Interviews


Palais national, Barcelone – Catalogne (Espagne)
Année 2013
© Florian Das Neves

Thomas Fraisse – Indécence de la pauvreté et incandescence de l’amour
propos recueillis par Marc Alaux

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Comment est née votre fascination pour l’abbé Pierre ?
À 15 ans, lorsque j’ai découvert son Testament parmi les livres vendus à l’occasion d’une braderie. Je connaissais la légende mais, lors de ma lecture, je découvrais le message de l’homme à la jeunesse. Pour la première fois, l’on m’assurait que vivre ce n’était pas renoncer. Je trouvais une direction et un courage nouveau. Puis, chemin faisant, je me suis oublié et ai oublié l’abbé Pierre, jusqu’à ce qu’il se rappelle à moi. Depuis, j’essaie de ne pas « tirer mon épingle du jeu », de ne pas me calfeutrer dans un bonheur égoïste, mais de rester perméable aux souffrances et aux appels du monde. C’est une tâche tous les jours recommencée par un homme bancal, comme nous le sommes tous en définitive. Le message de l’abbé est aujourd’hui mon guide de vie. Il nous assure qu’« il ne faut pas attendre d’être parfait pour faire quelque chose de bien ». Je ne suis pas parfait, et loin de là, mais j’ai décidé d’offrir une partie de ma vie à une cause qui venait la justifier et la grandir.

Vous êtes déjà l’auteur d’une biographie de Saint Exupéry. Quelles difficultés et quelles joies avez-vous rencontrées lors de la rédaction de ce nouvel ouvrage ?
D’abord, j’ai eu plaisir à poursuivre le parcours intellectuel ébauché. Puisque ces deux auteurs puisent à des sources communes, et qu’ils sont pour moi complémentaires. Je dirais que ma plus grande difficulté a été de rendre l’universalité du message de l’abbé Pierre, et de le rendre audible par tous. Ainsi, je me suis évertué à traduire et à justifier son propos. Ma plus grande joie a été de me faire le porte-voix d’une parole sans concessions. Dans une époque du contrôle à outrance, cela n’a pas de prix. Et puis, j’ai bien sûr éprouvé la joie de l’écriture, la joie de trouver la phrase juste et de cheminer vers le propos qui saura au mieux atteindre les lecteurs, et leur faire percevoir l’incandescence du message de l’abbé Pierre.

En quoi la pensée de l’abbé Pierre reste-t-elle d’actualité ?
C’est une pensée plus actuelle que jamais. Notamment puisqu’il a su prendre la mesure de la défaite des idéologies. En cela, alors qu’ils ne sauraient évoluer dans des vies privées de repères, les hommes étaient privés d’un chemin, seul à même de donner un sens à leur vie. Mais, selon moi, il est allé plus loin encore. Il a su deviner que les expériences autoritaires du XXe siècle emportaient avec elles l’espoir. Aujourd’hui, les hommes et les femmes politiques en sont réduits à une gestion des affaires courantes, et sont privés de vision de long terme. Tout cela parce que, comme nombre d’intellectuels et de dirigeants, il leur semble que l’espoir et l’enthousiasme qui en résulte doivent nécessairement conduire aux goulags et aux purges. Cependant, ce que nous pouvons aujourd’hui redécouvrir avec le vieil abbé, c’est précisément l’espoir qui nous fait défaut, la conscience que les hommes bâtissent le monde, et qu’il n’est jamais que leur libre décision.

Certains traits d’esprit de l’abbé Pierre influent-ils sur vos décisions ?
Sans conteste l’impétuosité et la sincérité. Elles m’ont toujours empêché de sacrifier aux politesses sociales, et de tomber dans des rapports policés mais creux. Je crie, je tonitrue et m’emporte. Et, comme l’abbé, j’y prends un certain plaisir. Ces deux valeurs ont été parmi mes meilleurs guides. J’ai découvert que malgré ma carrure frêle, l’on gagne une force immense à défendre des valeurs et des buts qui nous dépassent. Tout change pour peu d’avoir le courage de dire non. Beaucoup de nos contemporains demandent uniquement que l’on fasse éclater le statu quo et les faux-semblants qui les empêchent d’exprimer qui ils sont véritablement. À partir de là, tout redevient possible. Plus loin, je dirais que je retiens de son exemple le primat de l’amour. Comme lui, je me brûle et je chute souvent dans ma tentative de faire de cette valeur l’aiguillon et le principe directeur de ma vie. Aujourd’hui certainement nous ne savons plus vraiment ce que signifie ce mot vieilli. Cependant, je pense comme lui qu’une bonne part des dysfonctionnements contemporains provient de cet oubli. Comme il l’écrivait : « Le mystère est la seule alternative à l’absurde. »

Une pensée ou un livre, un texte ou un discours de l’abbé Pierre vous marquent-ils plus particulièrement ? Lequel, pourquoi ?
Eh bien, j’en citerais trois : son Testament en premier, son discours de l’hiver 54 ensuite, et le mot d’ordre d’Emmaüs enfin. Le premier est pour moi la lecture cardinale que devrait faire tout jeune homme ou toute jeune femme. Il offre un chemin dans une époque où les repères se sont érodés. Dans le deuxième se loge la merveille de l’abbé Pierre, la capacité qu’il a manifestée d’accéder aux vestiges d’humanité qui séjournent dans le cœur de chacun, et qui ne demandent qu’à être confortés. Ce qui explique la capacité qu’il a eu de faire basculer une société de l’indifférence au dévouement forcené. Je retiendrais le mot d’ordre d’Emmaüs enfin : « Toi qui souffres, qui que tu sois, entre, dors, mange, reprends espoir, ici on t’aime. » Ces mots sont pour moi de la poésie brute, puisqu’ils puisent leur source loin du calcul et des facilités coutumières. Ce sont les mots de celui qui « accepte de se laisser blesser de la blessure de l’autre ». Selon moi, il y a déjà là un parcours, et tous les fondamentaux qui permettent d’orienter une vie.

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