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Au Chili, les Indiens mapuche sauvent leur environnement
par &
le jeudi 4 mars 2010 à 20 heures 30


L’Araucanie est la région chilienne située au sud du fleuve Bío-Bío, entre le Chili colonial et la région des lacs. Également appelée « région de la frontière », elle est depuis le XVe siècle le territoire des Indiens mapuche, longtemps surnommés « Araucans ».
Les Mapuche marquent l’histoire au XVe siècle lorsqu’ils arrêtent sur le fleuve Maule l’armée inca conduite par l’empereur Tupac Yupanqui, fixant ainsi la limite méridionale de son expansion territoriale et politique. Moins d’un siècle plus tard, Diego de Almagro, compagnon de Pizarre, fait une reconnaissance dans le pays araucan qu’occupe Pedro de Valdivia, fondateur, en 1541, de Santiago du Chili. Mais l’occupation n’apporta pas la pacification. Les Mapuche luttent avec acharnement contre les Espagnols et parviennent, à la fin du XVIe siècle, à détruire totalement leurs établissements au sud du Bío-Bío. Là se place la frontière qui, durant quatre siècles, sépara de fait le Chili colonial, puis indépendant, du Chili indigène. En 1866, le gouvernement chilien institua le système des réserves. Les Mapuche, affaiblis par plusieurs révoltes mais aussi par l’exode de nombre d’entre eux vers l’Argentine, capitulent. Ils sont alors regroupés dans les communautés où ils vivent encore aujourd’hui, sur des terres dont la superficie, fixée il y a plus d’un siècle, est cruellement insuffisante.
Cette société composée à la base de pêcheurs, chasseurs et cueilleurs s’est orientée vers l’agriculture et l’élevage de lamas. Ils parlent le mapudungun, la « langue de la terre ». S’ils ont pourtant résisté à l’occupation étrangère, ils ont conservé l’influence des différentes invasions. En effet, de nombreux éléments d’origine inca se retrouvent dans leurs techniques, et l’introduction du cheval par les Espagnols bouleversa profondément leur mode de vie, en même temps qu’elle assura le succès de la guérilla jusqu’au XIXe siècle : les Mapuche sont en effet devenus de fins cavaliers, qualités associées au maniement de l’arc et du javelot qui en faisait de redoutables guerriers. D’autre part, les populations originellement dispersées le long des rivières se sont regroupées en réponse aux nécessités de la lutte armée.
Chaque établissement indigène était autrefois constitué par une grande maison qui abritait plusieurs ménages apparentés en ligne masculine : au moment de son mariage, la femme venait résider dans la maison du père de son mari, où elle cohabitait avec tous ses beaux-frères, leurs épouses et leurs enfants. Depuis la fin du XIXe siècle, plusieurs de ces familles étendues, vivant dans une même réserve, constituent des patrilignages. Chaque communauté étant liée à d’autres par les alliances contractées, aucun pouvoir central n’unifiait l’ensemble des Mapuche, où l’autorité ne dépassait pas le cadre des groupes de parenté. Bien que sédentaires, ils ne se constituaient pas en villages : chaque famille disposait d’une autonomie territoriale qui en faisait l’unique institution sociale permanente.
La religion mapuche réunit un panthéon composé de nombreuses divinités anthropomorphes, d’un Être suprême et d’esprits des ancêtres qui peuplent le monde surnaturel. La principale intermédiaire entre ce monde et celui des hommes est la machi, tout à la fois magicienne, guérisseuse, devineresse, qui entre en communication avec les esprits lors de transes. Son rôle est de contrecarrer l’action des sorciers, responsables des maux physiques comme des catastrophes sociales.
Depuis la fin de l’autonomie, le peuple mapuche n’a cessé d’être opprimé. Dans les années 1970, la réforme agraire, promulguée par le gouvernement Frei puis radicalement mise en œuvre par le président Allende, a suscité des mouvements de récupération et d’invasion des terres dont les Mapuche se considéraient spoliés. Malgré la loi indigène de 1972, la tenure foncière et le système de production agricole ne réussissaient pas encore à améliorer les conditions socio-économiques mapuche quand le coup d’État militaire de 1973 leur a fait subir répression et abrogation de la réforme indigène ; à cela s’est ajouté la restitution de terres aux anciens propriétaires ainsi que la division accélérée des parcelles individuelles et des réserves en minifundi misérables.
Les années 1980 ont vu naître une « explosion sociale » du peuple mapuche en réponse aux décrets de 1979 qui permirent la répartition de plus de 460 000 hectares de terres indigènes. À partir des années 1990, la dictature en place tente d’en finir avec eux, misant sur la conversion d’Indiens en paysans, avec le gouvernement de la Concertación. Sous le président Patricio Aylwin, le Parlement dénia aux Mapuche la reconnaissance constitutionnelle comme peuple, telle que stipulée par les Nations unies. Stigmatisé, le peuple mapuche subit de surcroît une réduction territoriale drastique associée à une déforestation des terres, le développement des usines de cellulose et la plantation de forêts artificielles. La déforestation provoque une contamination irréversible des sols, des fleuves, de la mer et de l’air. Les communautés mapuche sont aussi intoxiquées à cause des campagnes de fumigation des plantations qui les entourent.
Par désespoir, beaucoup de Mapuche envahissent les terres dont on les a privés. La loi antiterroriste de la dictature continue à être appliquée contre eux pour l’incendie de plantations, le blocage des routes et la désobéissance aux carabiniers. Des dizaines d’organisations mapuche oscillent ainsi entre collaboration avec les autorités et autonomie militante. Il faut en outre souligner la naissance de nouveaux groupes à caractère urbain, en particulier à Santiago où, selon le recensement de 1992, résident plus de 40 % du million de Mapuche chiliens.


L’année complète que Martin Courcier et Alexis Zelensky passent au Chili dans le cadre d’un échange universitaire leur donne l’occasion de parcourir le pays dans toute sa longueur et d’en découvrir les richesses et la beauté mais également les incohérences et les injustices. Ils sont particulièrement interpellés par le conflit qui oppose, depuis le début des années 1970 et le régime dictatorial d’Augusto Pinochet, les communautés indiennes mapuche aux entreprises d’exploitation forestières. Les deux voyageurs se familiarisent avec ce problème au hasard de discussions avec les autochtones et en suivant l’actualité dans les médias. Ils commencent de percevoir l’ampleur du phénomène qui secoue les campagnes. Malgré l’extrême pauvreté du monde rural, les enjeux économiques sont colossaux pour les exploitants. Du constat que les enjeux environnementaux le sont tout autant pour les populations locales naît l’idée de réaliser un documentaire. C’est dans ce but qu’entre novembre 2008 et mars 2009, Martin Courcier et Alexis Zelensky séjournent au Chili, dans la région des fleuves et de l’Araucanie, où cohabitent difficilement les communautés mapuche et les forestiers. S’appuyant sur des témoignages ainsi qu’une enquête de terrain minutieuse, leur film propose une analyse des enjeux politiques, économiques et sociaux soulevés par l’exploitation des eucalyptus et des pins sur les terres ancestrales des Mapuche. C’est en glanant les témoignages nécessaires que les jeunes réalisateurs ont mesuré toutes les conséquences de l’industrie du bois tandis que leur démarche journalistique, la durée de leur séjour et le mode de déplacement choisi – le stop – leur ouvraient les portes des communautés autochtones.




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