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La route de l’Inde, de la Syrie au Bengale
par &
le jeudi 19 mars 2009 à 20 heures 30


Depuis la Périégèse d’Hécatée de Milet et l’Enquête d’Hérodote, aux VIe et Ve siècles avant Jésus-Christ, la fascination pour l’Inde est ancienne en Occident. Sans doute l’aventure d’Alexandre le Grand qui, parti affronter le « Grand Roi » perse Darius III, conduisit son armée jusqu’aux rives de l’Indus, illustre-t-elle à merveille l’attrait de ces contrées pour l’esprit occidental. Du Proche-Orient au sous-continent indien, les itinéraires sont multiples, même s’ils passent tous par les régions aux noms évocateurs que le Macédonien conquit entre -333 et -325 avant Jésus-Christ : la Cilicie (dans la Turquie actuelle), l’Hyrcanie (le Khorassan, en Iran), la Sogdiane – l’Ouzbékistan actuel –, la Bactriane – en Afghanistan –, la Gédrosie – le Bélouchistan qui vit le difficile retour de l’armée du conquérant. Sur la Jhelum, à l’endroit où mourut son fidèle cheval à la bataille d’Hydaspes en -326, il avait fondé la ville de Bucéphalie qui, dans le Penjab actuel, marqua un temps la limite orientale de son empire.
Avec le développement des routes de la soie au cours du Ier millénaire, l’Inde et les contrées qui y mènent attirent pour d’autre raisons. L’Occident a préféré puiser sa connaissance de l’Orient dans le Livre des merveilles de Marco Polo, publié en 1298, plutôt que dans le compte rendu des grandes figures du voyage de l’Islam, tel Ibn Battûta qui, de 1330 à 1346, visita et décrivit de manière précise l’Asie centrale et le sous-continent indien. La traduction des Mille et Une Nuits, qu’Antoine Galland publia en 1704-1717, a contribué de manière plus décisive à la naissance de l’orientalisme en France que le récit des voyages du commerçant Jean-Baptiste Tavernier et du séjour à la cour moghole du médecin François Bernier au milieu de XVIIe siècle. L’Inde des maharajahs, des yogis, des fakirs et des intouchables n’a dès lors cessé d’attirer les voyageurs. La spiritualité indienne, abordée dans le Siddhartha de Hermann Hesse, paru en 1922, étudiée par Mircea Éliade à Calcutta dans les années 1930, popularisée par Le Pèlerinage aux sources de Lanza del Vasto, publié en 1943, s’est incarnée dans le combat non-violent de Gandhi qui mena à l’Indépendance de l’Inde en 1947 et s’incarne encore dans l’influence spirituelle du 14e dalaï-lama, réfugié depuis 1960 à Dharamsala, dans l’Himachal Pradesh ; elle n’a, depuis lors, cessé d’attirer les voyageurs occidentaux.


Pendant dix-huit mois, Julien Demenois et Anne Heurtaux ont sillonné, sac au dos, le Proche-Orient, l’Anatolie, le Caucase, l’Iran, l’Asie centrale et le sous-continent indien. Du fil qu’ils allaient suivre, Anne et Julien ne connaissaient avant le départ que des bribes : chacun avait connu un morceau de Turquie et, ensemble, ils avaient admiré et profondément aimé le Sud brûlant de l’Inde, le Bengale raffiné, le Ladakh rocailleux. Par sa famille, Julien avait entendu des histoires d’Arménie, la Grande, et l’actuelle, et avait appris des rudiments de la langue. C’est pourquoi l’un des fils conducteurs de leur voyage devient les traces arméniennes. Des pierres du passé aux communautés présentes, cette quête leur fait retrouver les pas de leurs aïeux. Mais, par-delà cette trame, ce sont des pans de l’histoire et de l’actualité qui s’offrent à eux à travers les rencontres, les vestiges, leurs impressions. Darius, le régime des mollahs iraniens, Alexandre le Grand, les zones tribales pakistanaises, Tamerlan, le Caucase et les sources d’énergie, Akbar, la réalité de l’ex-URSS, l’islam, l’hospitalité… sont autant de mots qui prennent alors un sens et s’accompagnent d’images.
De la Syrie à l’Inde, les itinéraires sont infinis. Entre ces deux bornes, celui des jeunes voyageurs passe par le Liban, la Turquie, la Géorgie, l’Arménie, l’Iran, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, la Kirghizie, la Chine et le Pakistan. Naturellement, ils se sentent attirés par les « anomalies géographiques », généralement peu visitées et souvent peuplées de minorités. Cette attraction va poser, au fur et à mesure du voyage, les jalons de leur parcours. Aux antipodes de la Turquie balnéaire des bords de la Méditerranée, ils choisissent les steppes neigeuses de l’Anatolie orientale en plein hiver. Cet avant-goût d’Asie centrale les emmène à la rencontre d’un pays, kurde et anciennement arménien, authentique et hospitalier, en dépit du chômage, de la pauvreté et des conflits avec le pouvoir d’Ankara. Plutôt que de tracer leur route directement pour l’Iran, ils se détournent vers le Caucase. Fief chrétien au milieu de terres musulmanes, isolat linguistique, la région se blottit à la jonction de l’Europe et de l’Orient. Les quelque 8 millions d’habitants de Géorgie et d’Arménie cumulent les aspects originaux et attirent aujourd’hui les convoitises, à défaut des voyageurs.
En franchissant l’Araxe, outre le fait d’entrer en terre perse, le couple quitte l’hiver et découvre les couleurs et les senteurs du printemps iranien. Les provinces de l’Azerbaïdjan, du Kurdistan, du Khorassan et les rivages du golfe Persique offrent leur sens de l’accueil, leurs traditions, leurs histoires et leurs difficultés actuelles. Au pied du Köpet Dag débute l’Asie centrale ex-soviétique. Les cœurs des voyageurs sont happés par l’âme perse du Tadjikistan. La gentillesse de ses habitants – Tadjikes, Wakhis, Kirghizes – n’a d’égale que la rudesse de leurs vies et la beauté des paysages des monts Fans ou des Pamirs. Les épisodes du « Grand Jeu », entre Soviétiques et Britanniques, prennent vie au milieu de ces contrées austères et désolées.
Avant que l’hiver ne s’installe de nouveau, les voyageurs quittent le Xinjiang pour basculer sur le versant sud du Karakoram et entrer au Pakistan, alors en pleine ébullition politique, dont les régions septentrionales, constituées de montagnes acérées et de glaciers accessibles, abritent des populations uniques, comme les Baltis noorbakhshis, anciennement bouddhistes, nichées au milieu de vergers d’abricotiers. Ils se rendent à l’orée de l’Afghanistan et du Tadjikistan, parmi les Ismaéliens, à un jet de pierre du corridor du Wakhan, ou encore dans la fascinante ville pachtoune de Peshawar, au pied du col de Khyber. Alors que les plaines du sous-continent indien s’étendent devant eux, c’est dans les montagnes du Ladakh qu’ils décident de s’isoler au plus fort de l’hiver. De village en village, de vallée en vallée, ils découvrent la vie quotidienne des habitants et des monastères bouddhistes par -15 °C. Passant du bassin de l’Indus à celui du Gange, ils rejoignent ensuite le Brahmapoutre et les États du Nord-Est, coincés entre le Bhoutan, le Bangladesh et la Birmanie. Sur l’île fluviale de Majuli, à l’heure où l’Union indienne fête en couleurs l’arrivée du printemps, les portes des satras vishnouites de moines artistes s’ouvrent au milieu des populations d’origines birmanes et tibétaines.
En juin 2008, Anne Heurtaux et Julien Demenois concluent leur périple sur le plateau du Deccan, au cœur de l’Inde dravidienne. Les turbans colorés et les breloques argentées les saluent avant qu’ils ne rendossent une dernière fois leurs sacs.







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