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Trois séjours auprès des Nénetses, éleveurs de rennes de Sibérie
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le mercredi 17 octobre 2007 à 20 heures 30


Les Nénetses sont les plus grands éleveurs de rennes au monde et figurent parmi les derniers peuples du Grand Nord à avoir conservé leur mode de vie ancestral. Le renne leur procure nourriture et peaux et leur permet de circuler dans l’immense toundra arctique d’Arkhangelsk à Norilsk, où la moitié d’entre eux survivent encore dans la toundra où la température peut atteindre –65 °C. Les Nénetses, le deuxième plus grand peuple autochtone de Russie après les Iakoutes, sont au nombre de 38 000 (en comparaison, le Canada compte 45 000 Inuit). Leurs terres de tradition se situent dans la péninsule de Yamal, au cœur du District autonome yamal-nénetse qui contient 90 % des réserves en gaz de la Russie. Les Nénetses suivent la course migratoire des rennes, inchangée depuis des siècles. Ils migrent vers le nord l’été pour fuir la chaleur et les moustiques, et vers le sud l’hiver pour se protéger dans la forêt du froid et des blizzards. Chaque clan suit sa route de prédilection, traversant toujours les mêmes plaines austères, les mêmes marécages et rivières. Dans une sourde rumeur, des dizaines de bêtes tirent leurs traîneaux en bois, chargés de casseroles, d’armes, de filets de pêche et de vêtements. Le soir, en quelques minutes, chaque famille érige son tchoum, une tente conique couverte de peaux de renne bien sûr.
Certains Nénetses parlent russe. Ils ont appris à lire et à écrire dans des internats, et ne descendent au village que pour voir un médecin ou se procurer outils et autres biens nécessaires. D’autres ne parlent que nénetse, vivent en autarcie et s’abstiennent de contact avec les Russes. Il arrive parfois qu’une famille s’enquière auprès du visiteur du nom du dernier tsar…
Les Nénetses ont préservé leurs croyances animistes et dialoguent régulièrement avec les éléments à travers les esprits. Les hommes sacrifient des rennes blancs et vouent un culte aux idoles, des figurines taillées dans le bois ou en pierre. Ils ont gardé un lien avec le sacré, avec une intelligence invisible, que nous avons oublié depuis longtemps. Selon l’expression de Jean Malaurie, « ils sont Lascaux vivant ».
Contrairement à d’autres autochtones de Sibérie tels les Tchouktches, les Dolganes ou les Nganassanes, les Nénetses ont résisté à la colonisation russe et à la montée de l’industrie vers le Nord. Pour combien de temps encore ? Gazprom, le bras droit du Kremlin, quadrille la toundra de pipelines, de pistes goudronnées et de chemins de fer qui bloquent les routes de migration du renne. Les Nénetses doivent aller toujours plus loin pour vivre en paix. Ils sont aussi harcelés par des pasteurs baptistes, financés par des églises américaines. Enfin, une autre menace, lourde de conséquences, pèse aussi : l’exode des femmes vers les villes.
Chaque jour qui passe est un exploit dans la toundra. L’homme trouve sa fierté à s’occuper des rennes, à chasser et à pêcher. En ville, un homme nénetse est inutile, il s’ennuie et boit. Les femmes, elles, rêvent d’une vie citadine où elles n’auraient plus besoin de faire la lessive dans la rivière gelée, de couper du bois pour se chauffer, de confectionner des habits en peau de renne pour leur famille. C‘est pourquoi nombre d’entre elles veulent gagner l’école, voire l’université pour tenter d’échapper à leur condition. Leur exode crée un préoccupant déficit de femmes dans les campements de la toundra. Cependant, les Nénetses, otages des géants du gaz et du pétrole, en proie au prosélytisme des baptistes, à l’exode des leurs et aux affres du réchauffement climatique, restent optimistes. Ils ont survécu à tous les aléas du passé et savent qu’ils relèveront ces nouveaux défis.


Astrid Wendlandt s’intéresse aux peuples du nord de la Sibérie depuis 2001. Lors d’un reportage pour le Financial Times sur les survivants du Goulag à Vorkuta, elle a croisé des éleveurs de rennes qui habitaient les environs : des Nénetses, cousins éloignés des Inuit du Canada et du Groenland. Ils vivent aujourd’hui comme il y a dix siècles. En suivant la migration de leurs bêtes, ils parcourent en quête de pâturages parfois plus de 1 000 kilomètres. Comment se fait-il qu’ils aient réussi à préserver leur mode de vie ancestral ? Comment les Nénetses ont-ils survécu à la tyrannie des tsars, aux répressions soviétiques et à l’anarchie de la perestroïka ? Peu de réponses se trouvaient dans les livres. Les publications sur ce peuple étaient rares en Occident. L’Arctique russe est resté fermé aux scientifiques et explorateurs étrangers pendant presque tout le XXe siècle. Pour en savoir plus, il fallait aller dans la toundra. En 2005, Astrid Wendlandt revient à Vorkuta – pour son compte cette fois. Elle part deux semaines en vezdyekhod, un véhicule à chenillettes que les Russes utilisent pour sillonner la toundra. Elle accompagne des hommes d’affaires qui troquent des produits alimentaires contre les andouillers de renne, vendus cher en Asie pour leurs propriétés aphrodisiaques. Elle voyage aussi une semaine à pied, notamment avec Vladimir, un vétéran de l’Afghanistan devenu homme des bois. En 2006, elle revient à Vorkuta et passe du côté asiatique de l’Oural, dans la péninsule de Yamal. Accompagnée du même Vladimir, elle longe à pied, en voiture et en train le chemin de fer en construction qui reliera le supergisement de gaz de Bovonenkovo et la capitale régionale de Salekhard, la voie ferrée la plus septentrionale du monde. Sur la route, ils croisent de nombreux Nénetses mais aussi des Khantis, cousins des Huns, apparentés aux Hongrois, et des Komis, un autre peuple membre de la grande famille finno-ougrienne. En septembre 2007, Astrid Wendlandt séjournera à nouveau un mois dans la toundra pour chercher en hélicoptère les enfants des campements dispersés afin de les mener à l’école.





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