Interviews


Halte à proximité du village d’Arco-Íris – État de Pará (Brésil).
Année 2010
© Franck Degoul

Franck Degoul – Regard de braise
propos recueillis par Émeric Fisset

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Comment vous est venue l’idée de traverser le Brésil à pied ?
Après m’être consacré des années durant à des recherches ethnologiques aux Antilles, je souhaitais faire l’expérience d’une autre forme d’exploration du monde, d’un mode de voyage différent. La marche s’est imposée à moi pour un ensemble de raisons qui tiennent à son caractère physiquement engagé et à sa simplicité. On ne va pas seulement où l’on veut, en marchant : on va également où l’on peut, c’est-à-dire aussi loin et aussi longtemps que l’on est en mesure de se transporter sans dommage. On est à la fois navire et capitaine, motrice et cheminot, véhicule et conducteur. Parmi l’ensemble des moyens de déplacement, la marche s’honore de présenter le circuit le plus court entre la volonté et l’action. On entend son corps grincer, craquer, gémir ou s’élancer comme le ferait une coque de voilier aux prises avec la vague et le vent. Marcher, soit, mais où ? Au rythme de la foulée, un tour du monde ou une traversée continentale étaient exclus au regard du temps que je désirais consacrer au projet : pas plus d’une année. Non seulement le Brésil présentait ce caractère quasi continental en raison de sa superficie mais encore je le savais doué en matière de diversité : diversité d’origine du peuplement, diversité chromatique de ce peuple, diversité environnementale, écologique, sociologique, artistique… Le Brésil présentait donc l’avantage de fournir un terrain d’exploration tout à la fois homogène territorialement, et hétérogène quant au contenu de ce territoire. Enfin, je l’avais approché à l’occasion de mes lectures ethnologiques et souhaitais m’y immerger pour de bon. Et puis enfin, bon : la pampa ! L’Amazonie ! Brasilia ! Belém ! Cette langue portugaise indolente et suave ! Le Brésil ! Ce pays exerce une attraction considérable en France, il détient une place de choix dans notre imaginaire culturel. J’ai cédé quelque peu à ses sirènes pour mon plus grand bonheur, et jamais n’ai connu de véritable naufrage.

Qu’ont apporté au voyage votre formation d’anthropologue et vos connaissances de terrain sur les Caraïbes ?
Un certain regard sur les choses et les êtres rencontrés, une façon de questionner le réel, une attention particulière à certains détails infimes, à certaines situations, les fameux « impondérables de la vie authentique » qu’évoquait en son temps l’ethnologue Bronislaw Malinowski. En fin de compte : un étonnement à l’endroit de ce que le Brésil me laissait entrevoir au long de cette ligne de vie, d’asphalte et de latérite, qui relie ses confins et constitue en quelque sorte sa colonne vertébrale, l’axe par lequel se distribuent ses forces, mais où siègent également ses douleurs. Finalement, à l’encontre de la démarche ethnologique classique qui s’épanouit dans une certaine forme de stabilité dans l’espace (réduit) et le temps (long), un voyage de ce type, fondé sur le mouvement et le passage continus, sans transport mécanique intermédiaire, et donc sur l’instabilité, offre un saisissant panorama d’une société dans son ensemble, une sorte d’instantané qui se précise dans le bain révélateur que constitue la marche au long cours.

Quelles impressions procure le fait de voyager seul à celui qui n’en est pas coutumier ?
Le voyage en solitaire a pour vertu de décupler les sensations, les émotions, les sentiments éprouvés. Leur palette se dilate, enfle, de l’extase fulgurante que procure une joie soudaine et inexpliquée devant un paysage, aux affres les plus sombres qui accompagnent le découragement, les doutes, l’angoisse, la peur parfois primale à l’encontre du monde que l’on traverse par ses seules forces. Cette forme de solitude nous rend disponible et immensément réceptif au monde alentour, aux êtres rencontrés. Elle nous dénude et nous expose, nous pèle et nous dévoile. La vulnérabilité qu’elle nous impose est la condition d’une pleine ouverture à l’autre. Lorsqu’il n’y a plus rien à dissimuler, il n’y a plus rien à montrer non plus. Mais je crois que l’on ne voyage jamais tout à fait seul, en réalité, bien qu’on le soit physiquement. Le voyage nous dédouble, en quelque sorte, et exige que l’on compose avec l’être qui fait irruption en soi, au-devant de soi, dans cette succession de moments extraordinaires qui composent un voyage au long cours. Dans un premier temps, marcher sans trêve revient à rencontrer ce « Je » dont parle Rimbaud, celui dont il déclare qu’il est « un autre ». On se surprend à réagir de telle manière au pied de l’événement imprévu, on se découvre sous un jour inédit, on cherche à se comprendre. Enfin, à la faveur d’une certaine discipline quotidienne, on finit par lâcher prise et l’on « coïncide » alors avec soi. Ni seul, ni dédoublé : ici. Enfin présent, sans double fond, sans plus de comparaison avec qui ni quoi que ce soit. C’est pourquoi la solitude marchée nous libère, en somme : parce qu’elle finit par nous défaire de nous-mêmes. Ne subsiste alors qu’une énergie en mouvement, une impulsion perpétuellement renouvelée, impermanente et affranchie.

Où se situe l’exotisme lorsqu’on chemine ainsi le long des routes ?
À vrai dire, l’exotisme s’y trouve partout, à tout moment, parce que les routes ne sont pas faites pour être foulées et qu’un marcheur s’y trouve donc en situation d’étranger, d’exote, pour reprendre la notion forgée par Victor Segalen. Les routes fédérales brésiliennes constituent en outre un espace de refuge pour les populations précaires, marginalisées, minorées au sein de leur propre société. C’est à leurs flancs, entre l’asphalte et les premières clôtures, que l’on découvre les camps de réfugiés d’un conflit silencieux : celui qui concerne l’accès à la terre, et donc à la subsistance. Vous y rencontrerez par endroits des Indiens guaranis ou d’autres « sans-terre » de toute origine écartés, chassés par le système agraire intensif qui se concentre aux mains d’une autre minorité, triomphante celle-ci : celle des grands propriétaires qui détiennent le levier de l’économie agricole brésilienne. Les seuls piétons qu’on y croise sont, eux, comparables aux hobos nord-américains, mais sans le romantisme ou le caractère libertaire qui leur sont communément associés : des errants, sans feu ni lieu, emportés par la malédiction de la mobilité à quoi les a réduits la misère. En fin de compte, il ne faut pas oublier que l’exotisme siège essentiellement dans le regard que l’on porte sur le monde. À nous de nous rendre étranger aux choses qui nous entourent afin de les rendre étrangères, et donc étranges, c’est-à-dire « extérieures ». La proximité nous aveugle. La distance, elle, nous invite à observer, à comprendre, à nous approcher, à saisir. L’exotisme est tout ce qui saute aux yeux une fois qu’on les a ouverts.

Connaissiez-vous une forme d’évasion par la lecture ou la musique ?
Par souci de légèreté, je n’avais emporté qu’un seul ouvrage : L’Homme sans qualités, de Robert Musil. Il était modérément épais, mais surtout très dense. Un roman lyophilisé, en somme ! Lecture inachevée car il ne résonnait pas en moi, ni avec le rythme de la marche et ses escales quotidiennes. Plus tard, en cours de route, j’ai déniché le premier tome de Guerre et paix de Tolstoï, dont je rationnai la lecture afin qu’elle m’accompagne le plus longtemps possible. Alors, oui, entre les pages de ce magistral roman-feuilleton, exotique en plein Brésil, je connus l’évasion et cet immense plaisir d’être transporté ailleurs alors même que je m’y trouvais déjà ! Lire sous la tente ou dans une petite chambre de route nous rapporte aux bonheurs enfantins de lecture à l’abri de la cabane. Notre univers intime est concentré dans une sphère dont le diamètre est la portée de nos bras. Le rêve et l’imagination s’y épanouissent évidemment. Aujourd’hui, j’ajouterais à mon bagage les écrits du moine zen errant Ryôkan pour leur légèreté, leur liberté, leur profondeur dénuée d’artifice. Dans cette figure du zen réside, je crois, une bonne partie de l’esprit de la marche : « Aux nuages flottants/qui jamais ne se reposent/jamais ne s’établissent/mon cœur s’apparente/tandis que passent ces journées. »Quant à la musique… je ne l’écoutais que très rarement en marchant, sinon le long de routes désertes où mon attention pouvait être distraite sans danger. En revanche, elle rehaussait souvent le crépuscule de mes bivouacs lorsque j’étais certain d’être dissimulé. Ma plongée progressive dans le sommeil employait un même viatique qui ne m’a jamais quitté : écouter une voix humaine, une conversation, un monologue, jusqu’à m’évaporer dans le sommeil à mon insu. C’est le meilleur, et le plus intelligent somnifère que je connaisse ! C’est pourquoi mon baladeur regorgeait également de sketches, d’entretiens, de chroniques radiophoniques que j’écoutais en boucle et finissais par connaître par cœur. On peuple sa solitude comme on peut dans ces moments-là !

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