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Interview : Marie-Claire Jacq

Laos sur la montagne


Vous avez quitté le Laos pour la France en 1975 en pleine débâcle. Vous sentiez-vous alors comme une exilée ?
Oui, ce fut pour moi un exil. Mon départ n’avait pas été vraiment préparé. La décision fut très difficile à prendre. Ce fut surtout la perspective d’un avenir incertain pour les enfants qui me poussa à demander ma mutation pour la France. Je me retrouvai en septembre 1975 dans une école maternelle à Lorient, seule avec mes enfants, dans une ville où je ne connaissais personne. Depuis 1967, j’étais venue en vacances à trois reprises dans ma famille, mais la réadaptation fut difficile. Je souffrais du froid l’hiver, la succession des saisons me déroutait la première année, et l’habitude de la sieste me manquait terriblement. D’autre part, mon travail n’avait rien à voir avec l’enseignement du français à l’étranger, mes journées étaient épuisantes et je gagnais tout juste de quoi faire vivre la famille. Je regrettai rapidement la douceur de vivre du Laos, ses habitants souriants et aimables, le soleil toujours présent. Étant donné l’isolement des pays communistes jusqu’en 1989, je ne pensais pas pouvoir y retourner un jour, d’où une nostalgie tenace qui s’estompa seulement après mon retour en 1996.

La guerre civile continue-t-elle à marquer le pays ?
Non. La guerre civile entre les neutralistes appuyés par les Américains et les communistes appuyés par le Vietnam a pris fin officiellement en 1975. À partir de 1973, les Américains avaient commencé le retrait de leurs troupes. Dès l’arrivée de leur armée à Vientiane, les communistes ont instauré les séances d’autocritique dans la population et dirigé les opposants, membres de l’ancien gouvernement, militaires, fonctionnaires, vers des camps de rééducation. Nombreux, parmi ces derniers, ont préféré l’exil quand ils ont pu partir. Cependant les Hmongs, qui avaient lutté contre le Pathet Lao sous les ordres du général Vang Pao, dans le cadre de l’armée neutraliste, ont poursuivi une guérilla qui se manifestait encore en 1996. Le gouvernement communiste a exercé contre cette ethnie des mesures de répression, suscitant le blâme des instances internationales l’accusant d’atteintes aux droits de l’homme. Aujourd’hui, les touristes peuvent se déplacer librement, l’économie est libérale mais le régime autoritaire ne supporte guère les critiques.

Vous êtes restée plus de vingt ans sans vous rendre au Laos. Avez-vous retrouvé vos repères lorsque vous y êtes retournée ?
Oui. La capitale Vientiane n’avait guère changé. Seule la place du marché du matin (Talat sao) avait été transformée en marché couvert. J’ai arpenté les rues et les quartiers qui m’étaient familiers, et j’ai retrouvé les différents logis que ma famille avait occupés, surprise de constater que si peu de changements étaient intervenus au cours des vingt dernières années. L’aspect misérable des rues, des maisons, des bâtiments publics révélait la très grande pauvreté du pays. Je retrouvai à Dongdok les baraquements des classes où j’avais enseigné et la maison où nous avions habité quelques années. La seule nouveauté était la présence d’un jardin potager attenant à chaque habitation. Par contre, le développement de Luang Prabang, très isolée et repliée sur elle-même en 1970, m’étonna. On y perçait de nouvelles routes vers Vientiane, la Chine et le Vietnam. Les touristes commençaient à y venir et les maisons, repeintes, avaient bonne apparence. À part quelques hôtels récents, la ville avait cependant gardé toute son authenticité.

Dans quel domaine, selon vous, la culture laotienne s’exprime le mieux ? Quel pan de la culture laotienne vous a le plus émue ?
Dans les cérémonies du mariage ou de la mort, la musique accompagnait soit le futur marié jusqu’au domicile de sa fiancée, soit le défunt sur le chemin qui mène au bûcher. Musique et danses animaient différentes manifestations comme la fête des fusées et les bals nombreux et populaires à Vientiane avant 1975. Les soirées commençaient toujours par des lamvong aux rythmes lents, inspirés du ballet royal, au son d’un orchestre composé d’un khène, d’un so, d’un xylophone et de cymbales. Pour répondre à votre seconde question, je ne peux séparer la religion de la culture tant l’art de vie des Laotiens était imprégné par le bouddhisme et l’animisme. La cérémonie, animiste, qui me touchait le plus était celle du soukhouan, réunissant autour d’un plateau d’offrandes les proches, voisins et amis en diverses occasions, naissance, maladie, guérison, départ… C’était un moment chaleureux, empreint de gravité, où l’on s’adressait des vœux mutuels de bonheur, santé, réussite.

Quel livre, selon vous, évoque le mieux le Laos ?
La littérature contemporaine lao traduite en français est pratiquement inexistante du fait de l’impact de la censure communiste jusqu’en 1990 et des rares mentions du Laos dans la littérature coloniale française. Je citerai Le Bouddhisme laotien de Thao Nhouy Abhay, ancien ministre des Cultes et des Arts vers 1950-1960, qui sert encore de référence au gouvernement laotien pour sa politique relative au bouddhisme élevé au rang d’identité nationale. Je retiendrai aussi l’ouvrage de Geneviève Couteau Mémoire du Laos. Artiste peintre, dessinateur, graveur, elle fut invitée par le prince Souvanna Phouma en 1968 et en 1972. Chargée d’« exprimer l’apparence et le mystère » du Laos, elle raconte ses voyages, ses rencontres, et les illustre de nombreux croquis et portraits. C’est un ouvrage très documenté sur l’époque que j’ai moi-même vécue dans ce pays, mais son regard est différent du mien, car elle évolue dans la haute société et est en mission officielle.

Propos recueillis par Raphaël Domergue


Marie-Claire Jacq a publié Nostalgie du Mékong, Une chronique heureuse du Laos dans la collection « Voyage en poche ».

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