Interviews


Kumamoto – Kyushu (Japon)
Année 2005
© James Harvey

James Harvey – En totale immersion
propos recueillis par Antoine Dectot de Christen

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En séjournant pendant de longues périodes dans différents pays, vous pratiquez une sorte de « sédentarisme nomade », pourquoi ?
L’objectif, c’est l’immersion la plus complète possible dans un nouvel environnement. Il va de soi qu’elle ne s’opère pas du jour au lendemain, car ce que je recherche est de perdre tous mes propres repères culturels et sociaux. Je cherche, en fait, à ne plus me reconnaître. En conséquence, une fois établi dans un nouveau pays, je ne suis pas forcément amené à beaucoup voyager. Je travaille à m’intégrer aux gens de mon entourage immédiat. Il s’agit en réalité de me dépouiller de tout ce que j’ai possédé comme bagage intellectuel et émotionnel jusqu’alors, de laisser de côté tout ce que j’ai été ou cru être. Si, à l’instar de Rimbaud, je ne plonge pas forcément entièrement dans l’inconnu, c’est en effet la nouveauté qui est convoitée.

Vous avez appris le japonais, le siamois, et vous approfondissez maintenant le mandarin, pourquoi attachez-vous tant d’importance aux langues ?
L’apprentissage des langues, ce n’est pas tant un choix conscient qu’un processus qui s’impose de lui-même, car c’est la base d’une expérience d’immersion. Une profonde impulsion me pousse tout naturellement et sans répit à vouloir m’exprimer par le même truchement que les gens du pays où je me trouve. Pour se mettre quotidiennement dans un état d’esprit entièrement différent, afin de vivre une transformation intérieure, il est indispensable de pouvoir penser dans un registre différent. On doit devenir quelqu’un d’autre.
Parler une autre langue n’est pas une simple transposition du moyen de communication oral. Pour moi, c’est un aspect incontournable de la métamorphose que je tente de vivre. Avoir un contact avec d’autres étrangers et parler une des langues avec lesquelles j’ai grandi peut entraver ce processus. Toutefois, j’ai appris à mieux gérer ces interruptions de mon travail intérieur (il est vrai aussi que l’on peut faire des rencontres très riches) car, ne serait-ce que dans mon travail ici en Chine, l’anglais est à la fois la langue que j’enseigne et la langue commune aux enseignants. Je signale que cette démarche d’exploration intérieure par l’immersion et l’apprentissage linguistique, l’écrivain et journaliste français Marc Boulet, qui l’a poussée à l’extrême, l’a décrite à merveille en vivant « dans la peau d’un Chinois » puis « dans la peau d’un intouchable ».

Qu’est-ce qui vous a fasciné au Japon ?
Je ne crois pas que le terme « fascination » exprime de façon juste ma relation avec le Japon. Là encore, j’ai l’impression qu’il s’est agi d’un processus inéluctable. Mon ami l’écrivain néerlandais Janwillem Van de Wettering, décédé en 2008, qui a lui-même séjourné trois ans dans des temples zen à Kyôto à la fin des années 1950, où il suivit un régime monastique très strict, me disait : « Tu peux choisir si tu vas boire du thé ou du café, mais pas si tu iras ou non au Japon. »
Disons que j’ai ressenti une attirance très forte pour ce pays, influencée il est vrai par mon exploration du bouddhisme zen. Mais une fois sur place, j’ai peu à peu cessé de le voir à travers les yeux d’un étranger. De fait, si je peux encore en apprécier les multiples facettes merveilleuses, elles font désormais partie de moi. Si fascination il y a, elle est pour le Japon le plus ordinaire, pour tout ce qui fait ma vie quotidienne là-bas. Ou, pour dire les choses autrement, les choses les plus simples et les plus ordinaires au Japon me comblent.

Vous enseignez maintenant en Chine ; quels sont, pour vous, les aspects les plus déstabilisants de ce pays ?
Je vous avoue que je ne trouve pas la Chine déstabilisante. Lorsqu’on séjourne dans un nouveau pays, il s’agit d’une certaine façon de passer à un autre paradigme. Dans les arts martiaux, il est dit qu’il y a une longue période pendant laquelle l’étudiant ne comprend pas le sens de l’enseignement qu’il reçoit. Il suit pourtant fidèlement les instructions du maître, car il a confiance qu’un jour la compréhension viendra. Et puis, l’esprit s’adapte vite, ce qui paraît étrange un jour paraît banal au point de ne demander aucune explication le lendemain. Il reste que j’admire beaucoup les Chinois moyens, dont la vie demeure rude, et le labeur guère rémunéré. Ils semblent parvenir à vivre dans la bonne humeur à côté de signes de richesses extérieures de plus en plus omniprésents, dans les villes surtout, et ne pas convoiter les biens des plus aisés.

Quels livres ou auteurs asiatiques ont eu une importance particulière dans votre parcours ?
Vous abordez là un sujet qui m’est cher, et je pourrais établir une bien longue liste d’ouvrages et d’auteurs qui ont nourri ma démarche. Ce sont d’abord les œuvres du moine zen japonais Taisen Deshimaru, que j’ai lues en traduction française étant adolescent, qui m’ont beaucoup parlé. Plus tard, Le Léopard des neiges de Peter Matthiessen fut une vraie révélation, et reste à ce jour un de mes ouvrages préférés.
En japonais, si Murakami Haruki a été le premier écrivain dont j’ai pu lire aisément les œuvres, Sôseki a été le premier à m’ouvrir les portes de la littérature classique. Toutefois, lorsque je lis en japonais, c’est surtout pour le plaisir de plonger dans la langue elle-même, aussi le thème des livres importe-t-il moins. Quant aux ouvrages qui ont eu un fort impact sur moi, je peux citer La Révolution d’un seul brin de paille de Masanobu Fukuoaka et Aventures d’un espion japonais au Tibet de Hisao Kimura, que j’ai lus d’abord en traduction anglaise à l’université, puis en langue originale au Japon.
Pour ce qui touche à la Chine, Bones of the Master de George Crane retrace le périple miraculeux du moine ch’an (zen) Tsung Tsai pour s’échapper de la Chine en pleine révolution culturelle, et la suite de sa vie exemplaire. Plus récemment, Funérailles célestes, de la journaliste et écrivain Xinran, m’a fortement ému.

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