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Interview : Cristina Noacco

LE GR20 ou le goût retrouvé des autres


Est-ce la difficulté du GR20, chemin très montagneux, sa beauté ou, peut-être, une certaine similitude avec votre pays d’origine qui vous a incitée à vous engager sur ce chemin ?
C’est moins la qualité sportive du GR20 que la beauté de la nature corse qui m’a poussée à traverser la région par les crêtes : les espèces végétales sont très nombreuses, les couleurs des roches témoignent d’une histoire géologique mouvementée et des à-pics vertigineux côtoient des sommets élancés. Très certainement aussi, j’y retrouve des caractéristiques des Alpes Carniques et Juliennes, qui séparent mon Frioul d’origine de l’Autriche et de la Slovénie, bien que celles-ci soient encore plus sévères, du fait qu’elles ne sont pas aussi riches en eau que les montagnes corses. Mon choix tient aussi à la configuration de la route des crêtes, car, une fois qu’on s’est engagé à suivre le balisage blanc et rouge, à moins de renoncer à le suivre jusqu’à la mer, ce qui est toujours possible, par l’un des nombreux chemins qui relient la dorsale aux localités habitées, on coupe avec son rythme de vie habituel pendant deux semaines. Quinze, seize jours, voire un peu plus si l’on décide de visiter les sommets des montagnes que l’on parcourt, représentent à mon sens la durée minimale capable de nous faire habiter autrement le monde. Lorsqu’on touche l’autre bout du GR20, deux semaines après le départ, ce qu’on était n’est pas seulement laissé derrière, il n’existe plus.

Qu’est-ce qui fait selon vous la particularité du paysage corse ? Qu’est-ce qui vous a menée à y voir un sujet de réflexion poétique ?
Le paysage montagnard corse, proche en cela du paysage alpin ou himalayen, représente l’un des rares derniers milieux naturels préservés de la main de l’homme. Il incarne un idéal de retour à la nature et, en cela, il représente un objet privilégié de contemplation. J’oserais dire qu’il est un instrument d’ensauvagement salutaire, au sens où il permet de lâcher prise face au progrès, à la technologie, au confort et au profit dont notre société est malade. Sans voiture, sans connexion Internet (car les gorges et les amphithéâtres rocheux empêchent le fonctionnement des appareils portables les plus performants) et presque sans lumière artificielle, en dehors d’une lampe frontale et des flammes bleues du réchaud, sur le GR20 on retrouve les conditions d’une vie essentielle et authentique.

Qu’est-ce que la marche vous apporte, quel est le «  don du chemin » dont vous parlez ?
Au-delà de tout ce que le chemin peut offrir de matériel (couleurs, parfums, voire – comme je le raconte – le goût exquis d’un morceau de coppa ou d’un saucisson abandonnés par un randonneur à l’estomac sensible), le « don du chemin » est multiple : c’est l’ouverture au monde, à la culture du pays traversé qui fait écho avec notre monde émotionnel, car la connaissance du milieu naturel et de la culture des hommes qui l’habitent entrent en résonance avec notre manière d’appréhender le monde ; c’est le congé de la raison pour accueillir la parole de l’esprit, c’est la prise de conscience d’un unique mystère qui nous porte, un sentiment de communion avec tout ce qui existe et la sérénité qui vient de la perception de la caducité de l’existence. Enfin, et surtout, c’est un sentiment de confiance dans la vie, dans le pas d’à venir, qui nous donne le frisson de l’équilibre et en même temps la joie puissante de l’ici et maintenant.

Vous qui avez écrit un ouvrage de réflexion sur le silence et dites aimer vous promener seule, pourquoi avoir choisi de voyager accompagnée cette fois-ci ?
J’ai décidée de parcourir le GR20 en compagnie d’un ami, compagnon de voyage et amoureux de la montagne, tout en le prévenant que nous marcherions chacun à notre rythme, afin de savourer les plaisirs du chemin à notre gré, avant de nous retrouver le soir pour bivouaquer sous la tente. Je savais en effet d’emblée que je m’arrêterais souvent pour tenter de mettre en ordre, en les écrivant, mes pensées et les émotions surgies du voyage. Ce que je n’avais pas prévu, c’est que les rencontres fortuites peuvent se transformer rapidement en liens d’amitié, au point de transformer la quête de silence et de solitude en plaisir de l’échange. À partir du moment où le petit groupe de marcheurs s’est soudé, à la suite de l’ascension du monte Cintu, je ne me suis guère arrêtée pour contempler ou pour réfléchir seule, mais j’ai partagé à haute voix une expérience où le « nous » avait pris la place du « je ». Je n’ai donc pas décidé de voyager accompagnée ; la compagnie s’est invitée tout naturellement et je l’ai accueillie comme l’un des précieux dons du chemin.

Y a-t-il un ouvrage sur la Corse ou issu de la littérature corse qui vous plaît particulièrement ?
J’ai beaucoup aimé un texte court, mais très profond, de W. G. Sebald, Les Alpes dans la mer, traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau et Sibylle Muller et paru dans l’anthologie Campo Santo (Actes Sud, 2009). L’auteur y présente une lucide description du paysage corse et de son évolution, due essentiellement à son exploitation forestière depuis le XVIIIe siècle. Un autre texte que j’ai apprécié autant que la prose de Sebald est l’Itinéraire descriptif et historique de la Corse de Léonard de Saint-Germain, publié en 1869 chez Hachette et que j’ai pu parcourir sur le site Gallica de la BnF. Ce voyageur d’autrefois peint la Corse avec un regard attentif à toutes les caractéristiques naturelles (comme les pozzine) et aux traits de caractère des Corses (comme la fierté et la générosité). Sa plume romantique décrit avec une grande efficacité l’authenticité des mœurs et la beauté foisonnante de la nature corses.

Propos recueillis par Isaure Dehaye


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