Collection « Sillages »

  • L’ours est mon maître
  • Sous les yourtes de Mongolie
  • Cavalier des steppes
  • Âme du Gange (L’)
  • Odyssée amérindienne (L’)
  • Routes de la foi (Les)
  • Aborigènes
  • Diagonale eurasienne
  • Route du thé (La)
  • Brasil
  • Aux quatre vents de la Patagonie
  • Kamtchatka
  • Dans les pas de l’Ours
  • Coureur des bois
  • Siberia
  • Road Angels
  • Sur la route again
  • À l’écoute de l’Inde
  • Damien autour du monde
  • Seule sur le Transsibérien
  • Solitudes australes
  • Rivages de l’Est
  • Espíritu Pampa
  • Sans escale
  • À l’auberge de l’Orient
  • Errance amérindienne
  • Voyage au bout de la soif
  • Au pays des hommes-fleurs
  • Sibériennes
  • Unghalak
  • Sous l’aile du Grand Corbeau
  • Au vent des Kerguelen
  • Nomade du Grand Nord
  • Au cœur de l’Inde
  • Pèlerin d’Orient
  • Pèlerin d’Occident
  • Souffleur de bambou (Le)
  • Volta (La)
  • Par les sentiers de la soie
  • Atalaya
  • Voie des glaces (La)
  • Grand Hiver (Le)
  • Maelström
  • Au gré du Yukon
Couverture

L’ours est mon maître
Valentin Pajetnov




Assoiffé de nature et d’aventure, un enfant russe de l’après-guerre se prend pour Tom Sawyer, à Kamensk, sur les rives du Don paisible. Pour vivre sa passion, le petit Valentin fait l’école buissonnière, fugue, se gave de livres, fraie avec les voyous. Mais, cédant à l’appel de la forêt, il choisit bientôt sa voie en devenant chasseur dans la taïga de l’Ienisseï. Son récit, commencé comme une autobiographie, se mue en dialogue avec le monde sauvage. Que fait-il donc quand la chasse en vient à le désenchanter ? Valentin Pajetnov s’installe aux sources de la Volga pour se consacrer à l’étude des ursidés, court les bois avec des oursons orphelins, les accompagne dans leur vie sylvestre, retient leurs leçons. Ce livre est celui d’un berger à ours tout à la fois chercheur, observateur et conteur, singulière pastorale qui révèle le rapport intime et fusionnel à la nature d’un Dersou Ouzala moderne.

Avec le soutien de : Institut Perevoda à Moscou
Traduit du russe par : Yves Gauthier
Avec une préface par : Yves Gauthier

« Quel est le comble du Nature Writing ? Que l’on n’ait traduit à ce jour aucun livre russe qui relève de ce genre-là, or la Russie est par excellence un pays d’espaces où sauvage n’est pas qu’un mot. L’ours est mon maître, de Valentin Pajetnov, répare cette injustice.
Ce récit documentaire est conduit comme une autobiographie : un gamin grandit pendant la Seconde Guerre mondiale et rêve de vivre au cœur de la forêt. Ses héros sont Mowgli, Tarzan, Tom Sawyer et Dersou Ouzala. L’école buissonnière étant aussi une école de mauvaise vie, il dérape un temps dans la délinquance. Mais la nature l’appelle, rédemptrice, et le pousse à partir pour la taïga sibérienne où il devient trappeur. Il chasse, tue, se repent souvent, explore, rêve, s’émerveille et contemple. Seul. Plus il y a de jours de marche entre les hommes et lui, plus il est heureux. Les vieux Sibériens, gardiens des traditions, l’initient. On peut lire ces pages comme un manuel de survie, ou d’initiation.
Le temps passant, l’auteur comprend qu’il connaîtra mieux les animaux sauvages en les étudiant qu’en les chassant. Il quitte alors la Sibérie pour la Russie européenne, reprend l’instruction secondaire sur les bancs de l’école du soir, fait des études supérieures de zoologie à distance, décroche un diplôme de biologiste-ingénieur des chasses, tout en travaillant dans l’agriculture pour gagner sa vie. Une fois ce diplôme en poche, il s’installe dans une réserve naturelle sur le plateau du Valdaï, où la Volga prend sa source. Le zoologiste Léonid Krouchinski lui souffle alors l’idée d’adopter des oursons et de se substituer à leur mère en courant les bois avec eux. Dès lors, l’auteur devient un étrange berger à ours. De cette expérience, il tire une idée nouvelle : une méthode d’accompagnement des oursons orphelins (ou nés en captivité) dans la vie sauvage. Un homme apprend aux ours à vivre en ours !
À ce stade, l’auteur dépasse le genre de la narration autobiographique et focalise son propos sur l’ours. Des scènes entières semblent même relatées du point de vue de l’animal, voire de ses concurrents (le loup) et de ses proies. Non par anthropomorphisme, mais parce que la proximité, l’intimité objective de l’homme et de l’ours permet un tel changement de focale.
Que l’auteur ait un regard d’ours, soit ; mais le lecteur lui-même s’imprègne de ce regard. Car, en refermant le livre, on a l’impression de l’avoir vécu, et tout le mérite de cette illusion revient autant à la richesse de la matière vécue qu’à l’écriture.
Il y a chez Pajetnov narrateur un respect et un plaisir des mots justes. À sa façon de les choisir, on croit parfois qu’il leur tire son chapeau. Cette révérence qu’il fait au vocabulaire est marquée par sa connaissance du parler forestier – la Russie est d’abord une civilisation sylvestre –, mais aussi par sa culture, car l’enfant “sauvage” qu’il a été nous avoue en passant qu’il s’est gavé de lectures. Pajetnov – qui se dit fièrement trappeur, pêcheur, soudeur, chaudronnier, mécanicien, camionneur, bûcheron, tonnelier, charpentier, moissonneur… – ne se prétend pas une seule fois “écrivain” ; mais comment appeler autrement un amoureux des mots qui transporte son lecteur où il veut ? On n’est jamais allé aussi loin dans la nature avec une plume à la main. Résultat, une pastorale. L’œuvre d’un homme des bois écrivain qui a toute légitimité pour se mettre sur le pied de tout le monde – du penseur, du bûcheron, du biologiste et même de l’animal.
Enfin, son récit nous en apprend beaucoup sur son pays, ce qui est paradoxal pour un auteur qui a toujours cherché à fuir “la société des hommes”. Même sauvage, la nature est sociale au sens où elle interfère avec les hommes qui la racontent. Aussi le lecteur voit-il défiler toute une galerie de portraits. En Sibérie, par exemple, se découvre un peuple de fuyards ou de relégués : descendants des cosaques conquérants du Far East russe, vieux-croyants persécutés, Allemands de la Volga ou Lituaniens déportés par Staline, anciens du Goulag, prostituées assignées à l’exil, Ostiaks de l’Ienisseï. En creux, c’est la Russie des quatre-vingts dernières années que l’on découvre de l’intérieur.
En 1992, j’ai traduit Ermites dans la taïga (Actes Sud) du reporter Vassili Peskov, récit de l’authentique robinsonnade d’une famille de vieux-croyants oubliée des hommes, au fin fond de la taïga. De cette famille restait la cadette, Agafia, dont Peskov me disait que c’était “la personne la plus intéressante” qu’il ait jamais rencontrée. Croyant plaisanter, j’ai demandé : “Ex æquo avec qui ?” Il m’a répondu que c’était avec Valentin Pajetnov et m’y a emmené plusieurs fois – la première en mai 1997. J’en ai rapporté un petit livre de lui bientôt traduit par mes soins sous le titre Avec les ours (Actes Sud, 1998). De ce livre est bientôt née l’idée d’un film documentaire réalisé par Catherine Garanger, Dans la peau de l’ours (52 min, 2001).
Valentin Pajetnov vit à Boubonitsy, un village abandonné, noyé dans la forêt, qu’il a réhabilité pour apprendre aux ours à vivre en bon voisinage avec les hommes tout en les craignant. La tribu familiale s’y est installée au grand complet… plus de vingt personnes qui travaillent dans diverses spécialités de la zoologie. Une espèce d’idylle. L’un de ses petits-fils, Vassia, me confiait que si son grand-père avait connu “les moyens d’aujourd’hui” pour étudier l’ours (bracelets connectés, puces, seringues hypodermiques, caméras infrarouges), il serait allé plus vite et plus loin. J’ai objecté que c’était tout le contraire : si Valentin Pajetnov n’avait pas installé entre les animaux et lui une si longue intimité à mains nues, il n’aurait rien découvert.
Et nous n’aurions pas ce livre. »

Avec une postface par : Yves Gauthier

« “L’ours est mon maître” : ces mots sont sortis un matin de la bouche de l’auteur et, une fois tombés dans l’oreille du traducteur – la mienne –, y sont restés. Si je pouvais les donner pour titre à son livre ? Valentin Pajetnov m’a dit que oui. La suite de la phrase était : “…et je suis son élève”. Dans sa version russe originale, le récit s’intitulait “Ma vie dans les bois et chez moi”. La vie dans les bois… Life in the woods… Exactement le titre de l’œuvre majeure du naturaliste Henry David Thoreau, l’écrivain amoureux de la nature, le poète de la forêt, l’homme de l’étang de Walden, le chantre des animaux, l’ermite à la cabane en rondins, l’écologiste avant l’heure, le fondateur du Nature Writing américain qui, pour commencer, fut traduit en russe par Léon Tolstoï. Par un glissement mystérieux, le titre a migré de Walden, Massachusetts, à Boubonitsy, Russie centrale. Ici, la cabane s’appelle « izbouchka ». Et pourtant nous sommes dans quelque chose d’inédit. De risqué aussi car, à l’heure où naît l’auteur – et surtout dans le pays où il naît –, la passion de la nature a ses ennemis.
“Déclarons la guerre à la nature !” C’est par ces mots que l’écrivain Maxime Gorki (1868-1936), dans la première moitié du XXe siècle, entamait un long réquisitoire contre les éléments. À la même époque, un autre romancier faisait dire à Staline : “La nature est un ennemi sérieux…” C’était un temps où prévalait le culte de la modernité, de l’industrialisation élevée en religion. L’acier contre le bois. La ville contre la campagne. Une nouvelle échelle des valeurs se faisait jour, qui rapetissait la nature et magnifiait la technique. Dompter l’environnement était un programme politique. L’Union soviétique se durcissait idéologiquement, elle éradiquait les possédants au nom de la lutte des classes. Par quoi remplacer l’exploitation de l’homme par l’homme ? Par “l’exploitation de la nature par l’homme”, disait-on sans rire. Ce vieux barbu de Tolstoï avait l’air d’un fossile, maintenant, avec ses idées sur la grandeur morale du monde naturel. On trouvait la Volga stupide de couler paresseusement vers la Caspienne, on voulait la forcer à produire de l’électricité, à porter des cargos de 5 000 tonnes, à mettre en eau des canaux. Même chose en Sibérie : inversons le cours de ces monstres fluviaux, l’Ob, l’Ienisseï, qui paient bêtement tribut à l’Arctique, et créons enfin une mer artificielle pour faire la nique au Bassin méditerranéen, mare antique. Tout cela comme un écho à la phrase célèbre de Bazarov, le héros nihiliste de Père et fils (1862) d’Ivan Tourgueniev : “La nature n’est pas un temple, mais un atelier, et c’est à l’homme d’y travailler.”
En 1930, Boris Pilniak (1894-1938) publie La Volga se jette dans la Caspienne pour glorifier le triomphe des ingénieurs sur la nature, sans pour autant rabaisser celle-ci. Je n’écorne pas sa mémoire en avançant que ce romancier inventif mais disgracié compte peut-être donner ainsi des gages à son temps pour se racheter. Vain espoir, puisqu’il sera fusillé. Et pourtant il s’était plié à l’exigence du moment : mettre en scène le grand duel de la raison humaine contre l’anarchie de la terre, de l’air et de l’eau. Il va jusqu’à dénoncer la forêt elle-même : “…Vivant, ce bouleau sera toujours ancré là, dans son coin de cour, il n’en partira jamais tant ses racines sont solides. Qu’il s’agisse de ce bouleau ou d’une boulaie à rossignols, peu importe, force est de poser ce diagnostic clinique : la propriété première du bouleau ou de la forêt en général, c’est l’immobilité. Le mouvement ne commence qu’avec la hache du bûcheron. […] Or, cette immobilité inspire à l’homme de la pitié pour le bouleau, de la pitié pour l’élément sylvestre. C’est pourtant de la forêt que l’homme tient son immobilisme servile.” Cinq ans plus tôt, déjà, Pilniak avait signé un livre étrange, au genre inclassable, Les Machines et les Loups, où l’intelligence humaine (la technique, le génie, le progrès scientifique) jugulait enfin le monde sauvage (le loup, héros négatif, comme personnification de l’instinct).
Il serait intéressant de mettre en parallèle la thèse de Pilniak avec un roman historique d’Andreï Platonov (1899-1951) paru trois ans plus tôt, Les Écluses d’Épiphane, qui nous peint la situation inverse : le cuisant échec de la construction du canal Don-Oka à l’époque du gigantisme pétrovien. Un vrai film-catastrophe ! L’idée du roman ? Que la nature remet l’homme à sa juste place quand il cherche à la contrarier ; que Pierre le Grand annonce Staline ; et que vouloir dompter les éléments naturels, c’est verser dans la tyrannie. Pajetnov n’écrit pas autre chose devant le spectacle de désolation des écluses du Kas entre l’Ienisseï et l’Ob, où la taïga sibérienne reprend ses droits dans un décor à la Malraux : on pense au chasseur de statues Claude Vannec dans la forêt indochinoise (La Voie royale). Platonov ne s’arrête pas là. Il casse la thèse de la supériorité de l’homme sur l’animal : “Les hommes et les animaux sont des créatures semblables ; il y a même parmi les animaux des créatures moralement supérieures. Non pas l’échelle de l’évolution, mais l’hybridation du vivant, un conglomérat” (1939, Journal). Que dire alors des végétaux ? Que ce sont “les créatures les plus vertueuses de la terre” (1944, ibidem).
Mais c’est le camp adverse qui gagne. “À bas le joug impudent de la nature !” lance un personnage du Mystère Bouffe du poète Maïakovski. Même les écrivains à vocation naturaliste en sont venus à s’autofustiger publiquement, tel le Sibérien Vladimir Zazoubrine (1895-1937) qui a déclaré avec les accents tragiques qu’on imagine : “Pour nous qui sommes bestialement amoureux des libres espaces de la taïga sibérienne, il est pénible de songer à la ville, à la culture urbaine, au fracas des fabriques et des usines. Mais soit, que l’homme écrase en nous la bête, qu’il la traîne par la crinière. Que le sein vert et velouté de la Sibérie soit corseté du béton des villes, qu’il soit hérissé de cheminées de pierre à gueules fumantes, qu’il soit sanglé de chemins de fer. Que la taïga soit brûlée, rasée, que les steppes soient piétinées. Qu’il en soit ainsi, c’est inévitable. Car l’union fraternelle de tous les hommes, la fraternité d’acier de toute l’humanité ne pourra s’ériger que sur le fer et le ciment.” Or, la résignation tue, et le sincère Zazoubrine sera condamné au poteau à son tour.
Cause perdue, donc. Un autre fusillé de l’an 37, Sergueï Tretiakov (1892-1937), membre comme Maïakovski du “Front gauche des arts” (LEF), avait prôné dès 1923 “la haine des éléments non organisés, inertes, naturels”, ajoutant que l’homme nouveau ne pouvait plus “aimer la nature comme le faisait autrefois le paysagiste, le touriste, le panthéiste. Que c’est rebutant ces bois inextricables, ces steppes non cultivées, ces chutes d’eau qui ne servent à rien, ces neiges et ces pluies qui nous tombent dessus sans qu’on leur en ait donné l’ordre, ces avalanches, ces cavernes et ces montagnes ! Est magnifique ce qui porte la marque de la main organisatrice de l’homme. Est majestueux le fruit de la production humaine, conçu pour surmonter, dominer, maîtriser la matière.”
Alignés côté à côté, les livres russes de l’époque sur la misère de la nature en regard de la grandeur de l’homme – son dompteur – rempliraient d’impressionnants rayonnages. C’était un temps où le projet industriel, au lieu d’exécuter ses basses œuvres dans un silence sournois comme le monde entier sait le faire aujourd’hui, avait besoin de chantres ; aussi s’attachait-il les services de poètes et de prosateurs, et le fait est que les Soviétiques ont su mieux qu’ailleurs associer l’intelligentsia à la croisade de la modernité contre “ce qui existe depuis la naissance”, puisque telle est l’étymologie du mot russe priroda, la nature, à l’identique du latin natura. Dans la mémoire intellectuelle de ce pays, c’est à Maxime Gorki, déjà cité, que l’on attribue la paternité morale de la dénonciation des amoureux béats de la virginité terrestre. “Il y a quelque chose de primitif et d’atavique, renchérissait celui-ci, dans l’admiration que l’homme voue à la nature.”
Et pourtant ces mots s’adressent à un écrivain-philosophe émerveillé du monde originel, Mikhaïl Prichvine (1873-1954), que Gorki a su défendre en le faisant éditer, quand bien même l’autre l’eût qualifié sous cape de “perfide imposteur de la culture russe”. Lequel “imposteur” lui avait écrit, mais sans perfidie : “Il y a toujours eu et il y a encore chez nous beaucoup de plumes capables de peindre la nature avec des mots. Je pense à Ivan Tourgueniev, aux Écrits d’un chasseur de Sergueï Aksakov, aux tableaux magnifiques de Léon Tolstoï. Quant à Tchekhov, il a brodé sa Steppe de perles multicolores. Et les paysages de Crimée de Sergueïev-Tsenski, c’est Chopin jouant de la flûte. On trouve bien des choses émouvantes, sublimes et même puissantes dans la façon dont nos orfèvres de la plume figurent les éléments. Pendant longtemps, je me suis délecté de leurs peintures lyriques mais, avec les années, ce genre d’hymnes m’a laissé plutôt dubitatif, m’inspirant même un sentiment de protestation. Car enfin, il n’y a aucune beauté dans le désert ; la beauté est dans le cœur de l’Arabe. Pas de beauté non plus dans le morne paysage de la Finlande ; c’est le Finnois qui en affuble son pays austère. Quelqu’un a dit un jour : ‘[Le peintre ambulant] Lévitan a su voir dans le paysage russe une beauté avant lui insoupçonnée.’ Si personne ne l’avait vue, c’était qu’elle n’existait pas. Lévitan ne l’a pas ‘découverte’, il l’a apportée comme un don de son humaine personne à la Terre. […] L’homme a appris à former des mots sublimes et mélodieux sur le rugissement sauvage et le hurlement des tempêtes hivernales, sur la danse folle des vagues assassines de la mer, sur les tremblements de terre, les ouragans…”
Âpre pourfendeur de la nature, Gorki, on le voit, n’en aime par moins dialoguer intelligemment avec ceux qui la chantent. Mikhaïl Prichvine, Ivan Bounine (1870-1953), Vladimir Arseniev (1872-1930)… À ce dernier, il écrit après lecture de Dersou Ouzala (1923, éloge romanesque d’un indigène de la taïga extrême-orientale, chasseur animiste pétri de sagesse ancestrale et légataire d’antiques connaissances sur le monde sauvage) : “Je suis subjugué par la force expressive de votre roman. Vous avez réussi à faire la synthèse de Brehm et de Cooper. Croyez-moi, ce n’est pas un mince compliment ! Votre Golde [i.e. Nanaï, de souche toungouze, ethnonyme revendiqué par Dersou] est magistral, encore plus vivant à mes yeux que le trappeur du Lac Ontario [de Cooper], encore plus littéraire” (1928). Il faut dire qu’à l’iconostase des tableaux de nature, le Dersou Ouzala de Vladimir Arseniev figure au premier registre parmi les plus vénérés de l’époque soviétique. Il fera des émules et l’on verra fleurir une foule de Dersou dans la littérature soviétique. Je pense notamment au guide évenk Ulukitkan de l’écrivain explorateur Grigori Fedosseïev (1899-1968), auteur d’un roman d’aventures à mes yeux injustement oublié, Yambouï, rocher maudit. Quant à Ivan Bounine, prix Nobel de littérature 1933, prosateur et poète, écrivain total, il a sa place ici comme virtuose du paysage en quête d’harmonie et de réconciliation avec la vie : ainsi meurt, en même temps que son siècle, le vieux Kapiton dans le récit Au hameau (1892), soudain pénétré de “sa parenté charnelle avec la muette nature”. Le siècle suivant, le XXe, restera marqué dans son écriture par cette même “parenté” comme on le verra dans son roman La Vie d’Arseniev (1930, Arseniev étant un personnage de fiction sans rapport avec son homonyme Vladimir), où le décor naturel semble moins sortir de sa plume que du pinceau d’un impressionniste avec un culte assumé de l’automne et de la couleur jaune. Un jaune bouninien mâtiné d’une tristesse éthérée, peut-être aussi celle de l’émigration forcée d’un banni du régime. “Ce sont les peintres qui m’ont appris cet art-là”, confessera-t-il.
Mais il faut revenir ici à la personne de Mikhaïl Prichvine. Si le genre du Nature Writing en est un, le premier écrivain de Russie à l’incarner est bien lui. Je n’ai pas été pleinement honnête en avançant dans la préface de ce livre que rien n’avait été traduit en la matière. Car avec au moins deux titres en français, un coin du voile est levé sur ce “chantre de la nature russe” (Paoustovski) puissant et mystérieux au style de joaillier. Le Thoreau russe est bel et bien Prichvine, version XXe, agronome, photographe, naturaliste, voyageur, aventurier, automobiliste de la première heure, chasseur, philosophe, et dont l’envergure spirituelle a été révélée par la publication récente, post mortem, d’un journal intime tenu souterrainement pendant cinquante ans – vingt gros volumes d’une valeur inestimable, quand bien même je serais triste d’y trouver des zones d’intolérance avec, par exemple, quelques mots pincés sur les juifs (il n’est pas rare que les chantres russes de la nature se croient absous de ce péché, ce qui ne donne que plus de lumière à la belle philanthropie de Valentin Pajetnov). Fidèle à une forme d’idéal communiste bien à lui, un peu mystique, il ne rejette pas pour autant ses racines chrétiennes : “Je n’ai pas besoin d’aller à l’église, la divine nature me donne tout.” Il est lui-même descendant d’une lignée de vieux-croyants, et l’on voit combien les communautés schismatiques de la vieille foi orthodoxe, disséminées depuis le XVIIe siècle dans les taïgas de la vaste Russie, l’enchantent par ce qu’il faut bien appeler leur sens de l’écologie : le vieux-croyant est une figure obligée de la prose des naturalistes russes. Plus on se plonge dans l’œuvre de Prichvine, plus on s’étonne du fait même de la cohabitation d’un tel artiste avec son temps – étrange paradoxe.
Ce même paradoxe, on le retrouve au XXe siècle à l’échelle de l’État soviétique qui, tout en exaltant l’exploitation utilitariste et dominatrice de la terre, a développé un réseau de réserves naturelles pour la protéger. Malgré leur histoire tourmentée, ces réserves ont favorisé l’éclosion d’une pléthore de chercheurs hautement qualifiés, formés à la fois en chaire et sur le terrain. Science et grand air. Isba et doctorat. C’est la fière, la belle corporation des savants naturalistes que Valentin Pajetnov, ancien garnement dénicheur d’aiglons, s’enorgueillit d’avoir intégrée au terme d’un cheminement picaresque. Si l’on doit aux réserves russes la survie d’animaux promis à la disparition (que de louanges aux réserves aurai-je entendues dans ma vie de voyageur), on leur doit d’une égale façon la naissance de ces pages apologétiques sur la vie sauvage.
En vérité, l’apologie de la nature a toujours hanté la littérature en Russie. Beaucoup font observer que le Dit de l’ost d’Igor, grand texte épique de la fin du XIIe siècle souvent comparé à La Chanson de Roland, fait du paysage non pas un décor, mais un vrai personnage. L’académicien Dmitri Likhatchev : “Il n’y a pas de paysage à proprement parler dans le Dit, ce paysage si typique de la littérature de notre temps. Ici, la nature est dans le tissu même des événements. Elle y participe en ralentissant ou en accélérant le cours des choses.” Et encore : “L’auteur connaît et sent vivre la steppe du XIIe siècle : le sifflement d’un spermophile, le martèlement des piverts sur les rives basses, les habitudes des fuligules, des garrots à l’œil d’or, des mouettes, des faucons, le glapissement des renards sur les boucliers dont ils ne pouvaient souffrir la couleur rouge, etc.” (Notons toutefois que le renard ne voit pas le rouge, sur ce point l’académicien s’emporte un peu…)
Au fond, il en va de même pour le grand texte fondateur de la littérature russe populaire signé par Avvakum vers 1672. Encore un vieux-croyant, et le premier d’entre eux ! Il n’est qu’à lire son évocation quasi édénique du Baïkal : “Une tempête de vent s’est levée, et de force nous avons trouvé où nous mettre à l’abri des vagues montantes. Il y a là des montagnes hautes, et près d’elles des rochers très hauts. Moi qui ai couru 20 000 verstes et davantage, n’en ai jamais vu de semblables. À leurs cimes : des pointes et des creux, des piliers et des portes, un rempart… et tout cela fait de la main de Dieu. L’ail et l’oignon y viennent plus gros que le romanovski, et fort doux. Il y a tant d’oiseaux sur la mer – oies et cygnes – qu’elle semble de neige. Comme poisson : esturgeon, truite, sterlet, omoul, lavaret et autres espèces. Il est d’ailleurs fort gras, si bien que l’esturgeon ne peut frire à la poêle : il n’en sortirait que graisse. […] Et tout cela fait par le Christ pour que l’homme, l’âme en paix, en rende grâce à Dieu.”
Mais voilà qui nous emmène un peu loin. Le vrai début, comme toujours dans les lettres russes, c’est Pouchkine, maître paysagiste, peintre des quatre saisons. On a parfois l’impression – soyons un peu méchants – que tous les autres après lui, derrière lui, ne seront que ses pochoiristes. Paysagiste : à peine posé, ce mot doit être un peu corrigé. Car les paysages pouchkiniens sont des forces vivantes, des acteurs, à l’égal de l’homme. Presque plus épiques que romantiques. Qu’est-ce par exemple que la Néva dans le Cavalier d’airain ? Un fleuve qui déborde ? Ou un agent de la tyrannie pétrovienne ? La nature chez Pouchkine parle autant qu’on la regarde, elle joue, chante, enchante, agit, aide, gêne, sauve et tue. C’est plus qu’un “paysage”. Et pourtant, quel paysage ! Le poète a tout créé : la palette, les couleurs, les outils, une panoplie lexicale forgée au fourneau du parler populaire, de la poétique byronienne, du thésaurus antique et du patrimoine littéraire européen. Tubes, pinceaux, chromes, tout est là : une écritoire prête à servir.
Mais animalier, Pouchkine ne le fut guère. Certes, son loup fait peur au chapitre IV d’Eugène Onéguine quand, flanqué d’une louve affamée, il se poste au bord d’un chemin au passage d’un cheval ; en revanche, l’ours du chapitre V qui emporte Tatiana ressemble presque à un personnage de fable avec cette touche délicieusement fantastique qui semble préfigurer King Kong enlevant Fay Wray.
Le monde animal entrera véritablement dans la littérature russe avec Sergueï Aksakov (1791-1859) et ses Écrits d’un chasseur (1852). Une révélation pour l’époque. Pour la première fois, les animaux avaient la parole. Non que l’auteur les fît parler ; mais parce qu’il les faisait vivre. Gogol : “Dieu fasse que mes morts [allusion aux Âmes mortes qu’il était en train d’écrire] soient aussi vivants que vos bécasseaux.” Tourgueniev : “Si les tétras savaient parler, ils n’auraient rien d’autre à ajouter de ce que nous en raconte M. Aksakov.” Le même : “C’est le premier livre du genre.” Khomiakov : “La nature russe s’étale ici dans toute sa splendeur, et la langue russe écrite fait un pas en avant, même après Pouchkine et Gogol.” Tchernychevski : “Quelle maîtrise de la description, quel amour de la chose décrite et quelle connaissance du monde des oiseaux ! M. Aksakov les a immortalisés, et il va sans dire qu’aucune littérature occidentale ne pourra jamais se vanter d’avoir produit quoi que ce soit de semblable aux Écrits d’un chasseur.” La raison du choc était que la faune se voyait tout à coup admise dans les livres. Véritable best-seller, l’ouvrage connut plusieurs rééditions. Curieusement, la censure refréna sa carrière. J’écris curieusement parce qu’Aksakov lui-même avait longtemps servi comme fonctionnaire-censeur… Séditieux les animaux ? On reprochait surtout à Aksakov des tournures grosses d’ambiguïté : on n’aimait pas que les oiseaux migrateurs volent “en ordre serré”, car cela en faisait d’inquiétants soldats du ciel ; on n’aimait pas non plus les expressions comme “le peuple ne mange pas d’oiseaux étranglés” par peur d’une allusion ésopique.
C’est un livre écrit à la première personne du singulier, dominé par la dimension de l’expérience. “Je vais vous raconter ce que je sais : ce que j’ai vu de mes propres yeux ou entendu dans la bouche d’authentiques chasseurs.” L’écriture du vécu. Valentin Pajetnov – l’Aksakov du XXIe siècle – s’inscrira dans cette tradition-là.
Les écrivains-chasseurs. Le suivant sera Léon Tolstoï qui estimait, aux dires de son fils Sergueï, que “seuls le chasseur et le cultivateur peuvent sentir la beauté de la nature”. Guerre et paix, Anna Karénine, Les Cosaques… la chasse est chez lui partout. Outre qu’elle offre à sa plume une matière narrative dense, elle met à nu le rapport de l’homme à la nature dans son intensité esthétique et morale. Nature et beauté, nature et nourriture, nature et survie, nature et gaspillage, nature et conscience, nature et repentir, nature et Dieu, nature et écriture, tout est dans la chasse, drame primitif. Jusqu’à ce jour de 1884 où l’écrivain tourmenté raccrocha son fusil et se déclara végétarien. En russe, le mot okhota signifie tout à la fois “envie” (désir, tentation) et “chasse”. Tolstoï s’est saisi de l’ambivalence pour un petit récit autobiographique de chasse à l’ours dont le titre est un emprunt proverbial : Pire est l’envie que la pénitence (1875). Ça commence par un coup de fusil raté ; ça finit sur l’image de l’auteur à demi écharpé par la bête, puis suturé de soie. Quelques pages épurées, dépouillées, si simples qu’on en oublie qu’elles sont de la littérature (on hausse les épaules et on les donne à lire aux enfants), suffisent à raconter : l’œuvre du froid hivernal ; l’homme qui traque ; l’animal qui le déjoue, sa bestialité, ses prodiges de ruse, son haleine chargée de sang ; la communauté villageoise, sa hiérarchie, son humeur ; le brasillement des étoiles dans le ciel gelé ; et l’amour muet, l’infinie tendresse du narrateur pour tout cela. Il est possible qu’un tel niveau d’immortalisation de la nature par l’écriture reste à jamais inégalé. Oh ! la fauve étreinte de l’ours couché sur Léon Tolstoï.
Quand Tolstoï meurt, en 1910, la nature russe peut pleurer, comme elle pleura la défaite du prince dans le Dit de l’ost d’Igor. On connaît la suite – des voix gronderont peu après : “Guerre à la nature !” (Tolstoï vivant, elles n’auraient pas osé).
On parlera de renaissance à partir des années 1960 avec l’apparition d’une pléiade d’écrivains qui placeront la campagne russe au centre de leur œuvre : la fameuse école des “ruralistes” ou des “villageois”. C’est Soljenitsyne qui commence avec La Maison de Matriona (1962). Je relis ces lignes où le narrateur Ignatitch débarque au fin fond de la campagne russe : “J’avais tout simplement envie de Russie moyenne : pas de chaleur, une forêt qui gronde de toutes ses feuilles. J’avais envie de me fourrer et de me perdre dans le ventre du pays, à supposer qu’il eût jamais existé…” On dirait Pajetnov s’exilant dans le Valdaï ! Ce récit a connu le destin mouvementé que l’on sait, mais déjà d’autres auteurs s’engouffraient dans la brèche : Fédor Abramov (1920-1983), paysan-soldat ; Sergueï Zalyguine (1913-2000), paysan intellectuel ; Vassili Belov (1932-2012), paysan-ethnographe ; Viktor Astafiev (1924-2001), le plus noir de tous ; Vassili Choukchine (1929-1974), le plus désespéré ; Valentin Raspoutine (1937-2015), le plus nostalgique ; Boris Mojaïev (1923-1996), le plus proche de Soljenitsyne ; et bien d’autres encore sur lesquels planait l’ombre d’un vieux briscard, Mikhaïl Cholokhov, l’écrivain des Cosaques du Don.
Toutefois, la prose des écrivains-paysans n’est pas dédiée à la nature en tant que telle. Ils n’ont certes rien contre : elle est leur compagne, leur maîtresse ; et ils se posent en légataires du testament tolstoïen ; mais la Russie qu’ils peignent est celle d’hommes et de femmes aux destins brûlés par la collectivisation et la guerre. Si leur forêt n’est pas un simple papier peint au mur de leur bureau, elle n’est pas non plus le nerf de leur écriture. Les ruralistes pleurent la mort des isbas. On leur doit un voyage bouleversant “dans le ventre du pays” (Soljenitsyne), leur littérature est tourmentée, nostalgique, teintée de spleen russe. La veuve dépressive du moujik disparu.
De cette mort, Valentin Pajetnov est témoin. Que de villages naufragés dans ce livre… Mais là où il passe, tout revit. Il s’installe dans les ruines, les reconstruit à la hache ou en pensée, se pâme de plaisir. À lui seul, il a ressuscité tout un village, l’a repeuplé de sa progéniture, a sauvé et rendu à la forêt deux bonnes centaines d’ours, a cherché et trouvé la juste formule de cohabitation entre l’Homo sapiens et l’Ursus arctos.
Depuis mille ans que la Russie chante sa nature, il n’est pas le premier. Comme conteur et paysagiste, il se coule dans la grande tradition du XIXe. Comme styliste, on le rangerait plutôt dans l’atelier de Prichvine : une langue dense et claire, une fascination pour le parler paysan qu’il n’imite pourtant pas, l’appétit du mot juste. Mais son originalité est ailleurs.
Les premières pages de ce récit laissent la parole au “je” du narrateur ; dans les dernières (l’avant-dernier chapitre par exemple), c’est le loup qui véhicule le récit. Le “je” se dissout donc dans la vie sauvage par inversion de focale. L’inverseur est un savant zoologiste, mais on ne voit pas la panoplie du savant. Là est sa force, ou sa magie de conteur. Car, outre des monographies scientifiques, il publie aussi des contes russes.
Autre inversion : Valentin Pajetnov n’est pas allé vers la vie sauvage en écrivain pour en rapporter des livres. Au contraire, c’est d’avoir embrassé la vie sauvage qui l’a conduit à l’écriture. Pour reprendre une expression du poète et documentariste Mikhaïl Tarkovski disant que son “chemin vers la plume passe par la hache [celle du moujik]”, le chemin de Pajetnov vers l’écriture passe par l’ours, le loup, etc. Le devoir de raconter. Tels ces voyageurs baudelairiens qui disent avoir “cueilli avec soin quelques croquis pour votre album vorace, Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin”.
Ce livre rassemble donc les “quelques croquis” d’un naturaliste unique. Les voici servis à notre “voracité”. ‘“En très peu de phrases, d’une manière toute simple, il pouvait [tout] expliquer […] ; et j’avais l’impression de tout savoir depuis longtemps déjà.” Ainsi nous parle-t-il d’un vieux trappeur qu’il a connu dans sa jeunesse sur les terres de Dersou : Mikhalytch. On peut y voir son credo littéraire. “L’impression de tout savoir…” Et cette impression qu’il me donne, à la lecture, d’être moi-même un ours, comme un gamin qui se prend pour Tarzan.
Tarzan, le Capitaine de 15 ans… Ses rêves d’enfant. J’entamais l’écriture de cette postface quand V Pajetnov m’a écrit : “Ils n’arrêtent pas de me présenter comme un ‘doyen’. Ils se trompent lourdement pour la bonne raison que, par la simplicité de ma vision du monde et au-dedans de mon âme, je reste dans l’enfance.”  »


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