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Le monde caravanier du Sahara
par Jean-Pierre Valentin
le mercredi 10 octobre 2007 à 20 heures 30
En partenariat avec le magazine Animan



Depuis la nuit des temps, des caravanes sillonnent le Sahara et accompagnent les pèlerins, les commerçants et les trafiquants au cœur de ses immensités inhospitalières… Que deviennent, à l’aube du XXIe siècle, ces files de dromadaires, ces expéditions hauturières qui arpentent inlassablement le désert ?
Les Touaregs des monts de l’Aïr s’élancent dès l’automne pour de longs mois. À la suite d’un madugu, le maître de la caravane, qui connaît l’itinéraire, les chameliers kel ewey traversent le Ténéré en direction des salines et des palmeraies du Kaouar. Chargés de ballots de foin, les dromadaires chenillent dans les larges vallées avant d’affronter l’aveuglante lumière lors d’étapes interminables. À l’ouest de l’Adrar Madet, le puisard d’Ajioua signale le dernier repère, au pied du massif. Les provisions d’eau et de bois effectuées, les hommes – un pour dix bêtes – piquent plein est, via la falaise et le puits d’Achegour. Avant les premières lueurs et jusqu’à la nuit avancée, les files progressent, sans jamais s’arrêter. Il faut marcher, mener trois cents chameaux bâtés et atteindre l’autre rive avant que les provisions ne s’épuisent. Dans l’oasis d’Achenouma, les denrées transportées – blé, mil, oignons, tomates, piments rouges et fromages déshydratés – sont échangées contre des monceaux de dattes. Le troc domine, où deux types de mesure permettent les transactions entre éleveurs touaregs et sédentaires kanouris ou toubous. Pendant que sont confectionnés les contenants en fibres de palme, certains hommes dirigent une centaine de dromadaires vers Kalala, l’aire salifère qui jouxte le bourg de Bilma. Là, ils achètent les cônes et les galettes de sel gemme prisés des nomades du Sahel. Cette caravane, comme toutes celles qui persistent au Sahara, est une aventure commerciale d’envergure nécessaire à la survie de groupes humains importants. La taghlamt des Touaregs du Ténéré représente la première tranche, la plus fascinante, d’un itinéraire qui conduit ensuite les caravaniers vers les marchés et les champs du Soudan, en bordure de la frontière nigériane.
Les Toubous du massif du Djado, aux confins du Sahara nigérien, pratiquent également l’échange caravanier au long cours. À certaines saisons, ce sont même leurs femmes qui conduisent les « vaisseaux du désert » au cœur du Ténéré méridional. Les épouses touboues, fines, tout en os, poignard de bras bien visible, fréquentent crânement l’âpreté des sables, l’erg de Bilma. Leurs files chamelières sont moins rodées peut-être que celles menées par les Kel Ewey, plus hétéroclites, mais évoluent dans un univers tout en volume, en courbe, en cols à franchir. Il faut dans ce chaos dunaire éviter la bascule des faix au fond des ravins sablonneux, redoubler de vigilance quand souffle le vent qui masque les reliefs… Ces équipées bien souvent familiales atteignent les marchés de Ngourti, Nguigmi, Tasker, les rives du lac Tchad.
Aux limites sud du désert, cernés par une steppe rabougrie, les nomades wodaabe marchent devant leurs zébus et, dès la fin de l’hivernage, célèbrent la beauté lors de rassemblements festifs imposants. Ils mènent inlassablement leurs majestueux troupeaux aux limites des terres arables. Riche de tabous vieux comme le monde, ce peuple, dit « de l’interdit », perpétue un mode de vie d’une extrême mobilité, toujours à la recherche du bien-être de son bétail, aux aguets, à la poursuite des nuages… Ses campements sont invisibles, évanouis dans l’univers steppique des terres subsahariennes. Si la saison les y oblige, les éleveurs peuvent parcourir des distances énormes, changer de pays pour sauver leurs animaux. Comme tous les pasteurs, ils utilisent le sel fossile du désert pour accroître la vitalité de leurs bêtes.


Après avoir vécu auprès des éleveurs ouest-africains, nomades wodaabe, transhumants touaregs, chameliers maures, bergers aït atta du Haut-Atlas central marocain, Jean-Pierre Valentin a désiré arpenter d’autres horizons, pourtant voisins, en vue de suivre le transport et le commerce des dattes et du sel gemme.
Il voulait vivre ces caravanes contemporaines de l’intérieur et, comme pour ses séjours au cœur des campements, s’y sentir en immersion.
Si le désert lui a d’abord permis de s’éloigner de notre société matérielle aux repères flous, son immensité est vite devenue un lieu de quête, de recherche d’expériences constructives. Passé les premiers séjours par trop contemplatifs ou manichéens, le voyageur est devenu un « rat » de bibliothèque, un chineur toujours en appétit de découvertes inattendues. Comme souvent, si l’idéalisation est aisée – dans un monde de pasteurs simples où la vie est belle –, la réalité est douloureuse dès que s’estompe le voile – surtout quand l’univers abordé est en proie aux rébellions !
Régulièrement, au cours de ses voyages, Jean-Pierre Valentin a croisé le chemin de files commerciales d’ânes ou de dromadaires. C’est en Mauritanie orientale que le contact s’opère plus directement. Là, il se souvient d’un crépuscule où, avec deux amis maures dans l’attente d’une caravane depuis des jours, il est tombé nez à nez avec une escouade du clan El-Taleb à la tête de trente-deux chameaux chargés d’amersâl, de la croûte de sel… Ces Sahariens, parfaitement à l’aise, évidemment à leur place dans leur milieu, étaient tout surpris de son excitation communicative ! C’est au Niger surtout qu’il a eu la chance d’accompagner des caravanes hauturières, au cœur de régions imposantes. Les itinéraires principaux sont connus, reste à rencontrer son madugu, son guide, à fixer un rendez-vous et à prendre la piste… Le défi en ce qui le concernait était de vivre la caravane touarègue, d’y prendre pleinement part, mais aussi de la filmer ! Quand on sait que la traversée est menée tambour battant, sans répit, de l’aurore à la nuit avancée, il faut alors l’imaginer, toujours préoccupé par le matériel, suer sang et eau pour devancer puis rattraper la colonne… de la haute voltige exténuante, atténuée par la participation de ses hôtes qui s’amusaient de cette suractivité chronique.
Plus tard, avec les caravanes menées par les femmes touboues, dans les vallons de l’erg de Bilma, l’épreuve sera moins pénible, du fait principalement de journées de marche réduites. Les Toubous ne transportent pas de fourrage pour leurs bêtes, aussi chaque minuscule pâturage est-il l’occasion d’une halte, toujours pour le bien-être des chameaux.
Jean-Pierre Valentin a pleinement vécu ces caravanes, cette expérience d’exception du désert, malgré la difficulté liée en particulier aux tournages, comme la récompense ultime de ses pérégrinations sahariennes.






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Livre de l’intervenant en rapport avec cette conférence :
Ténéré, Avec les caravaniers du Niger


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