaux de lui-même, ces valeurs qui étaient siennes par nature, par éducation et par choix : l’honnêteté, la persévérance, la curiosité, l’enthousiasme, la loyauté, le respect de l’autre, la tolérance…
Sa principale caractéristique, aux yeux du plus grand nombre, réside dans le fait qu’il a construit ses rêves d’adolescent – ces deux grands rêves qu’il épinglait à 14 ans sur les murs de sa “mansarde”, sous forme de photos et de cartes : les pôles et le Pacifique. Il a vécu ses rêves parce qu’il les a construits. Il a été l’auteur et l’acteur de son propre scénario, il a construit sa vie. En fait, il a vécu sa vie. En apprenant jour après jour qui il était profondément, en visualisant clairement ce qu’il voulait, en s’en donnant les moyens. Et, surtout, en croyant en lui-même. Comme chacun de nous peut le faire. Qui que l’on soit, oser croire. Et vivre, avec lucidité, courage et optimisme.
L’optimisme que mon père nous a communiqué n’a rien d’un optimisme idéaliste ou inconscient – celui de quelqu’un qui, simplement, n’imagine pas les épreuves qui l’attendent ou qui se dit qu’elles se résoudront toutes seules. L’optimisme de PEV est un optimisme lucide et réfléchi : celui de quelqu’un qui se connaît et qui sait les obstacles et les difficultés qu’il va rencontrer, que ces obstacles viennent de l’extérieur ou de lui-même. Mon père avait, comme tout un chacun, des moments de découragement, mais qu’il a toujours su transformer, parce que son optimisme était un optimisme courageux : celui de quelqu’un qui décide de surmonter les obstacles tout en connaissant la charge de travail à faire pour y arriver. L’optimisme de quelqu’un qui se dit “c’est possible” et qui rend les choses possibles – parce qu’alors se développent naturellement sa propre combativité, sa propre puissance, sa propre action. Nul besoin d’être extraordinaire pour cela.
Mon père disait (il ne détestait pas les maximes, aphorismes et dictons) : “Fais coller ta vie à tes idées, et non l’inverse.” Dure leçon, belle leçon. Il disait aussi : “La seule chose dont on soit sûr de l’échec est celle que l’on ne tente pas.” Si on combat, quoi que l’on combatte, le faire jusqu’au bout. Même si la tentative n’aboutit pas, cet échec-là ne sera pas cruel parce qu’on aura décidé, on aura essayé, on aura combattu. Alors que si l’on est ce que PEV appelait un “aquoiboniste” – quelqu’un qui dit “à quoi bon ?” dans un souffle, en haussant les épaules –, si l’on ne tente pas ou si l’on abandonne avant même d’avoir essayé, alors l’échec est plus douloureux parce que l’on se meurtrit de l’intérieur. Il s’interdisait cela, comme il refusait d’être un “je-m’en-foutiste”, quelqu’un qui fait mal ce qu’il a décidé de faire. Il faisait ce qu’il faisait sérieusement, mais sans jamais, je crois, se prendre au sérieux. “Lorsqu’on se prend au sérieux, disait-il, on pense beaucoup trop à soi-même et à l’image que l’on veut donner, et on ne peut alors pas faire correctement ce que l’on fait.” J’ajouterai que dans ce cas-là, on passe à côté de ce qui est vraiment important, et on risque de rater le voyage de la vie.
Mon père a réussi son voyage de la vie.
Je suis frappée par l’unanimité de respect et d’affection, et par la grande fidélité que je constate, encore maintenant, dans les propos des gens que je rencontre et qui parlent de lui. Papa a décidé de faire en sorte qu’il ne puisse y avoir pour lui ni tombe ni épitaphe sur sa tombe. Mais il aurait souhaité, dans le cas contraire, que l’on écrive : “Ci-gît un honnête homme.” Au-delà du scientifique, au-delà de l’explorateur et de l’“entrepreneur d’expéditions polaires”, au-delà du pionnier de la défense de l’homme et de son environnement, Paul-Émile Victor était, j’en suis convaincue, un honnête homme – au sens du XVIIe siècle.
Si je devais le croiser aujourd’hui, je lui dirais trois choses : “Encore” ; “Merci” ; “Apprivoisons-nous…”.
On ne connaît que les choses que l’on apprivoise […]. Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. […] Mais, chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près.
(Saint-Exupéry, Le Petit Prince)

(Tome I, Préface, p. 9-13) »

Avec une introduction par : Thierry Fournier

« L’œuvre autobiographique
Les écrits autobiographiques de Paul-Émile Victor sont composites et d’époques diverses.
La Mansarde, qui paraît en 1981, a été conçue et rédigée au tournant des années 1970-1980. Elle est l’œuvre d’un vieil explorateur retiré du monde (il est installé à Bora Bora depuis 1976) qui revient sur sa jeunesse. Elle est constituée de deux parties bien différentes : le récit de son enfance, fondé sur ses seuls souvenirs, dans la lignée d’un Pagnol ; puis le récit de ses années de formation, de l’École centrale de Lyon en 1925 jusqu’au premier départ au Groenland en 1934, issu à la fois de ses souvenirs et de ses carnets de route.
L’Iglou, qui paraît en 1987, se donne explicitement comme la suite de La Mansarde : comme ce dernier ouvrage, il est sous-titré “Vents du Nord, vents du Sud”, et il commence exactement là où se terminait chronologiquement le précédent, c’est-à-dire lors du premier contact avec le Groenland en août 1934. Plus structuré chronologiquement que La Mansarde, L’Iglou constitue une réécriture par Paul-Émile Victor de ses carnets personnels : ceux de cette période sont les plus complets et les plus détaillés qu’il écrira jamais – tant dans les notations d’événements que dans les analyses psychologiques. L’Iglou est aussi pour l’auteur une manière de compléter la description de ses expéditions ethnographiques des années 1930, puisque, pour différentes raisons, il n’avait pu rendre compte à l’époque ni de son hivernage groenlandais de 1934-1935 ni de la transGroenland de 1936. L’Iglou s’inscrit donc aussi d’une certaine manière dans la lignée de Boréal et Banquise, récits de son hivernage de 1936-1937 publiés en 1938 et 1939.
Mes aventures polaires a paru pour la première fois en 1975. Elles sont l’œuvre d’un explorateur proche de la retraite, qui fait en quelque sorte le bilan de sa carrière polaire. Contrairement à La Voie lactée, ce bilan est très factuel et événementiel, et la structure de Mes aventures polaires est simple, presque exclusivement chronologique. Cet aspect en fait une bonne introduction à l’histoire des EPF.
La Voie lactée a paru pour la première fois en 1961, et a été écrit au tournant des années 1950 et 1960. À cette époque, Paul-Émile Victor est un explorateur polaire actif et reconnu, à l’apogée de sa carrière. Sur le plan personnel, cette époque, celle de son divorce et de sa découverte de la Polynésie, est une date charnière dans sa vie. La Voie lactée est donc le retour sur lui-même d’un homme à la fois au sommet de sa carrière professionnelle et en plein doute quant à sa vie personnelle. C’est sans conteste le livre le plus ambitieux de Paul-Émile Victor, et lui-même le considérait comme un résumé de sa philosophie de la vie. Sa structure, constituée de retours en arrière et de rapprochements temporels, est la plus aboutie : le 4 mai 1958, alors qu’il est en transit entre les États-Unis et le Groenland pour la préparation de l’EGIG, l’avion dans lequel il se trouve est en situation difficile et la proximité de la mort amène Paul-Émile Victor à se remémorer les principaux moments de sa vie. Ambitieuse, La Voie lactée l’est aussi dans son contenu : si l’anecdote aventureuse domine, comme dans tous ses livres, une part importante est accordée aux réflexions, et La Voie lactée est sans doute le livre le plus représentatif d’une pensée à la fois humaniste et tournée vers l’action. Avec La Voie lactée, Victor n’est pas loin du meilleur Saint-Exupéry…
Dialogues à une voix a été publié en 1995, l’année de la mort de Paul-Émile Victor. Il s’agit, sous forme de chapitres brefs, d’une mosaïque d’anecdotes, de portraits, de pensées liés à des époques diverses de la vie de l’auteur.

Une unité : approche autobiographique et style
Le récit autobiographique est le genre préféré de Paul-Émile Victor. Tout au long de sa carrière, ce polygraphe a touché à tous les genres : la publication ethnographique savante, la vulgarisation de l’histoire et de la géographie polaires, les ouvrages techniques, les essais écologiques ou géopolitiques, les livres pour la jeunesse… et même les manuels militaires (pour l’U.S. Air Force en 1943) ! Mais s’il est une constante dans presque tous ses livres, c’est bien la part de récit autobiographique.
Ce goût pour l’écriture autobiographique est typique des récits d’exploration, dans lesquels l’auteur raconte des aventures vécues. Le public attend de l’explorateur qu’il se mette en scène dans des situations extraordinaires. Cette préférence autobiographique est encore plus marquée chez les explorateurs contemporains ; leurs voyages ne témoignent plus seulement de leur découverte de la nature, mais aussi des réactions de leur moi face à cette découverte. En ce sens, les mémoires de Paul-Émile Victor, mélange d’aventures vécues et d’introspection, sont bien ceux d’un explorateur contemporain. Mais ils se distinguent des autres par le parcours singulier de leur auteur. Tout d’abord, la richesse de sa vie, la diversité de ses activités s’expriment au mieux dans cette forme. Par ailleurs, Victor analyse sa vie (et la vie en général) comme un destin qui se construit, et quelle forme peut mieux se prêter à cette idée que celle du récit autobiographique ? Enfin, l’auteur a toujours cherché à transmettre, que ce soit à ses contemporains ou à la jeunesse, plus qu’un récit de ses expériences : une pensée.
La forme autobiographique est, chez lui, portée par un style vivant et composite, qui alterne, comme au fil de la plume, les récits, les dialogues hauts en couleur, les explications scientifiques et techniques nécessaires à la compréhension des faits, les portraits, les analyses et les réflexions personnelles sur le sens de la vie, les descriptions poétiques… Si l’on y ajoute un sens aigu de la mise en récit qui, tout en permettant l’exposé des faits, ne s’interdit ni les retours en arrière, ni les rapprochements d’idées soudains, ni les coq-à-l’âne – le tout saupoudré d’un humour distillé à bonnes fins –, on peut être en droit de penser que Paul-Émile Victor pèche par excès de modestie quand il dit de lui-même qu’il est un “écrivant” plus qu’un écrivain.
Tout, dans son écriture, concourt à rendre vivant le récit ou vécue l’impression. Il y a d’abord ce goût pour les phrases courtes, lapidaires : les phrases d’un homme d’action. Rendre le récit vivant passe aussi par la transcription de la langue ou de l’idiolecte des personnages représentés, ce qui produit un effet de vérité ou d’authenticité, d’autant plus que, polyglotte, Paul-Émile Victor jongle avec les langues et les tics de langage. Les mots sont rendus phonétiquement, sans retouche, et deviennent exotiques, même lorsqu’ils sortent de la bouche d’un paysan jurassien ou de celle d’un Marseillais de la Royale ; la sonorité et la structure si particulières de la langue des Eskimos groenlandais – langue agglutinante – sont données telles quelles. Paul-Émile Victor n’hésite pas non plus à faire s’exprimer les soldats américains en anglais… On pourrait multiplier les exemples. Dans le même ordre d’idées, l’auteur ose employer un langage très technique et quasiment illisible par un non-spécialiste quand cela peut concourir à un effet de vérité : l’utilisation du jargon de l’aviation dans La Voie lactée est à cet égard exemplaire. Au-delà de la transcription des langues et des langages, il aime à créer des mots, des expressions, des périphrases : ainsi, dans La Mansarde, du “fils-Victor-successeur-de-son-père”, expression significative de l’angoisse de n’être qu’un héritier ; ou, dans L’Iglou, des très concrets “dégueulaudis” d’un appareil d’enregistrement ou du “zizillement” des moustiques au Groenland.
On est frappé à la lecture par l’appel permanent aux sens, avec une prédilection pour les indications olfactives. Plus que les visions, plus que les sons, qui ont aussi leur place, l’odeur est en effet le moyen principalement utilisé par l’auteur pour créer une atmosphère. Chez lui, tout sent quelque chose : le Groenland, qu’il va “humer” au Danemark, le vent, ou même la neige ! Les bonnes odeurs sont rares : la plupart du temps, il s’agit d’une senteur “nauséabonde”, “pisseuse”, “malodorante”, que ce soit à Lons-le-Saunier ou dans le Grand Nord. Il y a quand même quelques parfums agréables : celui du jardin familial, “l’odeur de sapins, de buis et de cyclamens” qui définit le Jura. L’odeur est un vecteur de l’identité, elle révèle la vérité d’un être : odeur sui generis du chien ou de l’explorateur polaire en expédition qui ne peut se laver. C’est aussi par l’odorat que reviennent les souvenirs : la madeleine de Paul-Émile Victor n’a pas de goût, elle a une odeur !
Art du trait et du portrait se conjuguent aussi bien dans l’écriture sans affectation que dans les croquis : ici, le comique souvenir d’une cafetière aux bras “jamboniformes”, d’un paysan facétieux ou d’un camarade d’école vêtu comme un petit monsieur ; là, l’émotion devant la beauté sans apprêt de Doumidia, la jeune Eskimo, ou le visage ridé des anciens ; ailleurs, la galerie des militaires, scientifiques, administrateurs et autres “spécialistes”. Sens de l’observation et du détail concret, attention aux visages, aux lieux et aux atmosphères caractérisent un style jamais pédant, toujours rapide, parfois directement issu des carnets de voyage incessamment noircis.

(Tome I, Introduction (extrait), p. 28-32) »

Établissement du texte par : Daphné Victor
Rédaction des notes par : Thierry Fournier
Avec une postface par : Thierry Fournier

« Ceci n’empêche pas Paul-Émile Victor de continuer à intervenir sur les sujets écologiques, et ce sur trois plans.
Au niveau local, à Bora Bora et en Polynésie, il cherche à sensibiliser les populations et les autorités à la protection de ce qui est le principal atout de la région : son cadre naturel, ses lagons, ses coraux, etc.
À l’échelon national, Paul-Émile Victor publie en 1979 Jusqu’au cou… et comment s’en sortir. Ce livre est important car le “Victor écologiste” s’y trouve tout entier : défense de l’homme avant tout, écologie scientifique, volonté pédagogique, dimension pratique (mais non politique) de l’engagement écologique. Il intervient aussi dans de nombreuses émissions radiophoniques et télévisées.
Sur le plan international enfin, on a vu que Paul-Émile Victor prend fait et cause pour la préservation de l’Antarctique en menant campagne avec Cousteau pour le traité de Wellington. Mais, pour lui, préserver l’Antarctique ne veut pas dire ne pas l’utiliser (intelligemment) quand l’homme en a besoin. C’est ainsi qu’il se passionne pour un projet saoudien original : le remorquage d’icebergs antarctiques jusqu’à la sèche Arabie. Comme quoi, sous le Paul-Émile Victor réaliste qui veut impliquer les industriels dans la protection de l’environnement est aussi caché un grand utopiste. Le projet ne sera pas réalisé.
Le dernier domaine d’intervention (ou d’engagement) de Paul-Émile Victor, qui revient dans sa vie comme un leitmotiv, c’est la cause de la jeunesse. À Bora Bora, la population est jeune et désœuvrée. Le nouveau résident, avec l’enthousiasme d’un jeune homme, va prendre des initiatives. Dans les années 1980, il suscite la création d’une maison des jeunes. Surtout, en 1991, il crée l’Atelier d’arts Paul-Émile Victor, dont les objectifs sont “de proposer des activités dans tous les domaines des arts plastiques, en référence et dans le respect des savoirs acquis et du patrimoine artisanal et culturel”. Jusqu’à sa mort en 1995, l’Atelier d’arts fonctionne bien : beaucoup d’adhérents ; organisation d’expositions, en Polynésie et en métropole.

La reconnaissance : une œuvre qui dure
La période 1977-1995 est aussi pour Paul-Émile Victor celle de la reconnaissance. Avant 1977, la qualité et l’importance de son œuvre polaire avaient certes déjà été reconnues : popularité dans l’opinion publique, récompenses officielles, reconnaissance à l’étranger, etc. C’est d’ailleurs cette reconnaissance accumulée dans le domaine polaire que, depuis 1960, il a réinvestie dans d’autres champs, en particulier dans l’écologie. Mais, comme c’est souvent le cas, c’est au moment où il cesse ses activités en prenant sa retraite que ses mérites sont pleinement reconnus par tous, y compris ses anciens adversaires. Cette reconnaissance prend d’abord des voies officielles. En 1988, une exposition qui lui est consacrée au musée de l’Homme attire plus de cent dix mille personnes. En 1989, le premier tome de La Civilisation du phoque prouve le sérieux de ses recherches ethnographiques. En 1990, François Mitterrand, en voyage en Polynésie, lui rend visite comme à un chef d’État… ou presque. En 1993, Paul-Émile Victor est nommé Grand-Croix de la Légion d’honneur. Mais la reconnaissance prend aussi des voies non officielles : il reçoit énormément de courrier ; ses livres sont très lus et se vendent bien ; ses conférences attirent les foules ; il est régulièrement cité dans le palmarès des personnages préférés des Français, etc.
Cette reconnaissance publique adoucit certainement ses dernières années, marquées par une paralysie progressive et par la destruction momentanée du Motu Tané par le cyclone Wasa en décembre 1991. En s’éteignant en mars 1995, Paul-Émile Victor “interromp[t] définitivement toutes ses activités”, comme le dit le faire-part de son décès, qu’il a lui-même rédigé et illustré.

Aujourd’hui, dix ans plus tard, l’œuvre de Paul-Émile Victor continue à vivre. L’école eskimologique française, très active sur la côte est du Groenland, si elle doit beaucoup à Robert Gessain, a aussi été inspirée par Paul-Émile Victor. Les expéditions antarctiques françaises et européennes organisées par l’Institut Paul-Émile Victor, que ce soit à la base Dumont-d’Urville ou à la station glaciologique Concordia, sont incontestablement les héritières de son action. Le Centre polaire Paul-Émile Victor perpétue l’œuvre pédagogique et de vulgarisation de l’explorateur. Quant au message écologique et humaniste de Paul-Émile Victor, il n’a malheureusement pas pris une ride, comme tendraient à le prouver le réchauffement climatique et la récession des glaciers.

(Tome III, Postface (extrait) – p. 298-300) »


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