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Clandestine au cœur du Tibet
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le jeudi 17 juin 2010 à 20 heures 30


Depuis les années 1987-1989, le Tibet n’avait pas connu d’aussi violents débordements que ceux de mars 2008. Pendant cet intervalle de vingt ans, des manifestations isolées et des actes individuels de contestation de la politique chinoise continuaient de se produire mais la surveillance policière, les actions répressives et le quadrillage militaire de la zone étaient tels qu’il était souvent impossible de voir la situation s’envenimer davantage. À peine quelques mois avant l’ouverture des jeux Olympiques de Pékin, à l’occasion de la commémoration de la fuite en exil du dalaï-lama en 1959, les protestations dégénèrent en de véritables émeutes, entraînant la mort de 20 à 223 personnes selon les bilans respectifs des autorités officielles chinoises ou tibétaines. Ces événements dramatiques suivis de la répression d’une extrême brutalité dirigée par les gouvernants témoignent du fait que la « question tibétaine » est bien loin d’être réglée et que le peuple ne s’est pas soumis à l’autorité de la Chine depuis son invasion il y a presque soixante ans.
« Invasion chinoise » : est-ce l’expression à employer ? La position dans le camp des officiels chinois est claire : le Tibet est « une affaire strictement intérieure » à la Chine et il lui appartient depuis la dynastie des Yuan au XIIIe siècle. De facto, ils dénient à la communauté internationale tout droit de regard sur la situation interne du Toit du monde. Déterminer si le Tibet appartient à la Chine depuis le XIIIe siècle n’est pas évident. En 1247, du monastère de Sakya au Tibet partirent Sakya Pandita et son neveu Phagpa pour se rendre à la cour mongole de Godan Khan puis à celle de Kubilaï, afin de demander un soutien militaire. Se mit progressivement en place la relation « prêtre religieux – protecteur laïc » dite chö-yön (mchod yon en tibétain) à l’échelle de la région où les Mongols exerçaient pleinement leur hégémonie. C’est ainsi que l’école des Sakya puis celle des Gelugpa – à laquelle appartient la lignée des dalaï-lamas – accédèrent au pouvoir. Par suite, Kubilaï conquit les territoires chinois, devint empereur de Chine et fonda en 1271 la dynastie mongole des Yuan. Historiens et géographes s’accordent à dire qu’aucun document d’époque ne prouve que la relation chö-yön entre Mongols et Tibétains signifiait une appartenance du Tibet à l’Empire mongol ; une des preuves étant que le Tibet ne figurait pas comme partie intégrante sur les cartes géographiques officielles. En outre, en se proclamant empereur de Chine, Kubilaï atteste davantage le prestige intellectuel et spirituel de la Chine de cette époque qu’un éventuel droit de regard de la cité impériale chinoise sur Lhassa. Mais c’est à ce titre que la République populaire d’aujourd’hui affirme l’appartenance du Tibet à son espace national.
À l’heure actuelle, « l’affaire tibétaine » peine à être portée devant les organismes de défense du droit international et les impacts de la campagne de développement du Grand Ouest, initiée au début des années 2000, risquent d’entraîner à terme la dilution et la marginalisation de la culture locale. Appelée Xibu da Kaifa en chinois, cette campagne a pour enjeu « la mise en œuvre du développement de l’Ouest, l’unité nationale et la stabilité sociale, l’unification et la stabilité de la patrie ». Il s’agit d’effectuer par une approche économique, une transformation sociale profonde. Ce plan n’est pas sans lien de causalité avec les émeutes qui ont secoué l’Ouest chinois ces deux dernières années et affecte le Xinjiang où est établi le peuple ouighour, turcophone et musulman, ainsi que l’ensemble des régions tibétaines de Chine. Le « grand Tibet historique » (Cholkha-Sum en tibétain) a été découpé dans les années 1950 et 1960 en Région autonome du Tibet, Qinghai, Gansu, Sichuan et Yunnan de manière à former des entités administratives où les communautés tibétaines sont minoritaires.
Une des principales composantes du plan de développement est la migration de colons han au Tibet, ce que l’officiel chinois Li Dezhu nomme poétiquement « le vol du paon vers l’ouest ». En imposant d’autres codes et d’autres manières de vivre, les Han ont un impact non négligeable sur le paysage culturel tibétain. Même si les Tibétains restent à 93 % majoritaires en Région autonome du Tibet, la population han a doublé depuis 1990. À ce rythme, les Han deviendront majoritaires vers 2055. S’ajoutent également les chiffres de la population dite « flottante », composée de travailleurs saisonniers et illégaux, qu’il est difficile de dénombrer. Dans les monastères, piliers de l’identité tibétaine, ce sont les campagnes de rééducation politique qui sévissent. Initiées en 1996 dans les lamaseries de la Région autonome du Tibet, elles l’ont été en 1998 dans les provinces chinoises à peuplement tibétain. Dénoncer leur chef religieux qu’est le dalaï-lama, réciter les règles de base de l’économie et du droit chinois, approuver la politique des dirigeants sont désormais devenus les devoirs quotidiens des moines. Aux intimidations qui tendent à modifier le comportement de la population urbaine s’ajoute la frustration croissante due aux inégalités drainées par un libéralisme économique qui ne bénéficie généralement pas aux Tibétains.
Entre une modernité considérée comme une injonction venue de l’extérieur, amenée à faire disparaître leur propre culture, et des bénéfices qui semblent être récoltés surtout par les Han, la population tibétaine étouffe. Alors que dans le schéma traditionnel des révoltes au Tibet, ce sont les milieux monastiques qui déclenchent des protestations, les laïcs – dont un grand nombre de nomades – ont été les leaders de la confrontation de mars 2008 avec les forces de l’ordre. Bien loin d’être une simple anecdote, ce fait témoigne d’une unification politique du Tibet, longtemps ravagé par les rivalités locales.


C’est pour tenter de comprendre de l’intérieur la situation qu’Élodie Bernard s’est rendue au Tibet à la suite des événements de mars 2008. Que reste-t-il de la culture traditionnelle aujourd’hui ? Quel est l’état d’esprit des jeunes Tibétains ? Comment résiste-t-on jour après jour sur la terre des ancêtres, lorsque les ennemis se trouvent être une des premières puissances au monde ?
À la veille des jeux Olympiques de Pékin, peu de temps après les émeutes, la situation au Tibet est tendue. La Région autonome est verrouillée, son accès fermement contrôlé. Hors d’un groupe organisé, le séjour pour les simples voyageurs n’y est plus toléré. Sont alors nécessaires un guide, un chauffeur et un permis sur lequel est retranscrit l’itinéraire précis, sous la férule d’agences officielles. L’incursion revient généralement assez cher, ce qui n’est pas pour favoriser les longs séjours. Les étrangers ne font donc que passer. Des correspondants de médias internationaux, triés sur le volet, sont parfois autorisés à venir. Mais leur circuit à Lhassa est contrôlé afin qu’ils ne croisent aucun militaire ni ne rencontrent de moines dans les monastères.
Après une errance de village en village dans les campagnes du Qinghai, un séjour sur les rives du lac Kokonor, sur les flancs du massif du A’Nyêmaqên Shan et dans le village de Taer’Si, plus connu des Tibétains sous le nom de Khumbum, Élodie Bernard arrive à se glisser dans un autocar en direction de Lhassa, grâce à la complicité de Tibétains mais aussi de Chinois qui n’ont que faire des directives émanant de la lointaine capitale.
Pour vivre au plus près de Lhassa, pour avoir la ville dans la peau avec ses blessures et ses élans et « s’y entremêler de manière intime », Élodie Bernard est là sans visa de journaliste, ni autorisation de séjour dans la Région autonome du Tibet. En se déplaçant au gré des rencontres, sans itinéraire prédéterminé, elle interroge des dizaines de personnes qui, attachées à leur terre, ne souhaitent pas s’exiler et s’efforcent de continuer de vivre selon leur culture et leurs coutumes. En partageant gîte et couvert, ces personnes lui livrent leur vision de la vie et le sens de leur combat quotidien. La situation est alors franchement tendue et il est parfois ardu de délier les langues : la peur et les soupçons sont à l’ordre du jour. Armée de patience et connaissant bien la culture tibétaine pour avoir souvent séjourné dans les vallées bouddhistes de l’Himalaya, au Zanskar et au Ladakh, et parmi les communautés exilées de Dharamsala et de Majnu Katila, à Delhi, Élodie Bernard réussit à rapporter de son séjour au Tibet le témoignage de personnes qui se sont confiées à l’abri des regards, dans un bar à Lhassa ou lors d’une fête organisée quelque part dans les montagnes. La réponse des jeunes Lhassapa à la question de savoir comment ils voient leur avenir est hélas toujours la même : « No future here ».




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Livre de l’intervenante en rapport avec cette conférence :
Le vol du paon mène à Lhassa


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