Interviews


El Calafate – province de Santa Cruz (Argentine)
Année 2010
© Geneviève Cabodi

Stéphane Georis – La magie du cercle de craie
propos recueillis par Marine de Bouillane de Lacoste

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Qui est le saltimbanque des temps modernes ?
Si les temps modernes sont synonymes de vitesse, d’électronique et d’écrans plasma, le saltimbanque n’y a pas sa place. Il est debout sur le trottoir, juste à côté. Il est précisément le contraire de tout ce que l’on veut nous faire penser. Il a avec lui le voyage lent, le sourire complice et le ciel ordinaire. J’ai rêvé longtemps devant ces portraits de saltimbanques qu’ont faits Picasso ou Gustave Doré. Ce sont des gens simples. Ils vivent de peu, et leur journée mêle les enfants de la famille, la jonglerie, la cuisine, la musique, les marionnettes et la météo dont ils dépendent. Les temps modernes ont-ils changé ces besoins primaires ? Ont-ils fait varier d’un iota l’émerveillement des petits, les techniques de prouesses humaines, ou la pluie qui tombe à l’heure du spectacle ? Tout au plus le saltimbanque des temps modernes s’équipe-t-il d’Internet pour connaître les prévisions météo. Mais dans le cœur de son histoire, il sait que savoir à l’avance la température qu’il fera ne changera rien à son art.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur vos débuts d’artiste de rue ?
Un joli souvenir émerveillé. J’étais, comme disait Brel « beau et con à la fois ». Il y avait dans cette franchise, dans cette audace de partir à 17 ans faire la manche devant Beaubourg à Paris (à 300 km de chez mes parents !), une naïveté formidable. Je me souviens, plus loin encore dans ma petite enfance, que si l’on me demandait « Que veux-tu faire plus tard ? » je répondais « Clochard ! ». Il n’y a plus rien à faire, je crois : mon cas est désespéré. Les premières personnes qui ont applaudi à cette époque mes exploits avec trois balles et une grosse caisse peuvent s’en mordre les doigts : ils m’ont encouragé à rester clochard, voyageur émerveillé, piéton éclaboussé.

Comment partagez-vous votre joie du spectacle malgré la barrière de la langue ?
Le langage le plus universel est celui de l’émotion partagée. Être ému par quelqu’un qui pleure dans le métro ne me demande pas de connaître sa langue. Charlie Chaplin, sans un mot, nous a fait rire, que l’on soit français, italien ou albanais. Et puis, le théâtre, le mime, les grimaces permettent de raconter des histoires complètes et formidables. Ensuite, s’il faut des clés à la compréhension du sens, où quelques mots peuvent suffire, je les apprends dans la langue des spectateurs. Je peux jouer mon spectacle « Olaf, le Polichineur de tiroirs » en plus de quinze langues, puisque j’en ai traduit les phrases essentielles en flamand, en anglais, en portugais, en hongrois, en slovène, en finlandais et tant d’autres idiomes idoines.

Dans quel état d’esprit concevez-vous vos numéros ? En gardez-vous une trace écrite ou est-ce un art oral seulement ?
Je les conçois en improvisant, face à une metteur en scène (Francy Bégasse), puis j’en garde une trace écrite, pour la mémoire. Si je dois reprendre un spectacle sans l’avoir joué durant plusieurs mois, cette trace est indispensable. Mais la technique a ses limites : comment écrire une grimace, un clin d’œil, le ton sur lequel je dis une onomatopée ? Un « pouet » en riant ne vaut pas un « gloups » qui se lamente. Tout cela est alors affaire de mémoire sensitive. Je garde également chez moi les traductions en langues étrangères du texte de mes spectacles. Mais j’ai le même souci : comment prononcer Zivljenie ye lepo ? Cela signifie « La vie est belle » en slovène. Il est important de le dire en souriant presque aux éclats. La tradition orale, oui : le souvenir d’un son prime sur son orthographe précise. Non, mon théâtre n’est pas dans le texte. Mon théâtre est dans le jeu.

Vous sentez-vous l’héritier d’un conteur, comédien ou poète en particulier ?
Je suis héritier des hommes-troncs et des avaleurs de sabre qui peuplaient les foires. Non, je n’ai pas d’importance. Mais mon grand modèle, et cela va surprendre, est un chanteur de jazz. C’est Bobby McFerrin. Nous n’avons pas le même métier : il chante dans les grandes salles de concert, alors que je manipule des bananes pour en faire des marionnettes sur un bout de trottoir. Et je n’ai pas l’honneur de le connaître personnellement. Mais j’ai assisté à l’un de ses concerts. Il vaut, en chantant seul derrière son micro, les dix mille soleils dont je rêve. Sa modestie m’éclabousse. Son art, porté au plus haut et partagé avec la foule qu’il invite à chanter, est de ces rares soleils qu’il m’ait été donné d’apercevoir. Puis il salue et sort, comme s’il marchait dans la rue. Non, la prétention dans les arts vivants n’a aucune place justifiée. Il sort et déjà l’œuvre a disparu. Il reste dans le sillage de ce chanteur un murmure : « C’est à vous maintenant… »

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