Interviews


Iekaterinbourg – Oural (Russie)
Année 2004
© Géraldine Dunbar

Géraldine Dunbar – Russie, mon amour
propos recueillis par Matthieu Delaunay

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En Russie, vous avez travaillé et voyagé. En quoi ces deux approches vous ont renseigné sur ce pays ?
J’ai séjourné en Russie en 1992 d’abord comme étudiante. À 19 ans, j’ai habité deux mois à Saint-Pétersbourg, dans une kommunalka, un appartement communautaire. Ce fut là mon premier choc sur la réalité russe. Puis j’ai travaillé dans les médias, et aussi dans une agence de publicité, McCann-Erickson. En 1996, à la BBC à Moscou, j’ai assisté à l’enlisement de la première guerre en Tchétchénie, avec des images pénibles qui parvenaient au bureau dans un flux continu et des témoignages douloureux de la population locale. Ce fut un deuxième choc. La seule façon de comprendre la Russie, ou tout autre pays, c’est de faire du terrain.

La rencontre avec Alexandre Soljenitsyne en gare de Moscou a-t-elle été un élément déclencheur de votre voyage en Transsibérien ?
Oui, incontestablement. C’était le 23 juillet 1994, j’avais 21 ans et j’accompagnais une équipe de la BBC pour couvrir le retour de Soljenitsyne à Moscou après vingt ans d’exil forcé. Il est arrivé souriant et fort, heureux d’avoir retrouvé enfin ses compatriotes à travers la Russie. Ce jour-là, je me suis dit que je ferais le même voyage… Dix ans après, dans le métro parisien, j’ai fait la rencontre de Slava, un Ukrainien. Je venais d’acheter la première édition française du guide Transsibérien (de Lonely Planet). Je m’étais dit que je ne ferais pas le voyage si cet homme me le déconseillait en raison du danger. Or il m’a dit : « Ce voyage, vous devez le faire. » C’est donc dans une rame de métro que le destin russe me frappa dans toute sa splendeur !

Comment évolue votre passion pour la Russie ?
Je m’aperçois que je suis nostalgique sur certains points. Après la chute de l’URSS en 1991, il y avait tant d’espoirs en Russie ; un pays nouveau était en train de naître, « démocratique » et « libre ». Les Russes me plaisaient à cette époque par leur capacité à se détacher du monde matériel, à grandir et à évoluer loin des sirènes de l’Occident. Je ne sais pas comment ma passion va évoluer si le pays et les mentalités changent à trop vive allure.

Quelle est la force d’un voyage en train ? Le Transsibérien reflète-t-il l’âme russe ?
Dans le train, en Russie, on peut faire des rencontres étonnantes en empruntant la seconde et la troisième classe. Le train roule à faible vitesse et nous permet de nous déconnecter de la réalité, d’oublier un peu la vie moderne. Il y a un grand mal de vivre en Occident, une solitude dans l’incapacité ou la peur de changer de vie. Un voyage en train ressuscite l’homme. Le Transsibérien est le train du partage : les apparences tombent, on est soi-même. Le Transsibérien englobe l’âme russe. Et il la protège.

D’où vient votre sympathie pour Lesley Blanch ?
Avant mon périple, j’avais écrit à Lesley Blanch, romancière anglaise de 101 ans qui fut la première femme de Romain Gary. Dans son livre autobiographique Voyage au cœur de l’esprit, Lesley Blanch évoque le Transsibérien comme une obsession dans sa jeunesse. De nombreux points communs nous reliaient : l’amour de la Russie, l’amour du Transsibérien, les mêmes origines britanniques… En août 2005, un an après mon périple, j’ai fini par la rencontrer chez elle. Nous avons passé trois jours ensemble. Malgré nos soixante-dix ans d’écart, nous nous sommes retrouvées comme deux sœurs. Elle est décédée dans son sommeil le 7 mai 2007, trois ans jour pour jour après mon départ pour l’aventure en Russie.

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