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Peuples et musiques de la vallée de l’Omo, en Éthiopie
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le mercredi 27 février 2008 à 20 heures 30


L’Éthiopie compte plus de quatre-vingts groupes ethniques sur son territoire. On en dénombre quarante dans la moitié méridionale et pas moins de quatorze dans la seule région du sud-ouest, la vallée de l’Omo. En 2001, le gouvernement de la République fédérale d’Éthiopie rassembla les trois anciennes provinces administratives du Sud (Gamo Gofa, Kaffa et Sidamo) et créa le nouvel État régional des « Nations et peuples du Sud ». Le puissant fleuve dont la région tire son nom étend ses méandres boueux sur plus de 1 000 kilomètres, de sa source au nord, dans les plateaux du Choa, jusqu’au lac Turkana, la fabuleuse « mer de jade » du Kenya dont le delta mord sur le territoire éthiopien. Située aux confins sud-ouest du pays, aux frontières du Kenya et du Soudan, la basse vallée de l’Omo réunit une diversité géographique et humaine exeptionnelle. Cette contrée lointaine et inhospitalière pour les Abyssins, Éthiopiens des hauts plateaux (à 900 kilomètres de la capitale Addis-Abeba), est peuplée de Shanqillas, Noirs parmi les Noirs, « êtres sauvages et primitifs nés pour l’esclavage » selon la dénomination de l’Éthiopie impériale. Elle demeure à ce jour, en raison de sa difficulté d’accès, peu affectée par la modernité.
Les peuples de la basse vallée de l’Omo pratiquent un mode de vie agropastoral, combinant petite agriculture et élevage bovin et ovin. Ils cohabitent dans une harmonie toute relative avec leurs voisins. Les périodes de paix, propices aux échanges et aux services mutuels, alternent avec des périodes de violences guerrières : razzias sur les troupeaux, viols des femmes, pillages des hameaux ennemis, luttes intestines ataviques et héréditaires. La lance d’autrefois est remplacée par les armes automatiques qui circulent depuis les guerres civiles au Soudan. Découvertes tardivement par deux voyageurs autrichiens, en 1888, puis annexées au royaume d’Éthiopie dix ans plus tard par l’empereur Ménélik, ces sociétés vécurent pendant longtemps en autarcie, hors de toute influence et des invasions extérieures, comme oubliées. La répartition des groupes humains, dont l’ethnogénèse et l’ethnohistoire restent grandement méconnues, est à peu près identique aujourd’hui à celle du XIXe siècle. Nyangatom, Dassanetch, Surma, Mursi, Hamer, Bena, Karo, Bodi sont autant de « pasteurs guerriers » qui habitent ces vastes horizons. Entités linguistiques et culturelles autonomes, ces sociétés fières, éprises de liberté, ne reconnaissent que du bout des lèvres le gouvernement central.
La basse vallée de l’Omo, un des lieux les plus reculés et pittoresques d’Éthiopie, est une région témoin de l’Afrique d’avant les Blancs, une survivance unique des temps ancestraux. Les anciens savent que pour leur peuple, c’est la fin, ils le sentent. Leurs regards mélancoliques parlent pour eux. Leur univers traditionnel est cerné de toutes parts. Ils entrent à grands pas dans le monde contemporain en passant directement du néolithique à l’ère nucléaire, et savent qu’ils ne lui résisteront pas longtemps. Toutefois, l’originalité des fiers guerriers nilotiques perdure dans leurs traditions de chant et de poésie chantée… L’inspiration première en est le troupeau, l’unique richesse. Lors des grandes soirées où tout le village se réunit pour chanter, danser et s’amuser, on raconte la beauté et la force des zébus, on fait l’éloge des grands guerriers du clan qui ont courageusement protégé le bétail contre les razzias des ennemis, on évoque les héros qui ont tué le plus grand nombre d’adversaires au combat… Chacune des tribus a développé sa musique selon des critères esthétiques propres et originaux. Toutefois, des influences et interactions existent entre ces sociétés, amenées à se rencontrer, communiquer et échanger des informations. Certes, tout le monde peut pratiquer une forme d’expression musicale, sans distinction d’âge, de caste, de sexe, etc., mais il existe toutefois pour chacune des catégories socioculturelles des répertoires appropriés ou circonstanciels, liés à toutes sortes d’occasions particulières au cours de l’année ou d’une vie : chant de travail, de divertissement, de troupeaux, chants spirituels, magiques, de séduction, d’amour, de deuil…


Bastien Lagatta a poursuivi des études de musique et d’ethnomusicologie. En 2000, il fonde Badila, formation musicale qui allie les traditions orientales, arabo-persanes et indiennes, dont il organise bientôt des tournées, notamment en Érythrée. En juin 2003, il entreprend, pour le compte du CNRS et du ministère des Affaires étrangères, un voyage de plusieurs mois dans les sociétés agropastorales de la vallée de l’Omo. Son projet est d’y découvrir le mode de vie des guerriers qui y vivent grâce à l’élevage ovin et bovin ainsi qu’à une agriculture céréalière de subsistance. Il partage ainsi la vie quotidienne des tribus semi-nomades nyangatom, mursi et bodi et aborde l’étude de leurs répertoires musicaux. Ce périple de plusieurs centaines de kilomètres le long du fleuve, entre la plaine de Nakua chez les Nyangatom et le parc national du Mago, près duquel vivent les Mursi et les Bodi, l’amène au cœur d’une humanité aux mœurs singulières…
En février 2006, avec le soutien de l’UNESCO, il effectue une seconde mission dans cet environnement naturel époustouflant, revisitant la plupart des lieux déjà repérés et poursuivant sa découverte de la région. Peuples attachants, ces Nilotiques vivent dans un univers à l’équilibre précaire, aussi était-il urgent que soit entrepris un large travail de préservation de leur patrimoine musical.



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