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En parapente, du Karakoram au Dolpo
par Philippe Nodet
le mercredi 19 décembre 2007 à 20 heures 30


Le vol libre est apparu à la fin des années 1970. Voler comme les oiseaux, à la grâce du vent, avec une aile certes artificielle, mais qui serait comme une excroissance naturelle de son propre corps… telle était la quête obstinée d’une poignée d’originaux. Les débuts furent homériques : les premières ailes étaient peu performantes et parfois même dangereuses. Mais ces précurseurs ont étudié avec passion les secrets de la mécanique du vol. Ils ont appris à lire l’alphabet des nuages, la subtile alchimie de l’aérologie. Ils ont appris à maîtriser non plus l’art de la chute, mais l’art du vol, en volant de plus en plus longtemps, de plus en plus loin. Et aujourd’hui, les enfants d’Icare volent pour de vrai. Leurs ailes désormais performantes et fiables sont des deltaplanes ou des parapentes. Deux chiffres résument le formidable chemin parcouru : 430 kilomètres pour le plus grand vol en parapente, et 700 kilomètres en deltaplane ! À la seule force des ascendances liées au soleil et au vent ! Le vol libre est ainsi vite devenu un sport à part entière, avec ses règles, ses exploits, ses compétitions et ses champions. D’autres ont suivi jusqu’au bout les chemins de traverse, et se sont mis à rêver à de voyages aériens. Vol bivouac ou vol migratoire, deux mots pour imiter radicalement l’insolente liberté des oiseaux. Dans le harnais du voyageur ailé, un duvet, des vêtements, quelques victuailles, et commence la randonnée aérienne au long cours, en parapente ou en deltaplane. Le soir on atterrit là où l’on redécollera le matin pour un nouveau vol de distance. Et si les conditions aérologiques ne sont pas favorables au vol, alors on marche ou l’on attend, patiemment. Autonomie, et simplicité totale dans la démarche : marche ou vol. Et s’enivrer du simple déroulement de l’espace, tantôt au rythme de l’oiseau, tantôt à celui de la tortue. En fonction de son niveau, au gré de ses humeurs on peut choisir de s’imposer un itinéraire, ou au contraire de jouer résolument la carte de l’errance, au gré du vent. C’est le Valaisan Didier Favre qui fut le véritable pionnier de cet art. Il avait entrepris à de nombreuses reprises une traversée des Alpes, en deltaplane, de la Méditerranée à la Slovénie. Un long chemin en forme de catharsis pour ce pilote, au passé de compétiteur, qui dut au fil de ses expériences apprendre les vertus de la lenteur, et les joies d’une immersion dans la nature. Quand il réussit enfin à rallier la Slovénie, à la troisième tentative, le compétiteur s’était définitivement mué en vagabond aérien. « Si je suis capable de gagner n’importe quel sommet à pied, si je peux survivre partout en adoptant cette philosophie de vagabond, tous les voyages sont à portée d’aile. Demain, avec un matériel plus léger, encore plus performant, les projets fous perdront leur folie », écrivait Didier Favre dans Le Vagabond des airs au début des années 1990. Depuis le parapente s’est irrésistiblement développé, et sa légèreté, sa facilité de mise en œuvre, sa capacité à atterrir dans les terrains les plus scabreux l’ont naturellement imposé comme l’aile idéale pour le vol bivouac. Et aujourd’hui dans le petit monde du vol libre, la pratique du vol bivouac en parapente est en pleine effervescence. De petits voyages de quelques jours à travers les Alpes jusqu’aux grandes chevauchées à travers l’Himalaya ou les Andes, en passant par les hauts plateaux de l’Abyssinie… C’est littéralement un « autre » art du voyage qui se développe. Avec sa propre mécanique, subtile et mystérieuse, d’enchaînement de situations, de paysages et de rencontres au hasard des vents. Et animé d’un véritable état d’esprit, celui d’un nomadisme en osmose avec les éléments.


Escalader, le nez au vent et à la vitesse d’un ascenseur de gratte-ciel, les plus hautes parois de la planète. Survoler des heures durant, à 7 000 mètres d’altitude, en pleine eau du ciel, un océan de montagnes englacées. Tracer ainsi sa route sur des centaines de kilomètres, à travers l’Himalaya, avec pour seul viatique un parapente, un duvet et sa provende… C’est le rêve devenu réalité de Philippe Nodet, qui a entrepris, depuis 2001, une série de grands vols bivouacs en Himalaya. Parfois accompagné, parfois seul, il a ainsi parcouru en volant la majeure partie de l’Himalaya occidental, de l’extrême ouest du Karakoram jusqu’au Dolpo à l’est.
C’est entre Dharamsala en Inde et la frontière népalaise qu’il réalisa son premier vol en Himalaya, en compagnie de son ami Gildas Moussali. Cinq cents kilomètres pour une dizaine de jours d’aventure, qui leur permirent notamment de traverser le Garwhal où sourd le Gange, et de flirter au plus près du sanctuaire de la Nanda Devi. Cinq ans plus tard, Philippe Nodet, en solitaire cette fois, poursuivit son grand chemin vers l’est. Parti des confins du Far West népalais, délaissé par les touristes, il vola et marcha jusqu’au cœur du Dolpo.
Mais c’est au Pakistan, dans le massif du Karakoram, qu’il accomplit, avec Julien Wirtz, ses plus audacieux voyages aériens. Eric Shipton, célèbre explorateur et alpiniste des années 1950, disait de ce massif qu’il renfermait les montagnes les plus spectaculaires de la terre. C’est en tout cas son nœud orographique le plus puissant, que l’on peut résumer en quelques chiffres : 300 sommets de plus de 6 000 mètres d’altitude, 140 de plus de 7 000, cinq de plus de 8 000 mètres, et une théorie de glaciers, les plus grands de la planète en dehors des pôles.
Protégé des influences de la mousson, le Karakoram, très aride, bénéficie d’une aérologie hors norme. À tel point qu’il est parfois possible de se hisser à plus de 7 500 mètres d’altitude, en surfant des ascendances d’une ampleur inégalée. Philippe Nodet et son compagnon de vol en ont ainsi fait leur terrain d’aventure favori, imaginant et réalisant des parcours de plusieurs centaines de kilomètres, à la faveur des courtes fenêtres de météo favorable.
Trois vols bivouacs successifs leur ont permis de parcourir la quasi-totalité du massif, soit près de 1 300 kilomètres, entre le corridor du Wakhan à l’ouest, la frontière chinoise au nord et la frontière indienne à l’est. En survolant au passage les fameuses tours de Trango, les quatre versants du Nanga Parbat et les gigantesques avenues glaciaires d’Hispar et de Biafo. Chaque vol couvrait, en quelques heures, des distances équivalant à plusieurs semaines de marche et d’ascension !
Engagement et autonomie totale, légèreté et simplicité sont les maîtres mots de leur état d’esprit et de leur démarche. Quant aux itinéraires, Philippe Nodet les a tracés en tenant compte avant tout des lois de l’aérologie et des contraintes du relief. Mais ils font aussi écho à son imaginaire, nourri de lectures ; Wilfried Thesiger, Eric Shipton, Bill Tilman, les espions du Great Game, en passant par les alpinistes Mummery, Buhl ou Messner, tous l’ont inspiré au travers de leurs récits hallucinés. Il n’y eut pas un vol qui n’évoquât à un moment ou à un autre la trace d’un passage, la mémoire d’un exploit.
Aujourd’hui, le temps de la grande exploration est révolu et, à l’heure de Google Earth, le Karakoram n’est plus blank on the map. Mais il demeure un massif méconnu des géographes, et un terrain d’aventure presque vierge pour les alpinistes. Le parapente, aussi fragile et dérisoire soit-il, s’est révélé un formidable outil d’exploration des entrailles même du massif, et permit aux deux parapentistes d’être les spectateurs actifs d’un décor inouï de parois, de vallées et de glaciers encore inviolés. En volant plus haut que ne le peuvent les hélicoptères de l’armée pakistanaise, à la seule force des ascendances, Philippe Nodet et ses compagnons de vol apportent la preuve qu’il est encore possible d’explorer, avec une logistique minimaliste et pour seul but celui de la beauté himalayenne.








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