Interviews


Boukhara (Ouzbékistan)
Année 2014
© Isabelle Peltier

Julien Peltier – Don Quichotte en Asie
propos recueillis par Marc Alaux

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D’où vient votre passion pour l’histoire militaire ?
Cet engouement puise sa source dans la tendre enfance. Il est toujours celui du petit garçon qui se croyait chevalier, et bricolait des épées de bois dans l’atelier de son grand-père menuisier. Puis la fascination s’est étendue à la figure du guerrier à travers les âges, à la façon dont certains êtres humains ont tenté – vainement – de canaliser leurs pulsions mortifères au service de principes moraux. Le constat est toutefois assez pessimiste, car je doute que ces aspirations aient jamais dépassé le stade de l’idéal. Sans doute dois-je aussi confesser que l’invocation des fantômes du passé ou la rencontre avec des combattants au présent ne m’ont nullement délivré de ma peur de la mort.

Quel souvenir majeur gardez-vous de votre traversée de l’Asie centrale au Japon ?
Choisir, c’est renoncer, mais je garde surtout en mémoire la prodigieuse diversité des visages, des saveurs. Christian Grataloup écrit que l’Orient est l’invention de l’Occident, l’évocation d’une altérité fantasmée et barbare. Le géographe rappelle à bon droit que l’Asie est si vaste, si protéiforme, qu’elle en devient un « continent introuvable » marqué par les rapports conflictuels entre nomadisme et sédentarité. Hors du souvenir ténu de l’occupation mongole ou du trait d’union que fut la légendaire route de la soie, aucune identité commune ne lie un Ouzbek à un Han, un Tadjik à un Coréen.

Une anecdote qui illustre l’héritage des conquêtes mongoles ?
L’empreinte laissée par des nomades est nécessairement légère, subtile. Elle tend à imprégner l’imaginaire plutôt qu’à façonner l’espace. En Asie centrale, le nom de Gengis Khan est maudit entre tous. Aux yeux des musulmans, ce fléau de Dieu continue d’incarner, malgré sa tolérance exemplaire, l’un des plus irréductibles ennemis de l’islam. Force assimilatrice par excellence, la Chine a fort logiquement intégré à son cycle dynastique millénaire le plus redoutable adversaire qu’elle ait connu ! Rien d’étonnant à voir le visage débonnaire du « conquérant du monde » orner gourdes et canifs vendus aux touristes dans les rues de Hohhot, la capitale de la Mongolie-Intérieure.

Avez-vous définitivement étanché votre soif de voyage et votre fascination pour les épopées guerrières ?
En dépit des apparences, je ne suis pas un voyageur dans l’âme. J’aime l’idée d’entretenir une relation intime avec une culture, une histoire, voire une géographie, ce qui suppose de revenir. Les escapades, même lointaines, sont cependant sans commune mesure avec le voyage au long cours, qui seul permet d’atteindre à une sorte d’ascèse, au-delà de l’expérience de la différence. Quant aux épopées sanglantes, elles devront céder la place à des aventures plus pacifiques. Me voici désormais père de famille, et j’entends bien montrer à mon fils, à qui mon récit Dans l’ombre de Gengis Khan est dédié, que si les hommes peuvent élever murailles et citadelles, ils savent aussi rendre grâce de la beauté du monde.

Un livre vous a-t-il particulièrement inspiré lors de ce voyage ?
Sans la moindre hésitation, je répondrais Le Loup bleu, une biographie de Gengis Khan qui a pour particularité d’avoir été écrite par un romancier japonais : Inoué Yasushi. En dévorant ce livre, je suis tombé sous le charme du premier grand khan. Jamais je n’avais ressenti pareil appétit de grands espaces, d’autant plus fervent qu’il émane d’un insulaire habitué aux foules innombrables, aux mégapoles grouillant de fourmis industrieuses. C’est en partie pour conjurer la crainte de ne jamais étancher cette soif que j’ai éprouvé le besoin de partir à mon tour à la conquête de l’océan terrestre eurasiatique.

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