Thierry Mauger


Maison peinte de Rijal Alma – Asir (Arabie Saoudite)
Année 2008
© Jérôme-Cécil Auffret
Docteur de l’EHESS en anthropologie sociale et ethnologie, chargé de cours, spécialiste des Hommes-fleurs du Asir.

Né à Nice en 1947, Thierry Mauger a connu la mobilité géographique liée aux mutations de son père officier de gendarmerie. Passionné d’électronique, construisant lui-même ses émetteurs et devenu radioamateur, il entre à l’École militaire d’Issoire pour être électronicien. À l’issue de sa formation, il a la chance de rejoindre l’École supérieure d’électronique de l’armée de terre de Pontoise où il travaille dans une compagnie expérimentale de guerre électronique, devient un spécialiste radar puis exerce des activités d’instructeur au Département des travaux pratiques d’électronique où il conçoit, de sa propre initiative, un générateur de caractères alphanumériques visualisables sur un tube cathodique qui préexiste à l’enseignement de l’informatique dans cette école.

Ce travail de recherche permet à Thierry Mauger, en fin de contrat, de rallier la société américaine Digital Equipment en tant que computer field engineer, un métier itinérant qui lui permet de satisfaire son intérêt pour les ordinateurs, son goût pour les contacts humains et sa curiosité pour les sites confidentiels. Dix ans plus tard, désireux de rompre avec le quotidien de la vie occidentale alors qu’il est responsable de la région Provence/Côte d’Azur, il rejoint l’Arabie Saoudite en tant qu’expert en systèmes d’armes avec la ferme intention de découvrir la culture de ce pays.

Ses errances conduisent Thierry Mauger dans les régions les plus isolées et les plus inaccessibles du royaume. Dès sa première rencontre avec les Bédouins naît une passion pour les déserts d’Arabie. À force d’opiniâtreté, il gagne la confiance des tribus et devient le témoin privilégié de leur vie. Il lève audacieusement un voile sur des portraits et des scènes de la vie quotidienne des nomades : c’est l’expérience de l’altérité sublimée dans la pratique photographique. Il collecte des objets ethnographiques qui formeront l’une des très rares collections existant au monde. Elle est exposée aujourd’hui à Riyad. Ses explorations constituent ce qui restera probablement l’ultime témoignage sur les derniers Bédouins libres d’Arabie.

Après avoir sillonné les deux grands déserts du Rub al-Khali et du Nafud, Thierry Mauger découvre la région du Asir, à proximité du Yémen. C’est son second coup de foudre pour une région qui abrite des tribus hautes en couleur et une architecture unique. Il pénètre dans des territoires tribaux non encore désenclavés par les routes. C’est l’un de ses mérites que d’y avoir découvert et photographié ceux qu’il appellera « les Hommes-fleurs », nomades chevriers qui subsistent en marge du monde moderne. Il mettra plus tard en valeur l’extraordinaire art mural exercé par les femmes du Asir et donnera statut d’existence à cette tradition aussi exceptionnelle qu’inconnue.

Durant son séjour de dix ans en Arabie Saoudite et parallèlement à ses explorations, Thierry Mauger fait de nombreux voyages, souvent extrêmes, en compagnie de son épouse Danièle dans des régions d’accès difficile comme les contreforts de l’Hindu Kush, le Karakorum, le désert du Thar, le Yémen, le Triangle d’or, le Népal, le Ladakh, etc. Et partage la vie des derniers Eskimos hyperboréens.

Expulsé d’Arabie Saoudite en pleine guerre du Golfe, Thierry Mauger rentre en France et médite sur le voyage qui fait voir le monde sur grand écran. Il souhaite devenir ethnologue pour traverser l’écran. C’est ainsi qu’il suit un cursus à l’École des hautes études en sciences sociales pour y soutenir une thèse de doctorat en anthropologie sociale et ethnologie consacrée à l’architecture vernaculaire et à l’art mural du Asir.

Libéré du joug universitaire, Thierry Mauger rejoint l’Ouzbékistan puis le Kirghizistan où il consacre son terrain pendant sept ans à la symbolique de la yourte dans la reconstruction de l’identité kirghize. Il mène ses recherches en compagnie d’Astra, une étudiante kirghize qui termine ses études de mathématiques et qui deviendra son épouse. Lauréat des missions Stendhal, il repart en Asie centrale pour une mission d’expertise suscitée par le ministère des Affaires étrangères. Il effectue ensuite une mission ethnographique au Soudan pour le compte du Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales, et approche les Rashaïda, Bédouins originaires d’Arabie.

Aujourd’hui, Thierry Mauger voyage aussi dans le monde virtuel où il poursuit depuis plusieurs années un travail de recherche novateur en morphomatique afin d’établir de nouvelles grilles de lecture fractales dans l’approche de la technologie culturelle des sociétés traditionnelles. Géométrie fractale versus géométrie euclidienne, géométrie générative versus géométrie figée ; géométrie du processus qui implique, là encore, le mouvement. Il intitule son œuvre « l’esthétique de la cohérence ». C’est l’odyssée d’une réappropriation, réappropriation de son passé technique. N’est-ce pas ce qui attend tout ethnologue ? Celui-ci va rendre visite à des peuples très éloignés dans l’espace pour revenir à soi. L’immobilité temporaire lui apporte ainsi ce que le voyage ne lui procurait plus : la connaissance en profondeur qui n’est autre qu’une archéologie.

Thierry Mauger a été, en 2015, l’un des protagonistes de « Reinventing Asir », un projet visionnaire à l’intersection de l’art, de l’architecture et de la science dont le but est essentiellement de réhabiliter le patrimoine architectural et pictural du Asir.

Thierry Mauger est décédé en 2017, dans sa soixante-dixième année.


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