Collection « Sillages »

  • Damien autour du monde
  • Arctic Dream
  • Road Angels
  • L’ours est mon maître
  • Sous les yourtes de Mongolie
  • Cavalier des steppes
  • Odyssée amérindienne (L’)
  • Âme du Gange (L’)
  • Routes de la foi (Les)
  • Aborigènes
  • Diagonale eurasienne
  • Brasil
  • Route du thé (La)
  • Dans les pas de l’Ours
  • Kamtchatka
  • Coureur des bois
  • Aux quatre vents de la Patagonie
  • Siberia
  • Sur la route again
  • À l’écoute de l’Inde
  • Seule sur le Transsibérien
  • Rivages de l’Est
  • Solitudes australes
  • Espíritu Pampa
  • À l’auberge de l’Orient
  • Sans escale
  • Au pays des hommes-fleurs
  • Voyage au bout de la soif
  • Errance amérindienne
  • Sibériennes
  • Unghalak
  • Au vent des Kerguelen
  • Nomade du Grand Nord
  • Sous l’aile du Grand Corbeau
  • Au cœur de l’Inde
  • Pèlerin d’Orient
  • Pèlerin d’Occident
  • Souffleur de bambou (Le)
  • Volta (La)
  • Par les sentiers de la soie
  • Atalaya
  • Voie des glaces (La)
  • Grand Hiver (Le)
  • Maelström
  • Au gré du Yukon
Couverture

Siberia, En canoë du lac Baïkal à l’océan Glacial Arctique
Philippe Sauve




Cinq mois durant, seul à bord d’un canoë en toile, Philippe Sauve traverse la Sibérie sur son deuxième plus long fleuve, la Lena. De la chaîne du Baïkal aux rivages de l’océan Glacial Arctique, il parcourt ainsi 3 800 kilomètres à la seule force de ses bras. Il fait le gros dos sous l’orage, endure la morsure des insectes, craint les ours, fraternise avec les habitants évenks ou iakoutes des hameaux isolés puis reprend goût à la solitude, extrême dans ces régions reculées, après la rencontre de brigands. Au cœur de la taïga qui se dévoile au fil de l’eau ou sur la toundra qui borde les monts de Verkhoïansk, la nature s’offre au voyageur, le défie ou bien l’épuise. Mais gardant le nord pour horizon, Philippe Sauve pagaie sans faiblir jusqu’aux rivages déserts et ventés de la mer des Laptev, qu’il atteint au seuil de l’hiver, étanchant pour un temps sa soif de liberté.

Avec une préface par : Sylvain Tesson

« Habituellement dans les récits d’aventure, on ne parle pas de la peur. Peut-être parce que les écrivains-explorateurs subissent l’influence des Anglais, ces maîtres de l’art de raconter les voyages. Or, dans la culture britannique, il est de tradition de mépriser la peur, de se resservir un verre de brandy quand l’ours attaque, de demander à son boy “Edward, n’entendez-vous pas un grondement ?” lorsque l’avalanche arrive ou bien de plastronner devant l’obstacle à la manière de cet officier de la Couronne qui disait à ses hommes : “Messieurs, nous nous occuperons de savoir s’il y a un pont lorsque nous serons sur l’autre rive.” Bref, dans la littérature voyageuse, on s’attarde sur ses souffrances, ses doutes, ses joies, ses indignations, ses peines, mais on omet ses peurs.
L’autre explication de cette omertà c’est que lorsque la peur a été vaincue, elle devient le courage. En outre, la peur est une sensation si intense qu’elle se dissipe aussitôt ressentie sans imprégner la mémoire : on oublie sa peur, jamais sa bravoure. Enfin, un récit de voyage est souvent un exercice d’autocongratulation et lorsqu’on fait du monde le décor de ses aventures, on préfère passer pour le chevalier Bayard plutôt que pour Monsieur Perrichon.

Or le livre que vous avez entre les mains a été écrit par un homme qui a peur et qui, de surcroît, le dit ! Il craint les hommes, les bêtes, les conflits, les lieux interlopes, les regards louches, les sourires en coin, le vide et la solitude. Et par le plus grand des paradoxes, cet homme s’en va dans l’une des terres les plus hostiles du monde : la Sibérie ! Dans cette étendue du bout des cartes où rôdent à la fois fantômes de zeks et meutes de malfrats. Dans ce vide géographique “d’une régularité effrayante”, selon Custine. Dans ce territoire dont Malevitch (l’auteur du Carré blanc, ce tableau de l’effroi) disait que quiconque l’avait traversé ne pouvait plus connaître le bonheur. Tout le mérite de Sauve (en plus de celui d’avoir descendu à la force de ses bras, en canoë, les milliers de kilomètres de la Lena et de le raconter magistralement) est d’avoir ramé la peur au ventre, d’avoir vaincu cette peur, de l’avoir finalement laissée dans son dos et d’en faire part au retour. Il raconte les assauts quotidiens de cette compagne dont on ne se débarrasse jamais vraiment. Il recense ses victoires sur la peur, relate les moments où il se laisse submerger par elle, décrit les étapes au cours desquelles elle se tient tranquille, tapie, jamais bien loin, toujours prête à remonter à bord du canot. Le voyage de Sauve (dont le nom contient un peu du “sauve-qui-peut” des marins) prend des allures de lutte constante contre la peur et finalement, lorsqu’il touche au rivage arctique, d’une victoire contre elle. Voilà qui pourrait constituer une belle définition : l’aventure, c’est tout ce qui se passe lorsque l’on a peur. Et la grandeur du voyageur, c’est de vaincre sa peur. “Le fait pour l’être humain d’avoir réussi à survivre au danger impliqué par la naissance et la joie d’avoir trouvé la possibilité d’exister […] reste mémorable à tout jamais. C’est ce qui l’incite à reproduire périodiquement des situations dangereuses similaires mais atténuées, pour le seul plaisir de jouir encore de les avoir écartées”, écrit Sándor Ferenczi dans Thalassa.
On n’a jamais beaucoup étudié les relations entre le voyage et la peur. Pourtant, c’est toujours en tremblant qu’on fait le premier pas. Il suffit d’imaginer la peur qui étreignit l’homme de Néandertal lorsqu’il quitta le halo du feu pour explorer la nuit. La peur des marins portugais lorsqu’ils voguaient sur des mers inconnues dont ils croyaient les eaux bouillonnantes. La peur des caravaniers de la soie en route vers les parapets du monde. La peur de ceux qui ne savaient pas que la Terre est ronde. La peur de ceux qui savent qu’elle ne tourne pas rond. La peur des astronautes flottant dans le silence de l’espace infini. La peur commence là où s’arrête le monde familier. Les gens décrivent d’ailleurs toujours la vallée d’à-côté comme un lieu effrayant. Sauve se heurtera souvent à cette propension des hommes à considérer leur voisinage comme le début de l’enfer. “Les tourbillons géants vont t’aspirer, les vagues vont te couler, il y a des fous sur le fleuve”, le prévient un jour un Russe en guise de description de la prochaine étape.

Je crois n’avoir pas lu depuis longtemps un récit de voyage aussi vrai, aussi dénué de fanfaronnerie. Les lignes de Philippe Sauve transcrivent parfaitement l’état psychologique de l’aventurier au long cours, lequel prend volontiers la pose d’Ulysse en revenant chez les siens, alors qu’en voyage sous les ciels lointains il n’était qu’un animalcule écrasé par la grandeur du monde et l’immensité de sa tâche. Cette descente de la Lena, c’est 3 800 kilomètres de franchise absolue. »


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