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Interview : Jean Pastureau

Dans la dèche à Bruxelles


Face à une impasse sentimentale, vous avez aspiré à vous « mettre entre parenthèses » en vous rendant à Bruxelles pour une errance à durée indéterminée. D’où venait ce désir ?
Je changeais de lieu, d’occupation, d’âge. Je voulais me décharger de la lourdeur de souvenirs, de regrets. Me « débrancher ». Il s’agissait moins d’oublier que de penser à autre chose : découverte de paysage, « corvée » de survie, gestion d’un peu de clandestinité, absence de projets… La charge mentale était amplement suffisante. J’ai tenté de me soumettre à un « lavage de cerveau ». D’où l’importance d’écarter tout bagage, de se priver d’autres vêtements, de s’interdire d’emporter quelque argent ou de quoi écrire – autres témoins de ma vie antérieure. Dans un milieu rural, j’aurais été soumis à la curiosité, à la suspicion. Jeûne, absence de domicile et d’argent m’auraient en peu de temps conduit… à la gendarmerie. On ne se fond vraiment que dans le tissu d’une très grande ville. J’ai ainsi expérimenté quelques petits talents d’adaptation, remis en place quelques préjugés culturels, mais tout bien décanté j’ai l’impression de m’être initié à une sorte de rôle théâtral : le nowhere man dans un no man’s land. Et mon impuissance à porter assistance à une mère en fuite, que je raconte à la fin du livre, a ébranlé mon rêve un peu romantique de contrôler les événements, d’agir moralement et socialement.

Pourquoi avoir attendu cinquante ans pour raconter cette aventure ?
Un peu par coquetterie, par formalisme, pour goûter à la solennité d’un « jubilé ». Mais, surtout, pour me livrer à une expérience sur les limites de ma mémoire – grand contre-sujet de ce récit. Le « spectacle » d’un proche naguère sombré dans la maladie d’Alzheimer et deux conférences que j’avais récemment commises sur les méandres de la mémoire et les faux souvenirs m’avaient mis dans le bain d’un questionnement sur cette faculté fondatrice et paralysante de l’animal humain. Et puis, un demi-siècle, c’est déjà de l’Histoire. Si, en 1963, j’avais quelque difficulté à cerner les événements, cinquante ans plus tard j’étais encore gêné de me faire l’historien de moi-même. Mais j’ai finalement répondu à la petite voix intérieure qui me soufflait : « Attends plus tard pour le raconter, ce qui survivra dans ta mémoire, c’est ce qui méritait d’être dit. » Pour ce faire, je me suis imposé une concision rigoureuse (descriptions resserrées, narration sans tiroirs, commentaires ciblés) sans cependant m’interdire de « saucer » le texte par l’emploi constant de modérateurs (adverbes et incises) signalant mon hésitation devant l’imprécision de mon souvenir ; ni par l’insertion répétée mais laconique d’aphorismes, de réflexions hors-temps mais pas hors-sol qui apparentent ce récit à une sorte de roman d’éducation. La langue est en effet le scribe de la mémoire en même temps que l’agent actif de la déformation du souvenir, comme nous le signalait notre maître de khâgne, Jean Onimus, cité en exergue du livre.

Bruxelles fut pour vous un « miroir déformant ». Quelle image de cette ville gardez-vous ?
J’ai appris plus tard qu’on avait baptisé « bruxellisation » le fait d’éventrer une capitale pour en faire une métropole moderne. Certes, le processus avait été plus massif, plus destructeur jadis avec le Paris de Haussmann et un peu plus tard avec Bucarest sous Ceau_escu. Mais cette fois j’étais le témoin direct des travaux. Cela rognait sans doute ma croyance naïve en la pérennité du bâti. Je ne pensais pas alors qu’on démolirait tant de mes sites et demeures d’enfance à Nice… En gros, Bruxelles m’est apparue comme une ville composite du XIXe siècle qu’on allait transformer en « banlieue de Chicago ». Où alternaient le noir et le gris des murs et du ciel, en opposition avec les villes méditerranéennes et Paris en pleine campagne de ravalement. Je me retrouvais quand même touriste-malgré-moi. Par ailleurs, je le dis dans mon récit, on ne connaît, on ne différencie vraiment une ville que lorsqu’on y vit, qu’on y travaille, qu’on y fréquente des gens. Plus que mes observations d’anémique, ce sont quelques remarques de Van den Broucke qui m’ont éveillé à certaines réalités bruxelloises et belges qui ne m’auraient pas effleuré.

Le titre du livre renvoie à l’humour léger et délicieusement absurde de nos voisins. Considérez-vous aujourd’hui cet épisode de votre vie comme dénué de sérieux ?
Cet épisode de ma vie est à la fois sérieux par le remords et la conscience sociale qu’a creusés indélébilement en moi la rencontre avec cette mère en détresse dans la gare du Midi – mais Bruxelles n’y est pour rien – et peu sérieux en ce sens que je ne vivais qu’une sorte de parenthèse, de stage sans lendemain, d’apprentissage sans probation. D’autre part, je savais vaguement que Bruxelles était la capitale artificielle d’un État artificiel, et j’y croisais des gens qui semblaient ne pas l’habiter : ma présence de non-citoyen y ajoutait encore un peu d’absurde.

La mémoire, l’errance sont des thèmes philosophiques et littéraires majeurs. Sous les auspices de quel écrivain ou penseur vous placez-vous ?
Cotraducteur de Claudio Magris – écrivain voyageur s’il en est, à travers les pays, les langues et les œuvres, mais par ailleurs terriblement ancré dans sa Trieste natale – et moi-même enraciné dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, dont j’ai habité les trois composantes, j’ai été frappé par les personnages de Beckett, de Hamsun ou Hesse qui perdent la notion de lieu ; par la grande littérature danubienne de Juifs, de Slaves, d’apatrides et de déracinés qui ont fait de la langue (l’allemand) une patrie ; par Maupassant, Nietzsche, Céline, Miller, Gorki… qui m’ont conforté dans le sentiment que le souvenir des petites choses du quotidien pèse plus sur la conscience des peuples que les événements historiques un peu abstraits et terriblement reconstruits après coup. Mais point d’anachronismes ! Cette culture ne s’est stratifiée, imprégnée en moi qu’au fil des décennies suivantes. Ceci posé pour éclairer les rapports – en filigrane, mais épais dans mon récit – entre mémoire et Histoire. Entre fongibilité de la mémoire et impénétrabilité de l’Histoire. Vaste question, une fois de plus remise en cause de nos jours, ne serait-ce qu’avec la montée en fonction et en puissance des « mémoires artificielles ». Suis-je resté dans la position de l’« ermite », suis-je davantage « en mesure d’appréhender l’Histoire » ?

Propos recueillis par Agnès Guillemot


Livre concerné : Une histoire belge

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