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Interview : Florence Gendre

Les arbres de la maturité

Livre concerné : Lettres aux arbres

L’art floral est-il votre domaine de prédilection ?
Le dessin des plantes m’a toujours fascinée. Enfant, je passais des heures à contempler les détails des planches botaniques ou animalières. J’adorais dessiner des natures mortes de fruits, de légumes ou d’insectes. Plus tard, à la sortie de mes études aux Arts-Déco de Paris, j’ai constitué mon dossier avec essentiellement des planches inspirées d’aquarelles botaniques anciennes, afin de démarcher des clients dans la publicité, la presse et l’édition. Cet amour pour la nature a ressurgi, il y a quelques années, lorsque j’ai commencé à suivre des cours au Muséum national d’histoire naturelle. L’aquarelle botanique est une discipline très exigeante et codifiée, qui demande trois compétences essentielles : l’observation, la rigueur et de la sensibilité. Apprendre cette technique a constitué pour moi un nouveau défi et m’a ouvert un nouvel horizon dans mon métier d’illustratrice. Ce livre arrive dans la continuité de cette passion !

Quelles difficultés avez-vous rencontrées lors de ce projet ?
De prime abord, le nombre de dessins à réaliser m’a semblé colossal. C’est la première fois que je réalise une si grande série ! Pour appréhender le nombre de planches, j’ai commencé par des esquisses qui m’ont aidée à entrer dans le sujet. Lorsque j’ai entamé la réalisation précise des illustrations, je me suis heurtée à une autre complexité : l’homogénéité des dessins. Sur plusieurs mois de travail, le trait évolue, les idées aussi, on risque de ne plus avoir la même « patte », la même intensité du noir ou du trait… J’ai dessiné en hiver et n’ai pas pu travailler d’après nature, à part quelques sujets ramassés au cours de mes balades et photographiés en vue de mes dessins. Pour certains il a fallu me contenter de photos trouvées sur Internet, beaucoup moins vivant ! Curieusement, sur la fin, il ne me restait plus que le lierre, une plante des plus commune, et pourtant je suis restée totalement bloquée sur sa représentation. Chaque fois que je croisais une liane, je récupérais des feuilles et les mettais dans l’eau ; au bout de la vingtième bouture je me suis décidée !

Comment avez-vous procédé pour correspondre au mieux aux lettres écrites par Yves Yger ?
À la première lecture de ces textes inspirants, j’ai immédiatement esquissé chacun des végétaux afin de transcrire avec ma sensibilité ce que ces lettres m’évoquaient. Selon mon interprétation, j’ai proposé de mélanger deux styles d’illustration. Tout d’abord l’étude botanique : un dessin analytique au crayon graphite. Un jeu entre des focus très détaillés poussés au noir et des parties esquissées plus mystérieuses. Puis le carnet d’esquisses : plusieurs croquis réalisés à l’encre réunis sur une planche, des écritures et annotations dans l’esprit étude, recherche d’après mes observations. Exprimer le caractère de chaque arbre est passionnant : chercher le bon angle de vue, pour montrer son côté majestueux ou au contraire un détail, un gros plan, pour entrer dans l’intimité du végétal.

Une œuvre artistique dans le domaine floral vous a-t-elle marqué dernièrement ?
« Jardins », une exposition au Grand Palais, il y a quelques années, a été un grand coup de cœur. La qualité des œuvres présentées était exceptionnelle. Je me souviens d’une toile peinte à l’huile de Gerhard Richter : Jour d’été. Un effet flouté sur une allée d’arbres, entre photographie et peinture, un rendu incroyable et le sentiment d’être dans le tableau, de ressentir la chaleur de ce moment suspendu. Entre la peinture impressionniste de Berthe Morisot, au soleil méditerranéen jouant dans les fleurs du jardin de Pierre Bonnard, jusqu’à la Grande touffe d’herbes d’Albrecht Dürer, sans oublier des planches d’aquarelles botaniques remarquables, la plupart des œuvres qui me touchent et m’inspirent étaient réunies dans cette exposition ! La grande découverte fut le travail de Léopold Blaschka et de son fils Rudolf. Des graminées, épis de blé ou fleurs entièrement réalisés en verre ! Ces deux artisans verriers allemands du XIXe siècle ont représenté un très grand nombre d’œuvres végétales, mais aussi d’invertébrés marins, un travail époustouflant, d’une finesse incroyable. Un jeu de transparence et de poésie qui est entré dans l’univers de mes passions.

Avez-vous des envies pour votre avenir artistique ?
Mon rêve a toujours été d’allier mes passions : le dessin, le voyage et la nature. Il y a trois ans, j’ai embarqué sur un bateau traditionnel en Amazonie avec une vingtaine d’aquarellistes, un professeur de dessin botanique et un biologiste. Sur les traces de l’exploratrice et dessinatrice Margaret Mee, nous avons parcouru les méandres du Rio Negro, à la recherche de plantes incroyables à représenter. Un voyage magique : observer et découvrir une faune et une flore totalement exotiques ! Je serais tellement heureuse de recommencer cette expérience et aimerais pouvoir compiler des planches à destination d’un nouveau livre. Les détails et les gros plans de graines, de fleurs et de végétaux me fascinent, peut-être parce que je suis très myope ! Un ouvrage sur les fleurs, la nature observée à la loupe, le cœur des végétaux comme vus au microscope… Présentement je travaille sur les panneaux signalétiques du Jardin botanique de Menton, le Val Rahmeh, un projet pérenne qui me tient à cœur. Je rêve aussi de monter un projet botanique à quatre mains avec un autre illustrateur. Un échange de compétences, un complément de savoir-faire avec le regard de l’autre pour explorer de nouvelles pistes…

Questions préparées par Justine Brun


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