Interviews


Condé-Sainte-Libiaire – Seine-et-Marne (France)
Année 2007
© Aricia Pastaga

Baptiste Roux – L’obsession de la perfection
propos recueillis par Hélène Leboucher

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En quoi Stanley Kubrick vous a-t-il inspiré ?
Les films de Kubrick sont moins immédiatement accessibles pour un adolescent cinéphile que ceux de Hitchcock ou de Kurosawa. Si j’ai pu être intéressé par 2001, l’odyssée de l’espace ou Full Metal Jacket (que j’ai vu au moment de sa sortie en salle), une certaine maturité a été ensuite nécessaire pour que je saisisse le sens profond de la démarche kubrickienne, en parvenant à faire abstraction de la part spectaculaire de l’œuvre, qui peut faire obstacle à sa compréhension. Kubrick est avant tout un moraliste, qui s’abstient de juger ses personnages, miroirs de l’humanité, dont il tente d’élucider la propension à générer, en raison de leur orgueil ou de leurs fausses représentations du monde, un désastre inévitable.

Quel est l’obstacle majeur pour cerner la personnalité de ce cinéaste ?
Honnêtement, le goût de l’ironie et du tragique, allié un talent incomparable pour investir les recès de l’âme, transparaît très tôt chez Kubrick (sauf peut-être dans ses deux premiers films, des exercices de style dénués d’humour) et laisse affleurer son caractère. Contrairement à la légende d’un autocrate reclus et paranoïaque, Kubrick était un artiste aux centres d’intérêt illimités et à la curiosité inlassable, fustigeant le cynisme dont le taxaient quelques critiques mal avisés. Les multiples monographies, archives dévoilées et autres travaux parus après sa mort ont confirmé les intuitions premières à propos du cinéaste : un dévouement absolu à la création, une intelligence critique incroyablement affûtée.

Quelle découverte la plus inattendue pourriez-vous nous citer ?
Si les exégètes ont radiographié l’œuvre dans ses plus infimes linéaments, mes recherches ont permis de montrer un artiste d’une sensibilité, d’une timidité presque pathologique, à rebours de l’image d’un perfectionniste proche de l’autisme. Son premier passage à la radio s’est avéré si calamiteux que l’émission dut être écourtée : Kubrick ne parvenait pas à bredouiller plus de quelques syllabes, paralysé par le trac. On oublie également une délicatesse dont ont témoigné un grand nombre de pairs cinéastes, que Kubrick appelait avec la plus grande déférence pour les complimenter sur leur dernier film, voire leur demander certaines explications d’ordre technique.

Quels épisodes de sa vie expliquent l’extravagance de certains de ses films (tels qu’Orange mécanique) ?
La filmographie de Kubrick est découplée de son existence qui, comme je l’ai dit, était entièrement focalisée sur la confection de ses films : l’homme a vécu une enfance sans traumatisme et prisait par-dessus tout sa vie de famille… Partant du principe que le film se devait de rendre le plus fidèlement compte de l’œuvre originelle adaptée, il subordonnait l’atmosphère et les effets à la tonalité d’ensemble ; il lui aurait été impensable de transcrire l’ensauvagement primitif d’Alex, dans Orange mécanique, sans les déchaînements de sexe et de violence. Mais ces derniers ne sont pas plus révélateurs de la personnalité de Kubrick que la langueur décadente évoquée dans Barry Lyndon !

Lequel de ses films vous a le plus profondément marqué ?
Il m’est très difficile de répondre à la question, tant les œuvres, prises chacune dans leur unité, proposent un système clos et un accomplissement presque parfait des intentions de départ. À cet égard, c’est peut-être la nature volontairement peu lisible et incertaine de son dernier film, Eyes Wide Shut, qui m’a conduit à le visionner près d’une quinzaine de fois, sans parvenir jamais à assigner au propos son sens définitif, ce qui, de toute façon, aurait relevé du contresens, puisque le dernier Kubrick s’ingénie à cultiver l’ambiguïté et à décourager toute lecture univoque. À la fois frontal et ésotérique, Eyes Wide Shut est un film qui résume la manière d’un cinéaste terriblement complexe dans sa transparence.

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