Interviews


Vallée de la Dillinger, bassin du Kuskokwim – Alaska (États-Unis)
Année 1994
© Émeric Fisset

Émeric Fisset – Du voyage à l’édition
propos recueillis par Matthieu Delaunay

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Comment expliquez-vous votre goût pour l’effort en voyage ?
L’effort que fournissent mes jambes lorsque je marche, mes bras lorsque je pagaie, est indissociable du plaisir que j’ai à découvrir des régions entières. Lorsque, jour après jour, par ma seule volonté, j’affronte la toundra marécageuse d’Alaska ou la taïga dense du Kamtchatka, la houle du Pacifique Nord ou les glaces dérivantes du haut Arctique canadien, je ressens plus intensément la puissance de la nature, je goûte davantage les rencontres.

Quelles ont été vos émotions les plus fortes ?
Je crois que, davantage encore que la rencontre avec les animaux, comme les ours, c’est l’affrontement des éléments qui engendre le plus d’euphorie et d’angoisse. Traverser les rivières à la nage, avec son sac sur le dos, en utilisant juste un bout de bois pour la flottaison, affronter la banquise extraordinairement instable du détroit de Béring et passer à l’eau par –45 °C, exhorter ses chiens fourbus alors que le blizzard se lève en pleine toundra… cela est à la fois vraiment terrible et intense.

Qu’est-ce qui vous a poussé à créer la maison d’édition Transboréal ?
Au cours de mes pérégrinations, je me suis rendu compte que le voyage avait des limites et qu’il fallait trouver quelque chose qui fasse qu’il ne restât pas vain. Au retour de mes voyages à travers l’Alaska, j’ai donc décidé d’écrire un livre. Mais plutôt que de me faire éditer par quelqu’un d’autre, je me suis dit que j’allais le faire moi-même. J’avais été choqué par les voyageurs qui passent leur vie à raconter leurs exploits dans les salons ou les conférences : je me suis dit qu’il fallait trouver un moyen de ne pas radoter. Transboréal est le fruit de ces réflexions.

Quel rapport entretenez-vous avec l’écriture en voyage ?
L’écriture, c’est le moyen d’exorciser la nostalgie d’un lieu. Cependant il est parfois louable de voyager sans rien écrire. Au cours de mes premiers voyages, j’écrivais tous les jours mais c’était usant, j’étais toujours en retard et me suis rendu compte que, dans mon cas, cela ne servait à rien. Le problème du journal de bord est qu’il nécessite un gros effort, lequel ne fait pas un livre et prive du contact avec les gens. Comme le voyage à pied permet une mémorisation incroyable de l’itinéraire, je crois que le bon format est de rédiger à chaud et sans effets de style, les grands moments marquants, une rencontre particulièrement forte…

Et quel est, pour vous, le meilleur récit d’aventure ?
Un récit dont on pourrait croire qu’il s’agit d’un roman ; une expérience du voyage si déconcertante, jour après jour, lieu après lieu, qu’elle ressemblerait à une œuvre d’imagination. C’est aussi un privilège des régions arctiques que de vous laisser croire, pour une journée, une semaine ou un mois, que vous vous inscrivez dans la lignée directe des Béring, Cook, Vancouver et Lapérouse, que ce qu’ils virent est encore là, quasi intact, sous vos yeux. Que perdure l’esprit des découvreurs. Que la nature conserve quelques recoins de pure sauvagerie.

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