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Les émotions de l’alpinisme en solitaire
par
le jeudi 9 mars 2006 à 20 heures 30
En partenariat avec les éditions Guérin



Né à Paris en 1958, Christophe Moulin a grandi dans les Hautes-Alpes, où il s’est établi aux portes du massif du Queyras. S’il commence à pratiquer l’alpinisme au lycée d’Embrun, dès l’adolescence, c’est sa rencontre avec l’« anar » Crop, de douze ans son aîné, qui le propulse à 18 ans dans la voie des cimes. Devenu pisteur secouriste, il obtient en à peine deux ans le monitorat de ski et l’examen probatoire pour devenir aspirant guide. Gardien du refuge de l’alpe du Lauzet l’été, il s’entraîne en enchaînant les voies en rocher, qui le mèneront ensuite jusqu’aux gorges du Verdon et aux calanques de Cassis. Avant même l’examen du probatoire d’aspirant guide, Christophe Moulin a accompli en solo ou avec un camarade de grimpe, dans l’ordre croissant de difficulté, l’escalade des Cent plus belles courses répertoriés par Gaston Rébuffat. Auteur de premières en solitaire dans les grandes faces de l’Oisans – la face nord de l’Olan (en 1989), le pilier sud des Écrins, la face sud du Fou et l’enchaînement Meije-Ailefroide (en 1992), Christophe Moulin met un terme aux ascensions solitaires auxquelles il avait déjà songé renoncer en 1993, dans le Pamir-Alaï kirghize, par l’enchaînement des trois faces nord de la Grave – le Râteau, la Meije et le pic Gaspard. Il a enseigné de 1990 à 1999 à l’École nationale de ski et d’alpinisme et encadré de 2000 à 2004 l’équipe de France d’alpinisme. Depuis dix ans, Christophe Moulin entraîne par ailleurs l’équipe nationale de jeunes alpinistes.


Outre de nombreux articles dans les revues de montagne, Christophe Moulin a écrit Solos (Guérin, 2005), son autobiographie.

« Il y a en moi un excès d’agressivité. Elle doit sortir. Je veux me battre. Je rêve d’un truc violent. Un projet qui fasse mal au ventre rien que d’y penser. Je veux aller en pleine bataille, me propulser en enfer. Je déclare la guerre à mes hésitations, à mes trop longues jambes, à ma maigreur, à mon aspect androgyne, à ma peur des filles.
Est-ce pour prouver à ma mère que les hommes peuvent s’engager et tenir ? Peut-être.
Je souhaite aller au bout des choses. Je veux être un dur, un solide, un montagnard, mais pas n’importe comment. Réussir, oui, mais avec la manière.
Gravir une face nord en hiver au cœur de l’Oisans, c’est comme partir en bateau à voile dans la tempête. On y va, ou on n’y va pas, mais on ne marche pas au moteur. Au cœur de l’Oisans, pas de dépose hélicoptère ni de récupération. La radio ne passe pas bien et, en hiver, c’est une journée de marche pour rejoindre le pied des faces. Tout cela me convient, c’est ainsi que je souhaite l’aventure.
Je n’ai pas encore le courage de l’affronter tout seul mais, petit à petit, le solo surgit comme une réponse logique, comme un antidote à un poison.
Je ne sais pas encore que l’antidote lui-même m’intoxiquera. » (p. 85)

« De mon belvédère, j’observe la vallée de la Romanche et sa vie paisible. Je n’ai nullement l’impression d’être noyé au milieu d’une montagne comme un point microscopique. Je me vois étrangement gigantesque. Il me semble que je pourrais attraper les voitures comme des jouets et les ranger dans leurs garages respectifs. Je voudrais ramasser les maisons des villages situés sur le versant sud du Chazelet comme on prend une poignée de terre et faire place nette. Avec mon index planté au milieu de la Romanche, je regarderais monter l’eau contre ce barrage éphémère puis je lâcherais le tout, observant la monstrueuse vague déferler sur le bas de la vallée emportant tout sur son passage… Je me sens chez moi.
Comme chaque soir de solitude, je revois le scénario de la journée. Je prends conscience aussi des blancs qui existent au milieu du film. Il y a des moments dont je n’ai plus de souvenirs. Cela peut aller de deux minutes à plusieurs heures. » (p. 227-228)

« En effet, à cette époque, la petite notoriété que j’acquiers dans le milieu de l’alpinisme sème en moi la confusion et crée une accoutumance perverse à l’adrénaline, cette petite hormone qui rend dépendant. Mais aussi à la presse dans laquelle je guette la moindre nouvelle ou la moindre photo de moi, veillant à ne pas être oublié.
Pouvoir renvoyer l’ascenseur à mes sponsors en obtenant des articles dans les magazines me panique. J’en arrive à devenir jaloux de ceux qui monopolisent ces chroniques et qui, selon mes jugements hâtifs de l’époque, ne le méritaient pas. Cela contribue à me donner la haine de ce milieu, de ses représentations et de ses artifices. Ainsi, glissant de la misanthropie à la paranoïa, c’était moi, ligoté par mes contradictions, que je ne pouvais plus supporter. » (p. 313)

« Ma tête a besoin de repos, je dois me préparer à affronter la vallée. Une nouvelle vie commence, ma vie avec les autres et non plus à côté. Depuis longtemps, certainement, vous m’attendiez. Moi aussi, sans le savoir. Je viens vers vous, vers toi, la vie, les bras grands ouverts. J’ai quitté la chambre de mon héroïsme, de mon égoïsme, et je ne referme même pas la porte. Inutile, je n’y reviendrai pas. Je suis un homme, et le monde des hommes m’attend. » (p. 300-301)




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Livre de l’intervenante en rapport avec cette conférence :
Solos


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