Collection « Voyage en poche »

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Couverture

Voyage à la mer polaire
George S. Nares




Au printemps 1875, l’Alert et le Discovery quittent Portsmouth sous le haut commandement de George S. Nares. Objectif : gagner l’océan Glacial Arctique avant le début de l’automne pour hiverner au milieu des glaces puis atteindre le pôle Nord, à traîneau sur la banquise. L’expédition débute comme une odyssée. Les navires échappent aux icebergs qui se détachent des côtes du Groenland et de la terre d’Ellesmere, au nord de l’archipel arctique canadien. S’installe ensuite le rythme lent et magique de la nuit polaire. Enfin vient le temps des exploits, avec les éprouvants voyages hivernaux. Mais le scorbut s’ajoute au froid et à l’isolement pour mettre à l’épreuve la détermination des hommes. Et l’aventure de se muer en tragédie…

Avec une introduction par : François Lantz

« Au début de l’automne 1876, quand l’Alert et le Discovery, les deux navires de la British Arctic Expedition, rentrent en Angleterre, les sentiments des explorateurs sont mêlés. Il y a bien sûr le plaisir de retrouver le pays après un an et demi d’absence, les messages de félicitations de la reine Victoria et de la Royal Geographical Society, et la conscience d’avoir accompli un exploit en devenant, près de cinquante ans après Parry, l’expédition à s’être aventurée le plus au nord du monde. Pourtant, l’enthousiasme ne parvient pas à effacer le souvenir de Niels C. Petersen, George Porter, James J. Hand et Charles Paul – interprète, fusilier marin et matelots de deuxième classe –, victimes du froid ou morts d’épuisement dans les solitudes de l’Arctique. Pour ces quatre-là, et leurs compagnons de voyage, témoins impuissants d’une lamentable tragédie, le “jeu” en valait-il la chandelle ?

Tant de sacrifices pour quels résultats ?
La British Arctic Expedition poursuivait quatre objectifs principaux : 1. explorer le détroit séparant les îles Parry (actuellement les îles de la Reine-Élisabeth) et la côte occidentale du Groenland ; 2. s’assurer de l’existence d’un éventuel passage entre ce détroit et une mer plus à l’ouest ; 3. reconnaître et cartographier la côte nord de la terre de Grant (la plus septentrionale des îles Parry) et du Groenland ; 4. atteindre le pôle Nord. Son commandant, le capitaine George Strong Nares, s’était donné trois ans pour accomplir ce programme, mais à la fin du premier hiver et après les terribles épreuves du printemps 1876, il ordonnait à ses hommes de libérer les navires de leur étau de glace et rentrait à toute vapeur en Angleterre.
Sur les quatre objectifs de l’expédition, un seul fut véritablement atteint : l’exploration de la côte nord de la terre de Grant et de celle du Groenland, confiée aux lieutenants Aldrich et Beaumont. Ces deux voyages ont marqué les esprits, en raison des conditions effroyables de leur réalisation (les chiens embarqués au Groenland pour tirer les traîneaux durent être remplacés par des hommes après qu’une épidémie eut décimé presque toute la meute) et de l’équipement rudimentaire des explorateurs. Aujourd’hui encore, les récits d’Aldrich et de Beaumont, compilés par Nares dans son Voyage à la mer polaire, comptent parmi les épisodes les plus impressionnants de l’exploration arctique.
La conquête du pôle était aussi à l’ordre du jour. Nares confia cette tâche au commandant Albert H. Markham qui, au prix d’efforts insensés, progressa pendant plus d’un mois vers le nord sur la banquise. Malgré l’organisation de dépôts le long du trajet, les membres de l’expédition Markham, comme ceux des divisions Aldrich et Beaumont, ne réussirent pas à se préserver du scorbut, un mal qui affecta plus de la moitié des hommes de l’Alert. Les jambes raides, le souffle court, les gencives enflées, ils continuèrent pourtant à marcher au-delà de la latitude extrême atteinte par Parry en 1827.
Les trois voyages à traîneau d’Aldrich, de Beaumont et de Markham sont les réalisations les plus nettes de la British Arctic Expedition, mais aussi les plus douloureuses. Au-delà de leurs objectifs respectifs, elles permirent d’affirmer qu’il n’existait pas de terre au milieu de l’océan Glacial Arctique, effaçant ainsi des cartes du pôle l’île du Président, dont la découverte, chimère héritée du Moyen Âge, excita l’imagination des voyageurs tout au long du XIXe siècle.
Après tant de peines, l’exploration du détroit emprunté par l’Alert et le Discovery pour gagner leurs quartiers d’hiver fut ajournée sans qu’il fût possible de dire si les échancrures les plus profondes de la côte étaient des fjords ou des passages conduisant à une mer plus à l’ouest. Il n’en demeure pas moins qu’au cours de leur navigation vers l’océan Glacial, durant le mois d’août 1875, puis lors de l’établissement des dépôts en vue des voyages à traîneau du printemps 1876, les membres de la British Arctic Expedition ont sillonné, étudié et cartographié comme personne ce détroit qui porte aujourd’hui le nom de Nares.
Des résultats aussi déroutants ont malheureusement terni la mémoire de l’expédition. Comment se réjouir, en effet, d’avoir porté si haut les couleurs du Royaume-Uni et contribué à ce point aux progrès de la science quand le prix à payer pour toutes ces réalisations se compte en vies humaines ? L’impréparation du voyage, dénoncée en raison de l’apparition du scorbut parmi les hommes, l’inadéquation de l’équipement jugé rétrospectivement trop lourd et les méthodes, qualifiées de militaires, employées par Nares pour conduire l’expédition ont toutes été critiquées.
Les pages qui suivent contiennent une description précise des circonstances dans lesquelles cette triste ou glorieuse aventure s’est déroulée, et de tous les hasards, grands ou petits, qui l’ont déterminée. Au lecteur de s’en faire une idée et d’avaliser, à partir de ces éléments, la thèse de la folie ou du courage des hommes.

Une expédition du siècle
Tout avait pourtant bien commencé et n’aurait peut-être pas mérité d’autres sentiments que ceux habituellement réservés aux plus malheureuses des expéditions de la Royal Navy : reconnaissance et compassion.
Au XIXe siècle, trois raisons principales poussaient les Britanniques à explorer les régions arctiques : la recherche du passage du Nord-Ouest, censé offrir une nouvelle route maritime entre l’Europe et l’Asie, en contournant par le nord le continent américain ; la recherche de Franklin, commandant de l’Erebus et du Terror, dont les deux navires furent aperçus pour la dernière fois par des Occidentaux en 1845, au large du détroit de Lancaster ; et la conquête du pôle Nord, lancée au lendemain de l’infructueux voyage de Parry de 1827.
En 1875, alors que l’Alert et le Discovery s’apprêtent à gagner l’océan Glacial, ces trois objectifs ont déjà coûté la vie à plus d’une centaine de marins. Ni les températures de la nuit polaire, ni les souffrances et les maladies causées par la malnutrition, ni le risque qu’un bâtiment, à voiles ou à vapeur, soit broyé par les glaces n’étaient étrangers aux explorateurs. Un but, toutefois, restait à atteindre : la conquête du pôle (le passage du Nord-Ouest ayant été reconnu dans son intégralité par Robert McClure entre 1850 et 1854, et le destin tragique de l’expédition Franklin ayant été reconstitué grâce aux nombreux voyages de recherche organisés à partir de 1848).
En 1875, donc, Nares doit relever le dernier défi de l’Arctique. Initié à la navigation polaire au cours de l’expédition Belcher, partie à la recherche de Franklin en 1852-1854, il est surtout connu pour avoir dirigé pendant deux ans, de 1872 à 1874, la première grande campagne océanographique mondiale à bord du Challenger. Le succès de cette mission, notamment la cohabitation parfaite entre scientifiques et officiers, lui revient entièrement. Ayant ainsi fait preuve de ses qualités de chef et d’explorateur, il se vit confier, à la fin de l’année 1874, le commandement de la British Arctic Expedition.
Nares est un capitaine résolu, méthodique et expérimenté. Dans la nuit du 16 au 17 novembre 1869, il réussit à se positionner devant les navires de l’impératrice Eugénie et de Ferdinand de Lesseps pour entrer le premier dans le canal de Suez le jour de son inauguration. Pour cette bravade, il fut officiellement réprimandé par l’Amirauté. Mais en coulisse, on salua son patriotisme et son habileté à diriger la manœuvre, en pleine nuit et au milieu de nombreux autres navires. La route du pôle allait, elle aussi, éprouver ses compétences de navigateur.
Partis de Portsmouth le 29 mai 1875, l’Alert et le Discovery se dirigent vers le Groenland. À l’époque, il était entendu que la voie normale pour atteindre le pôle passait par un étroit couloir entre le Groenland et l’île d’Ellesmere, débouchant au nord sur l’océan Glacial. Les explorateurs américains Elisha Kane, Isaac Israel Hayes et Charles Francis Hall l’avaient déjà emprunté en 1853, 1860-1861 et 1871.
La traversée du détroit de Nares constitue le premier acte du Voyage à la mer polaire. Sur les trois expéditions mentionnées plus haut, une seule, celle de Hayes, réussit à échapper aux pièges de la banquise : l’Advance, commandé par Kane, fut abandonné au milieu des glaces et le Polaris, affrété par Hall, fit naufrage après avoir heurté un iceberg.
C’est donc avec la plus grande prudence que Nares pénètre, au mois d’août 1875, dans le détroit. Sa navigation va durer trente jours. Trente jours durant lesquels, dans un décor impressionnant de fjords, de caps et de glaciers, l’Alert et le Discovery vont se frayer une route vers le pôle.
La préparation des voyages à traîneau du printemps 1876 et l’hivernage de l’Alert face à l’océan gelé forment le deuxième acte de la tragédie qui est en train de se mettre en place. Figure imposée de tous les récits d’exploration arctique, la description de la nuit polaire marque une pause. Aux heures inquiétantes de la navigation succèdent le rythme lent de l’hiver, les aurores boréales et les spectacles organisés par les hommes pour oublier le froid et l’obscurité qui enveloppent le navire.
Puis le soleil arrive, et avec lui le temps des exploits et des honneurs anticipés de longue date. Les trois divisions Markham, Aldrich et Beaumont se mettent en route, sans savoir que le scorbut les talonne. Dans un souci de vérité, Nares intègre à son récit les carnets des explorateurs qui, chacun, dans la langue sèche des notes de voyage, vont raconter leur expérience de l’Arctique. Acte 3 : la conquête avortée du pôle ; acte 4 : les rivages de la terre de Grant ; acte 5 : la désastreuse expédition groenlandaise.
Qui blâmer pour tant de peines ? Nares, qui n’aurait pas correctement approvisionné les hommes en jus de citron ? Le froid, terrible jusqu’au milieu du mois de mai ? Les chiens, qui auraient dû tirer les traîneaux ? La banquise, impraticable avec un tel équipement ? Ou la fortune, qui vint prélever son lot de victimes comme à l’occasion de tant d’autres expéditions polaires ?

Aux confins du monde
Voyage à la mer polaire raconte l’histoire de la dernière grande aventure arctique du Royaume-Uni au XIXe siècle. Au terme de l’expédition, les Britanniques se retirèrent de la course au pôle Nord, jugée trop coûteuse et, d’après les conclusions de Nares, impraticable : “Le résultat de nos voyages du printemps me confirmait encore dans cette résolution : un pack infranchissable et pas de terres vers le nord ! Il me semblait évident que l’Alert, dans les meilleures conditions, ne pourrait guère conquérir sur les latitudes plus reculées qu’une distance insignifiante ; avec le peu qu’il gagnerait, un traîneau n’atteindrait jamais le pôle.” Et pourtant, une trentaine d’années plus tard, l’explorateur américain Robert Edwin Peary reprenait la route empruntée par Nares et ses hommes et, sur les traces de la British Arctic Expedition, atteignait (prétendument) le pôle Nord.
Quel regard porter aujourd’hui sur une aventure aussi complexe ? Le voyage de Nares a longtemps été marqué par un sentiment d’échec, en raison du scorbut qui frappa les explorateurs et de la faillite d’une expédition vers le pôle. Il serait injuste, toutefois, de s’en tenir à cette impression. Les réalisations, souvent qualifiées de partielles, de la British Arctic Expedition sont, à tout point de vue – géographique, physique et humain –, remarquables. Elles révèlent, au fil des saisons, les contours du détroit de Nares dont la rive occidentale marque les limites du monde connu. Au-delà, les cartes sont muettes, il faut avancer et ouvrir les yeux pour savoir à quoi ressemble la Terre. De ce point de vue, Voyage à la mer polaire rappelle l’épopée d’Alexandre ou le périple d’Ulysse aux confins du fleuve Océan. Sous la plume de Nares, à mesure que les navires progressent vers le nord, le monde prend forme. Le détroit, au départ indistinct, apparaît de plus en plus nettement, mais demeure d’un bout à l’autre du récit une frontière : frontière entre le Groenland et l’île d’Ellesmere, entre l’océan Atlantique et l’océan Glacial, entre le connu et l’inconnu, le possible et l’impossible, et, finalement, frontière entre la vie et la mort.
Lorsque la nuit tombe sur l’Alert, seule une mince cloison de bois sépare la lumière des ténèbres glaciales. Confinée dans l’espace minuscule d’un navire, la vie se rétracte et patiente jusqu’au retour du printemps. Cette situation, comme la découverte de la tombe de Charles Francis Hall, sur la rive orientale du détroit de Nares, donne étrangement conscience des bornes entre lesquelles la vie est possible. Au-delà, dans cet extérieur si vaste de l’Arctique, les explorateurs marchent sur un fil. Le moindre pas, la moindre avancée est une mise en péril dont témoigne toute l’histoire de la British Arctic Expedition. »

Établissement du texte par : François Lantz
Rédaction des notes par : François Lantz

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