Collection « Compagnons de route »

  • Henry Miller
  • Antoine de Saint Exupéry
  • Abbé Pierre
  • Panaït Istrati
  • Joseph Kessel
  • Stanley Kubrick
  • Vladimir Vyssotski
  • Ernest Hemingway
  • Blaise Cendrars
Couverture

Ulysse Baratin, La Nouvelle Quinzaine littéraire n° 1138, du 1er au 15 novembre 2015 :
« Couvert d’un injuste opprobre, Istrati finit ses jours dans l’isolement et l’amertume. Avant cela, il avait été docker sur le Danube, photographe itinérant en France et en Suisse, peintre en bâtiment partout, gréviste, amant et arpenteur déshérité de la Méditerranée, d’Athènes à Alexandrie. C’est là la matière de ses tumultueux romans, à la jonction du récit d’aventure et de la littérature de voyage. De cette vie hors du commun, Jacques Baujard fait un vibrant récit dans Panaït Istrati, L’amitié vagabonde. Membre de la librairie parisienne Quilombo, ce jeune auteur contribue à l’actuel regain d’intérêt pour Istrati. Introduction à une œuvre trop peu lue, ce petit ouvrage rend palpable une camaraderie pérégrine toujours à la recherche de territoires affranchis des contraintes sociales.
L’exaltation de ces textes interdisait une analyse à tête froide ou une sage narration. Subjectif, ce livre est donc, entre autres, un dialogue ponctué d’interjections enthousiastes : “Non, Istrati, rassure-toi, tu es loin d’être seul. Et si les amis d’autrefois ne sont plus, ceux d’aujourd’hui et de demain sont bien présents.” Entre les lignes se fait jour l’intensité d’une rencontre littéraire. De celles qui font prendre des chemins insoupçonnés à une existence. Ou donnent envie de partir subitement dans le fin fond de la Roumanie. C’est ce qui est arrivé à Baujard, et à bien d’autres lecteurs d’Istrati… Même, emporté par son empathie, le biographe en vient parfois à mimer la tonalité effusive caractérisant l’écriture istratienne. Cette contamination stylistique convainc, tant le lyrisme de cet opuscule résonne avec les pages si poignantes d’humanité du romancier.
Redécouvert à intervalles réguliers par les mouvances libertaires et les amateurs de péripéties orientales, Istrati n’avait en réalité jamais disparu. C’est que, pour paraphraser Marx parlant de la révolution, l’œuvre d’Istrati est “une vieille taupe qui sait bien travailler sous terre pour apparaître brusquement”. Longtemps enfouie dans l’obscurité éditoriale, la voici qui émerge de nouveau. Cette réapparition aujourd’hui n’est pas fortuite. Elle correspond aux besoins émotionnels et politiques de nouvelles générations. »


Marc Semo, Libération n° 10709, les 24-25 octobre 2015 :
« Cette biographie inspirée est elle-même née d’un coup de foudre. Libraire, Jacques Baujard se plongea par hasard dans un livre commandé par un client et non réclamé. C’était Nerrantsoula, histoire de vie et de mort à Braïla, ville de l’enfance d’Istrati. Puis, en lisant les souvenirs de Boris Souvarine, il retrouva ce romancier qui, communiste de cœur, osa parmi les premiers dénoncer les horreurs du stalinisme. “Istrati a un terrible défaut : il dit tout. Y compris la vérité”, écrit Baujard. Dissident avant l’heure mais se refusant à passer dans l’autre camp, Istrati mourut seul et misérable, évincé par cette intelligentsia communiste qui l’avait un temps porté aux nues. »

Nicolas Norrito, CQFD n° 136, octobre 2015 :
« La biographie d’un auteur mérite toujours d’être questionnée pour qu’elle donne à entendre de son époque – et de la nôtre. Le tout récent essai Panaït Istrati, L’amitié vagabonde ne déroge pas à cette règle.
Écrivain roumain d’expression française né à Braïla en 1884, mort à Bucarest en 1935, Istrati a grandi au pays des haïdoucs, ces brigands au grand cœur, puis a traîné ses guêtres dans tout le Bassin méditerranéen pour finalement s’ancrer en France où sa rencontre avec Romain Rolland (prix Nobel de littérature 1915) est déterminante. Là, le peintre en bâtiment, l’homme aux semelles de vent, convoque l’imaginaire picaresque de son enfance et se fait conteur. Ses premiers récits (
Kyra Kyralina puis Oncle Anghel en 1924) sont plébiscités ; pour la presse, Istrati devient dès lors le “Gorki balkanique”.
Sa vie bascule à nouveau en 1929 : au terme d’un séjour de seize mois en URSS, il publie
Vers l’autre flamme (éditions Rieder), l’un des premiers textes à dénoncer la réalité concentrationnaire de l’URSS, sept ans avant le témoignage de Gide. Sur ce coup, il est lâché par tous, en premier lieu par Romain Rolland. Tuberculeux, désabusé, le vagabond roumain se meurt peu à peu. Il ne compte plus qu’une poignée d’amis, parmi lesquels Joseph Kessel (convoqué dans de fortes pages par le biographe).
“Il n’avait guère de connaissances en matière de marxisme ni de souci à cet égard : ses sentiments lui tenaient lieu de doctrine, son instinct le rangeait du côté des pauvres, des exploités, des victimes. Et des révoltés de toute sorte”, écrivait Boris Souvarine en 1981.
Auteur adulé dans les années 1920, redécouvert dans l’après-68 puis effacé par les sinistres années 1980, Istrati semble jouir d’une nouvelle jeunesse depuis la réédition de la quasi-totalité de son œuvre chez Phébus, et plus récemment quelques perles aux éditions de L’Échappée.
La biographie de Jacques Baujard, empreinte d’empathie et de lyrisme, rappelle la nécessité de lire ce pionnier, qui a su dénoncer la double faillite du socialisme autoritaire et de la social-démocratie. Puisque le champ des possibles semble s’entrouvrir à nouveau – et que “dans nos ténèbres, toute la place est pour la beauté” (René Char) –, lisons
Nerrantsoula. »

Jean-Pierre Longre, jplongre.hautetfort.com, le 2 septembre 2015 :
« Une biographie supplémentaire de Panaït Istrati ? Celle de Monique Jutrin, récemment rééditée, ne suffisait-elle pas ? Sur le plan documentaire, si, bien sûr. C’est une somme. Mais le livre de Jacques Baujard est d’un autre genre – outre le fait qu’il confirme la renaissance d’un écrivain qui, c’est justice, reprend sa place dans le paysage littéraire européen. Un écrivain qui est aussi un personnage romanesque. Et de fait, cette biographie, tout en répondant aux critères du genre (les grands événements de la vie, les ouvrages, la chronologie, des documents, une carte des voyages…), se lit comme un roman. Car l’auteur ne se contente pas de reconstituer la vie d’un autre. Il raconte comment lui-même ressent cette vie, comment Panaït Istrati, qu’il a découvert, jeune libraire, par le hasard d’une commande faite par un client négligent, est devenu pour lui un ami qu’il a suivi à la trace dans ses œuvres et, sur place, dans son pays d’origine, qu’il a parcouru par la même occasion.
La destinée d’Istrati, on le sait, est pleine de péripéties, de malheurs, de bonheurs, de désespoirs, d’espoirs, de rebonds. L’homme a souffert, a aimé, a beaucoup travaillé, bourlingué, s’est toujours battu – pour vivre, pour apprendre le français, pour changer le monde, pour les autres –, en dehors des sentiers battus, des dogmes et des schémas tout faits (ou disons que de ceux-ci, il est revenu, constatant que la liberté et l’amitié sont les vrais critères, ce qui lui a valu la haine des idéologues de tout bord). Jacques Baujard nous rappelle tout cela, se référant maintes fois à l’œuvre du conteur, à sa correspondance, à ses réflexions, et nous donnant en prime, en de beaux et émouvants mélanges finaux, des aperçus de “l’univers de Panaït Istrati” – ses amis, ses amours, ses lectures, ses métiers, ses personnages, bien d’autres choses encore.
Surtout, on sent une profonde connivence entre le libraire libertaire d’aujourd’hui et l’écrivain vagabond mort en 1935. C’est un dialogue entre amis qui s’établit, en des écritures qui tendent à se confondre, départagées par les seuls guillemets, le tout aboutissant à une profession de foi commune. “De la même manière que Panaït Istrati, il vaut mieux se concentrer sur des valeurs universelles. Prôner la tolérance afin de se rassembler plutôt que de se déchirer. Vagabonder à travers les différentes cultures de la planète pour élargir nos horizons et comprendre un peu mieux le monde dans lequel on vit. Plus que toute autre chose, hisser bien haut l’étendard de l’amitié. La donner au premier venu avec passion. La partager au milieu des verres, des rires, des pleurs et des beaux souvenirs. Avoir confiance en l’homme et ses limites, plutôt qu’en la machine. […] Et ma foi, malgré le désespoir ambiant et même si la partie semble jouée d’avance, il faut à tout prix avoir confiance en ses capacités et entretenir l’étincelle de nos espoirs.” »


Jean-Luc Debry, acontretemps.org, le 16 juin 2015 :
« Rarement la vie d’un écrivain est à la hauteur de son œuvre. Panaït Istrati (1884-1935) est l’une de ces exceptions. Et dans ce cercle très fermé, il croisera Joseph Kessel, Victor Serge et Nikos Kazantzaki, l’auteur de Zorba le Grec, sera cornaqué par Romain Rolland, préfacera en 1935 le premier livre de George Orwell – Dans la dèche à Paris et à Londres – et partagera avec Boris Souvarine une vision critique de l’URSS en cours de stalinisation.
L’écrivain roumain nous laissera à sa mort une œuvre “marquée par l’amour d’une humanité souffrante” dans laquelle les dockers de la mer Noire, les paysans pauvres de Roumanie, les haïdoucs – ces “bandits d’honneur” affrontant un monde sans honneur et sans justice – cherchent à survivre malgré le poids d’un destin social qui les écrase sans qu’il ne soit jamais possible d’en inverser le cours. Des vies où la liberté se paye au prix du sang et des larmes dans un monde où la condition sociale du “petit peuple” qui jonche les routes du pouvoir est une prison sans confort vouée, quoi que l’on fasse, à la soumission, un monde où la loi du plus fort est toujours la meilleure. Vagabond, peintre en bâtiment, puis photographe itinérant, Panaït Istrati raconte ses frères de misère, ses amitiés, dans un souffle qui parfois porte la marque d’un mysticisme laïc – une poésie du dénuement qui n’est pas sans évoquer celle de Tolstoï qu’il admirait, persuadé qu’il était que “la littérature était porteuse d’émancipation”. Romain Rolland parlera quant à lui de souffle shakespearien. Le tragique, l’épique et l’ordinaire se conjuguent en donnant aux figures qui traversent ses récits des allures d’épures confrontées à ce qui fait l’essence de leur dignité.
Jacques Baujard lui rend l’hommage qu’il mérite en reflétant sa vie dans le miroir de son œuvre et son œuvre dans la brillance de sa vie. De Braila à Nice, de Port-Saïd à Istanbul, d’Athènes à Bucarest, de Moscou à Odessa et Kiev, le biographe s’appuie sur son érudition pour entrer en intimité avec son sujet. Écrit dans un style soigné, le livre n’est jamais alourdi par un appareil critique dont il faut saluer la discrétion bien qu’il fonde, on le sent, la structure qui le porte. Il s’agit, pour Jacques Baujard, de se glisser dans les méandres d’une vie – et d’une œuvre – aussi unique par l’intensité qui s’en dégage, les passions – amicales et amoureuses – qui l’alimentent que par les engagements politiques qu’elle favorisa, au côté des révolutionnaires de son temps.
Comme tant d’autres, Panaït Istrati s’était enthousiasmé pour Octobre 17, cette victoire qui sonnait l’heure de la revanche “des opprimés”, mais il fut l’un des premiers à dénoncer la duplicité du pouvoir bolchevique, sa cruauté et ses injustices. Elles lui furent d’autant plus insupportables qu’elles s’exerçaient au nom de l’espoir que la classe ouvrière de son époque avait mis dans cette révolution, espoir qui finira par justifier, au nom de la révolution même, tous les crimes tchékistes.
Vers l’autre flamme sera publié en 1929, à son retour d’URSS. Cette publication en trois volumes, coécrite avec Boris Souvarine et Victor Serge, lui valut le triste privilège d’inaugurer l’ignominie des méthodes mises au point par l’appareil stalinien, dispositifs de disqualification d’une terrible efficacité dont le stalinisme usera jusqu’à la nausée contre tous ceux qui, considérés comme des compagnons de route, oseront se montrer critiques vis-à-vis “du paradis socialiste, de son Parti et de son guide”. Le flot de calomnies qu’on déversa sur l’écrivain roumain, parmi lesquelles se distinguèrent les lourdes et infamantes accusations que lui adressa Henri Barbusse, en fit un pestiféré définitif, abandonné de (presque) tous et condamné au silence et à l’oubli.
Dans un mélange très réussi d’empathie et de sympathie, Jacques Baujard nous plonge dans la subjectivité d’un auteur dont l’œuvre littéraire reste, aujourd’hui encore, hélas, trop peu lue. Cédant à la réelle fascination qu’il ressent pour l’incandescence de la vie et de l’œuvre de Panaït Istrati, mais sans affectation ni effets superflus, il laisse le soin à son admiration, faite de respect et d’une réelle tendresse pour son sujet, de nous inciter à nous plonger dans la lecture inoubliable de ses livres. Et au gré de l’élégance d’expression du biographe, dont les propres mots nouent une relation si intime avec ceux du vagabond roumain que l’on se prend parfois à confondre, malgré les guillemets d’usage, ce que l’on doit à l’un et ce qui revient à l’autre, ce récit nous enchante littéralement. Il est vrai qu’il y a de quoi tomber sous le charme de cet “éternel insoumis” que fut Panaït, un homme libre, un rebelle qui brûla d’une passion orpheline dans son siècle, un type avec qui on aimerait partager un vrai café (turc comme il se doit) et fumer une cigarette en parlant littérature et révolution alors que, sur la ligne d’horizon, un navire poussif emporterait les rêves des “damnés de la terre”. Les nôtres, par conséquent.
Si “la forme, c’est le fond qui monte à la surface”, pour reprendre la formule du vieil Hugo, ce livre-là pourrait en fournir la preuve. »


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