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Interview : Thierry Pacquier

Shikoku, mon amour


Votre enfance partagée entre Maroc et France était-elle la première étape de votre transformation en « clochard céleste » ?
L’événement déclencheur, l’acte fondateur qui influença définitivement le cours de ma vie, est l’arrachement à ce qui était mon paradis provoqué par le retour en France de mes parents. Je ne sais pas quelle pomme j’ai alors croquée, mais la chute fut rude et la blessure n’est à ce jour toujours pas guérie ! J’ai connu une enfance merveilleuse dans un pays somptueux, rythmée par les youyous des femmes célébrant les mariages, les pétarades émises par les fusils des cavaliers lors des fantasias, le chant mélodieux des marchands ambulants en tout genre, les psalmodies des muezzins cinq fois par jour qui tombaient du haut des minarets et guidaient les hommes vers la mosquée et les interminables palabres qui enchantaient la vie des uns et des autres. L’océan, l’Atlas, le Sahara ont été gravés dans ma jeune mémoire si perméable. J’ai le souvenir d’éblouissements devant la beauté de ce qu’il m’était donné de voir, j’étais un gamin. Mais j’ai été arraché à tout cela, l’arrivée en France fut douloureuse, pour de multiples raisons. Une fois adulte, je n’ai eu de cesse de tenter de retrouver les extases d’alors, tout en sachant que cette quête était vaine ; l’enfance, elle, est définitivement perdue. D’où cette recherche permanente d’instants sublimes de par le monde, lorsque tout semble à sa juste place. Comme un « clochard céleste », je suis en quête de liberté, d’absolu et sans doute aussi à la recherche de ma place…

Pourquoi avoir choisi le Japon comme lieu de pèlerinage ? Qu’est-ce qui vous parlé dans la spiritualité bouddhiste et shintoïste ?
A priori, je ne recherchais pas particulièrement un lieu de pèlerinage, celui-ci m’est tombé dessus – presque à mon insu ! Après plusieurs voyages au Japon, j’ai découvert l’île de Shikoku par hasard : j’ai senti qu’il y avait là quelque chose d’envoûtant et de puissant, sans pouvoir précisément l’identifier. Je n’étais pas dans une quête spirituelle, car je suis plutôt méfiant envers les religions et surtout leurs dérives qui ne manquent pas de survenir lorsqu’elles sont institutionnalisées, de ce fait elles deviennent souvent un instrument de pouvoir et de subordination des individus. Le bouddhisme en tant que philosophie est intéressant. Je le trouve plus compatible avec le respect de la nature et de tous les êtres vivants que le christianisme, auquel je reproche le fait d’avoir mis l’homme au centre de l’univers ; le message d’amour et de pardon que ce dernier véhicule restant admirable.
C’est d’abord la curiosité qui m’a amené à me lancer sur ce pèlerinage. En chemin, j’ai été rattrapé par quelque chose qui n’est pas très rationnel et de ce fait difficile à expliquer. Disons que j’ai eu nettement la perception physique d’appartenir à un Grand Tout, ce que certains appellent Dieu, mais peu importe le nom qu’on lui donne !
Quant au shintoïsme, cet animisme qui vénère les kami cachés dans les arbres, les rochers, les rivières, dans une prochaine vie – si je ne me réincarne pas en ver de terre – je serai peut-être shintoïste !

Quelle place revêt le pèlerinage aux 88 temples dans l’esprit des insulaires de Shikoku ?
Ce pèlerinage est véritablement l’âme de Shikoku, les habitants de l’île en sont très fiers. Comme tous les insulaires, ils sont fortement attachés à leur identité, et ce pèlerinage est célèbre dans tout le Japon. N’oublions pas que Kobo Daishi, le sage qui a eu une influence majeure sur nombre des temples du pèlerinage, est natif de Shikoku. Il vit le jour en 774 dans la province de Sanuki, précisément là où se trouve Zentsuji, le 75e temple de la série. Il est toujours l’un des personnages historiques les plus vénérés au Japon. Il créa la secte Shingon et fit construire les monastères et les temples de Koyasan. Selon ses fidèles, il y médite toujours, aux confins d’une forêt de cèdres séculaires. Le site est magnifique, peut-être l’un des plus puissants du Japon. Cet homme, ce saint si l’on peut dire, a passé une grande partie de sa vie à Shikoku où il connut l’éveil, sur cette petite île essentiellement agricole et traditionnelle, sans autre réel point d’intérêt. Les habitants se sont donc approprié cette belle histoire : avec Kobo Daishi, les temples, le chemin, les pèlerins, ils ne font plus qu’un. L’ensemble constitue un ciment solide qui paraît devoir tenir des siècles encore…
Lors d’une conférence que j’ai donnée à Kyoto sur mon expérience du pèlerinage, il y avait dans le public deux femmes originaires de Shikoku, elles étaient bouleversées de m’entendre parler de leur île, comme si j’avais touché la part la plus intime, la plus sensible de leur être. J’avais l’impression d’avoir dans les mains le plus précieux des bijoux, je me devais de le traiter avec tout le respect qui lui était dû.

Quel souvenir gardez-vous des rencontres que vous avez faites et de l’accueil des Japonais ?
Ce pèlerinage est bien sûr une incroyable et magnifique aventure humaine. Ce qui en fait la richesse, l’originalité, la valeur, ce sont ces rencontres avec des gens qu’il ne serait pas aisé de côtoyer en voyageant au Japon de façon plus traditionnelle. Personne ne vient spontanément vers un touriste pour lui raconter sa vie et lui faire des cadeaux comme c’est très fréquemment le cas sur le chemin ! Être pèlerin provoque une levée d’inhibition chez les personnes croisées qui se confient volontiers au marcheur. C’est d’autant plus étonnant que les Japonais sont plutôt réservés et timides, peu enclins à raconter leur vie à un inconnu. Mais le pèlerin n’est justement plus un inconnu, il partage quelque chose d’essentiel non seulement avec les autres henro, mais aussi avec les habitants de l’île, il n’est plus totalement un « étrange étranger » – lorsqu’il est occidental en l’occurrence ! Bien des barrières, des empêchements, des freins à la communication disparaissent pour peu que l’on tienne à la main son bâton et que l’on porte la tunique blanche. L’accueil est toujours sincère, chaleureux à la manière japonaise, c’est-à-dire sans effusions, mais empreint de respect et politesse. J’ai très souvent eu l’impression de ne pas mériter toutes les attentions dont je faisais l’objet, d’autant que c’était à sens unique. Je n’ai pas pour habitude de me faire choyer comme cela !

Vous citez les haïkus de Taneda Santoka. En quoi vous ont-ils marqué et quel autre auteur vous a permis de comprendre l’âme japonaise ?
J’ai découvert les haïkus de Taneda Santoka après le second pèlerinage, à la lecture d’un livre de Hubert Haddad intitulé . Un des personnages de l’intrigue est fasciné par la personnalité du poète… Le roman commence par cette phrase : « La marche à pied mène au paradis », je ne peux qu’acquiescer avec la plus grande vigueur ! Ce moine poète et vagabond m’a subjugué moi aussi, la lecture de ses haïkus libres fut un véritable choc. Ils ont eu le pouvoir de littéralement me téléporter à Shikoku et de me replonger dans des ambiances, des situations que j’avais connues. Trois vers suffisaient à me propulser sur le chemin : je sentais le vent sur ma peau, j’entendais les vagues, le chant des crapauds ; je voyais les bambous ondoyer dans le vent. Mais les émotions étaient là aussi, la sérénité, les doutes parfois, et surtout cette impression de liberté absolue, de connexion avec l’environnement qui m’envahissait à nouveau.
Junichiro Tanizaki, particulièrement avec son chef-d’œuvre L’Éloge de l’ombre, me paraît représentatif de l’âme nippone, mais cet exercice est forcément réducteur. Le clair-obscur plutôt que la lumière vive… En plus d’une douceur, cela présente l’avantage de laisser une souplesse à l’interprétation du monde, par opposition à la lumière crue, bien trop définitive.

Propos recueillis par Rosalie Thonnérieux


TRASISHI

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