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En Haute-Asie dans les pas de l’explorateur Nikolaï Prjevalski
par Jacqueline Ripart
le jeudi 18 décembre 2008 à 20 heures 30


Nikolaï Mikhaïlovitch Prjevalski naît en 1839 dans la région de Smolensk, d’un père militaire et d’une mère issue d’une famille de propriétaires terriens. En 1855, il s’engage dans l’infanterie et entame une vie de garnison, qui lui déplaît. Mais après deux années d’étude des sciences naturelles et militaires à Saint-Pétersbourg, il rédige une dissertation intitulée « Étude militaire et statistique de la région de l’Amour », qui lui vaut son admission à la Société russe de géographie.
En 1866, on lui permet de partir à Irkoutsk, et on lui confie rapidement une mission (1867-1869) : recenser les forces militaires des frontières mandchoue et coréenne, en étudier les populations, le milieu naturel ainsi que les voies de communication. Avec une modeste équipe, il rejoint la rivière Chilka, affluent de l’Amour, et fait route vers Blagovechtchensk puis vers l’actuelle Khabarovsk, à la confluence de l’Amour et de l’Oussouri, que l’expédition remonte sur 500 kilomètres. Le mois d’août 1867 est consacré à l’étude du lac Khanka. Nikolaï Prjevalski mène une incursion en Corée et parvient à Vladivostok, alors seulement peuplée de 500 habitants. L’expédition revient à travers les monts Sikhote-Aline au lac Khanka, où elle répertorie 120 espèces d’oiseaux. À l’automne 1869, Nikolaï Prjevalski rentre à Saint-Pétersbourg où il reçoit la médaille d’argent de la Société de géographie.
Au retour de ce premier voyage, Nikolaï Prjevalski émet l’idée d’une mission scientifique à travers la Mongolie et le Tibet, alors sous domination mandchoue. Soutenu par la Société de géographie, il se met en marche à la fin de l’année 1870. Depuis le lac Baïkal, il rallie Ourga, siège du Bouddha vivant des lamaïstes mongols, avant de rejoindre Pékin par la route du thé et d’entreprendre plusieurs expéditions à pied, à cheval et à dos de chameau : la première est conduite, malgré les tempêtes printanières, à la lisière orientale des vastes steppes mongoles ; les deux autres le mènent en amont du fleuve Jaune et jusque sur le plateau tibétain. Dans un effort ultime, il trace sa route de retour en 1873 à travers le Gobi, le plus grand désert d’Asie.
Déjouant les ruses mandchoues et la menace d’insurgés musulmans, le voyageur cartographie la région et constitue des collections naturalistes ; il décrit aussi, dans un récit savoureux, les mœurs et les institutions des éleveurs nomades dont il traverse les campements de yourtes. Patriote, il fait passer son devoir avant tout, endurant sans plainte les pénuries et les aléas climatiques.
De 1876 à 1878, Nikolaï Prjevalski mène une troisième expédition, en Dzoungarie et autour du Lop Nor : de Semipalatinsk, il se rend à Kuldja, dans la vallée de l’Ili occupée par les Russes. Avec neuf hommes, quatre chevaux et vingt-quatre chameaux, il traverse les Tian Shan. Détourné sur Korla par les rebelles musulmans, il longe le fleuve Tarim, puis, malgré l’hiver, explore les contreforts de l’Altyn Tagh. Au printemps 1877, l’explorateur rejoint le Lop Nor. Mais, à l’automne, il tombe malade et, en février de l’année suivante, un messager lui intime l’ordre de s’arrêter pour ne pas aggraver la situation diplomatique avec la Chine. À son retour, son exploration du Lop Nor et son travail de collecte naturaliste sont salués par toutes les sociétés de géographie d’Europe.
Promu colonel, Nikolaï Prjevalski finance une ambitieuse expédition au Tibet, menée de 1879 à 1880. Parti de Zaïsansk, il s’engage dans une course vers Lhasa. Il rejoint les oasis de Barköl et de Hami en longeant l’Altaï, dans l’est de la Dzoungarie. Des Kirghizes lui montrent la peau d’un cheval sauvage, l’espèce aujourd’hui appelée « cheval de Prjevalski ». Il fait ensuite étape à Dunhuang avant de rejoindre le Tsaidam. L’officier russe est résolu à gagner Lhasa. Mais Chinois et Tibétains s’acharnent à lui barrer la route. À seulement 250 km de la ville sainte, il doit rebrousser chemin, via l’Ala Shan et Urga. Le retour triomphal à Saint-Pétersbourg culmine par une audience du tsar Alexandre II.
Nikolaï Prjevalski lance une dernière expédition, à la recherche des sources du fleuve Jaune en 1883 : après la traversée du Gobi, il rejoint le Kokonor. Il relève l’emplacement des sources du Huang He puis il se dirige vers le bassin du Yangzi Jiang, dans l’est du Tibet. Mais repoussé par les agressives populations khampa et golok, il abandonne la route de Lhasa, explore l’Altyn Tagh durant l’hiver et rejoint le Tsaïdam au printemps puis le Lop Nor, où il séjourne cinquante jours. L’expédition traverse ensuite les contreforts des Kunlun, fait étape à Khotan avant de franchir le Taklamakan du sud au nord. Enfin, via les Tian Shan, le groupe rentre en territoire russe en novembre et arrive à Karakol, sur le lac Issyk Kul, où Nikolaï Prjevalski meurt en 1888.
La recherche scientifique sert les ambitions territoriales de la Russie impériale. La seconde moitié du XIXe siècle voit le réveil de l’intérêt du tsar pour l’Asie et l’apogée du Grand Jeu, la rivalité russo-britannique pour la possession du Turkestan. L’Empire céleste vacille, rongé par les dissensions internes et les attaques des puissances coloniales, qui lui arrachent le droit de commercer en ses frontières. De simple marche désertique de la Sibérie traversée par les caravanes de négociants de fourrures et de thé, la Mongolie devient le centre géographique de l’Asie et le seuil de la Chine. Acteur de la course des Russes vers le soleil levant, Nikolaï Prjevalski incarne à leurs yeux, et incarnera encore à l’époque soviétique, l’explorateur par excellence.


Née en 1956, Jacqueline Ripart se passionne pour le cheval dès l’âge de 10 ans. Des années durant, elle pratique l’équitation, notamment en compétition. Elle enseigne même cette discipline, crée en 1986 la compagnie de tourisme équestre Cheval nomade et organise jusqu’en 1989 des voyages à cheval en France, en Espagne, au Maroc et en Tunisie. Elle réalise ensuite plusieurs films documentaires et reportages sur le monde du cheval et publie de nombreux ouvrages sur ce thème.
Après les chevaux d’Europe, d’Afrique du Sud et de la cordillère des Andes, elle s’intéresse en 2001 à ceux d’Asie centrale. La disparition du cheval et de la culture équestre des nomades kirghiz la pousse à créer à Bichkek, en 2004, la fondation Kyrgyz Ate, qu’elle dirige depuis lors. Son objectif : sauvegarder ce cheval ancestral et participer au renouveau de la culture qui lui est si intimement liée. Depuis 2006, elle étend son action de sauvegarde aux Kirghiz du Pamir tadjik. Parallèlement, elle poursuit des recherches sur l’explorateur russe Nikolaï Prjevalski, parcourant les régions qu’il a explorées, feuilletant les milliers de documents et d’objets qu’il a rapportés de ses voyages. Étape majeure dans son intérêt pour cet homme illustre, elle publie en 2007 son Voyage en Mongolie et au pays des Tangoutes (Transboréal). Sa passion pour cette figure de l’exploration sert de trame au documentaire L’Incroyable Voyage de Nikolaï Prjevalski sur le Toit du monde, réalisé par Didier Parmentier (Celtic Films/Equidia, 2008).
Jacqueline Ripart appartient par ailleurs à la Société des explorateurs français et préside l’Association française du cheval kirghiz. Elle a été, en 2007, la première personne étrangère à recevoir à Bichkek le prix de la présidence de la République pour sa contribution à la promotion de la culture kirghize, notamment dans le cadre du festival At Chabysh qu’elle a fondé et organise chaque année en octobre dans la plaine du Tchou puis sur les rives du lac Issyk-Koul.





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