Interviews


Sur la rivière Moma – Iakoutie (Russie)
Année 2009
© Birgit Guerrier

Gérard Guerrier – La petite mélodie des cimes
propos recueillis par Hélène Leboucher

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Votre traversée des Alpes à pied a-t-elle changé la perception de votre métier de voyagiste ?
Je me suis engagé dans ce métier avec la volonté de partager ma passion de la découverte. Peu nombreux, hélas, sont les clients qui acceptent le port d’un sac, l’inconfort, l’inconnu et les rythmes soutenus. Les circuits proposés, dont est éliminé autant que possible tout aléa, sont ainsi accessibles et rodés. Et finalement, seule une infime partie des voyages dits « aventureux » le sont réellement. Avec cette randonnée, j’avais l’intention de démontrer qu’il n’est pas besoin d’aller dans les îles Kouriles pour vivre une aventure authentique et renouer avec ma passion.

Aviez-vous des attentes avant le voyage ?
J’en avais plusieurs, pas vraiment originales. Oublier les responsabilités de chef d’entreprise, retrouver un rythme humain, se lever, marcher toute la journée, s’arrêter quand on a faim et soif, dormir si l’on est fatigué. C’est simple mais rare aujourd’hui. Bien sûr, je souhaitais aussi approfondir mes connaissances historiques et géographiques sur les Alpes centrales. Ces attentes ont été largement dépassées, notamment au travers du renforcement de notre couple mais aussi par « l’autre aventure », celle que mon fils vivait en même temps en Sibérie, et qui a déclenché mon désir d’écrire.

Outre le récit de votre voyage, qu’exprime votre livre ?
L’Opéra alpin n’est pas un simple récit de voyage dans lequel je communique aux lecteurs le plaisir que j’ai eu à traverser ces régions mal connues des Français. C’est aussi une approche historique et botanique des zones traversées – cela m’a permis de comprendre comment on passe de vallée en vallée, de crête en crête, de la bière à la grappa et du dialecte bavarois au bergamasque. Mais c’est avant tout l’histoire d’un père qui, inquiet de la possible disparition de son fils, se pose des questions essentielles : sur la relation père-fils, sur le sens de l’existence et de la mort. C’est enfin un couple qui affronte, à sa manière, les difficultés que lui posent la montagne et la vie.

L’excitation du voyage et de la découverte effaçait-elle l’inquiétude née de l’absence de nouvelles de votre fils séjournant en Sibérie ?
Je ne parlerais pas d’excitation… Il est certain que le rythme de la marche au long cours, son indispensable discipline et la nécessité de vivre m’ont apaisé mais l’angoisse de ne pas revoir mon fils ne me quittait jamais vraiment. À l’improviste, elle revenait comme une ombre oubliée qui vous suit sans cesse. Ce fut donc un voyage bien étrange oscillant constamment entre le bonheur et le désespoir, un peu à la manière des Danses de Davidsbündler de Schumann, partagées entre l’impétuosité joyeuse de Florestan et la mélancolie d’Eusébius.

Quel ouvrage recommanderiez-vous à un marcheur s’élançant à travers les Alpes ?
Choisir un livre pour accompagner une traversée des Alpes est un sérieux dilemme ! Permette-moi de me faire l’avocat du livre papier plutôt que de la liseuse électronique. Il présente de nombreux avantages pour l’apprenti-aventurier : on peut en faire du feu en cas de pépin, un usage hygiénique ou encore l’utiliser comme appuie-tête. Le seul handicap est le poids ! Mais on n’est pas obligé d’apporter Guerre et paix… Il faut donc des livres efficaces, concentrant un maximum de plaisir pour un minimum de pages. Si vous avez déjà acheté L’Opéra Alpin, je ne saurais trop conseiller la poésie que l’on peut lire et relire à l’arrivée d’un col ou même chanter si on aime Léo Ferré. Pour moi, ce serait donc Verlaine, Baudelaire ou Nerval : « Ma seule étoile est morte… »

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