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Crimée, Caucase, Asie centrale : voyage au cœur des empires
par René Cagnat &
le jeudi 8 octobre 2009 à 20 heures 30


Au cœur de « l’arc des crises », la région qui s’étend de la Crimée à l’Asie centrale en passant par le Caucase a toujours été particulièrement disputée entre les empires environnants. Jadis pomme de discorde tour à tour entre la Perse et Byzance, les Chinois et les Arabes, la Sublime Porte et la Russie, la Grande-Bretagne et l’empire des Tsars, elle demeure aujourd’hui le champ clos des rivalités entre la Russie et les États-Unis, voire l’Iran et la Turquie, tandis que la République populaire de Chine y étend insidieusement son influence.
Si l’on recherche un lien entre les parties si diverses de cet espace, on le trouvera tout d’abord dans le soviétisme qui, soixante-dix ans durant, s’est efforcé de remanier en profondeur toute la zone, notamment par une réorganisation intense de l’économie basée sur la propriété d’État, qui a entraîné une réorganisation du territoire et une dégradation importante de l’environnement. L’irrigation intensive, pour soutenir la monoculture du coton, et la construction de barrages hydroélectriques sont notamment responsables de l’assèchement de la mer d’Aral. On trouvera ensuite ce lien dans la réalité musulmane qui intègre l’ensemble centre-asiatique aux grands courants de l’Islam contemporain. Ce phénomène religieux se caractérise par la coexistence d’un islam conservateur qui renaît au sein de la société, d’un islam officiel bien contrôlé par les gouvernements et d’un islam radical qui, soit entre dans le jeu politique, comme au Tadjikistan, soit devient l’expression d’une contestation sociale face à un régime autoritaire, comme en Ouzbékistan. Enfin, la région dans sa totalité connaît l’amorce d’un développement économique qui bouleverse les traditions ancestrales et attire la convoitise des grandes puissances, notamment pour la richesse énergétique du sous-sol.
La Crimée, aujourd’hui république autonome de l’Ukraine, forme une presqu’île plongeant dans la mer Noire. Cette région fut profondément marquée tout au long de son histoire par les influences gréco-romaine, byzantine, génoise, et finalement russe. Ancien lieu de villégiature soviétique, elle est encore l’objet de revendications russes visant à conserver un débouché « maritime » majeur. Cette diversité fut particulièrement bien perçue par le jeune poète Alexandre Pouchkine dès son arrivée à l’âge de 20 ans. Il est fasciné par le décor clinquant du littoral, qui mêle tous les ingrédients de l’inspiration romantique : une côte escarpée, une mer transparente et lumineuse, une nature méditerranéenne et luxuriante, le charme de la civilisation orientale. L’inspiration criméenne de Pouchkine témoigne du côté presque artificiel d’un décor musulman plaqué sur une réalité composite.
Le Caucase, chaîne montagneuse à cheval entre l’Europe et l’Asie – continents dont il marque la frontière –, s’étend du détroit de Kertch en mer Noire à la péninsule d’Apchéron qui plonge dans la mer Caspienne. Cette région témoigne, elle aussi, d’une grande diversité religieuse (juive, orthodoxe, chrétienne monophysite, sunnite et chiite), mais surtout ethnique : y cohabitent des peuples caucasiens comme les Géorgiens, les Tchétchènes, les Abkhazes, les Ingouches et les Tcherkesses, des Indo-Européens tels que les Arméniens et les Russes, des peuples iraniens tels que les Kurdes et les Ossètes, et des peuples turciques comprenant les Azéris, les Koumyks, les Karatchaïs ou les Balkars. Cette hétérogénéité marque le futur poète Mikhaïl Lermontov lorsqu’il découvre, à l’âge de 10 ans, le mont Kazbek et le pays circassien en venant, avec sa grand-mère, prendre les eaux de Piatigorsk. Il tombe dès lors sous l’influence d’une montagne sombre et indomptable, du tempérament inflexible des Caucasiens et de ce qui en résulte : une omniprésence de la guerre et du danger mêlée à un air enivrant de fantaisie et d’indépendance, inconnu en terre slave. Le destin tragique de Mikhaïl Lermontov, qui meurt à 28 ans à l’issue d’un duel probablement manigancé par la police, s’est coulé ainsi dans la tragédie permanente du Caucase, qui perdure à travers les récents conflits et les tensions nationalistes latentes en Tchétchénie, en Ingouchie, en Abkhazie et en Ossétie du Sud.
L’Asie centrale, carrefour des royaumes séleucide puis parthe et de la dynastie sassanide entre autres, regroupe, au sens strict, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan. À l’époque soviétique, la politique dominante a consisté à rassembler les nombreuses nationalités – Karakalpaks, Tatars, Ouzbeks, Turkmènes, Tadjiks – sous la citoyenneté soviétique et à lancer de grands chantiers – culture intensive du coton, exploitation du gaz et de l’or, aménagements hydroélectriques dans les monts Célestes. Toutefois, comme l’illustre à merveille l’écrivain Tchinghiz Aïtmatov, le rouleau compresseur soviétique n’est pas parvenu à écraser les constantes de cette aire culturelle.
L’existence de Tchinghiz Aïtmatov et celle de son père témoignent en effet de la survie obstinée d’une humanité policée qui se dévoue plus qu’elle ne guerroie. Il passe en effet une partie de son enfance dans le village de Cheker, au pied des monts Célestes, face à la steppe kazakhe, après que son père, jeune et brillant apparatchik du parti communiste kirghize, a pressenti son arrestation. Le futur poète y trouve alors, à 8 ans, un terroir à sa convenance, une mine de souvenirs pour le reste de ses jours en même temps qu’un terreau propice à l’éclosion de son génie. Le drame de l’exil, de la faim, des deuils, de la guerre se trouve transfiguré par l’amour maternel, la solidarité clanique, la générosité de la nature et des gens, l’authenticité de traditions encore intactes. Devenu en pleine guerre, à l’âge de 14 ans, le secrétaire du Soviet de Cheker parce qu’il est le seul dans le village à parler correctement le russe, ce « fils d’un ennemi du peuple » donne alors satisfaction et son salut en résulte : il est autorisé à mener des études d’agronomie qui lui permettent d’affirmer son talent naissant d’écrivain. En 1956, il intègre l’Institut littéraire Gorki de Moscou. Dès 1959, deux nouvelles, « Face à face », l’histoire d’un déserteur, et « Djamilia » que Louis Aragon, lui-même, traduit et qualifie de « plus belle histoire d’amour du monde », lui valent une gloire immédiate : la terre kirghize et, du même coup, toute l’Asie centrale ont trouvé leur poète.
Les destinées et fulgurances de ces poètes illustrent ainsi parfaitement la richesse historique et la diversité ethnique de ces régions.


René Cagnat, écrivain, officier supérieur à la retraite, est l’auteur de nombreux articles, essais et ouvrages photographiques sur l’Asie centrale. Il a publié, avec le photographe américain Alexandre Orloff, Voyage au cœur des empires : Crimée, Caucase, Asie centrale. Ses séjours prolongés en tant qu’attaché militaire en Ouzbékistan et en Kirghizie, puis consul honoraire de la France dans ce dernier pays de 2001 à 2002, ont fait de lui un spécialiste des questions centre-asiatiques. Il a également été professeur de français et de civilisation française à l’université d’État et à l’Université américaine de Bichkek de 1999 à 2002 et se consacre désormais à l’accompagnement de ceux qui veulent découvrir l’Asie centrale en profondeur.
Alexandre Orloff, quant à lui, s’est vu commander par l’Unesco, à la chute de l’URSS en 1990, un inventaire photographique pour le programme « Routes de la soie, routes de dialogue ». Il a mis partout en évidence, de la Crimée au Daghestan, des villes ouzbèkes aux steppes kazakhes, un vernis musulman qui se craquelle sur la persistance d’une civilisation antérieure à l’islam. Ses portraits et prises de vue témoignent de la présence d’un monde sous-jacent d’autant plus vivant qu’il mêle un fond chamanique éternel à des représentations religieuses et artistiques musulmanes beaucoup moins permanentes.




En savoir davantage sur : René Cagnat  &  


Livre des intervenants en rapport avec cette conférence :
Voyage au cœur des empires : Crimée, Caucase, Asie centrale (photographies d’Alexandre Orloff, Imprimerie nationale, 2009)

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