Interviews


Palais national, Barcelone – Catalogne (Espagne)
Année 2013
© Florian Das Neves

Thomas Fraisse – Sentinelle de la modernité
propos recueillis par Émeric Fisset

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Quelle est l’origine de votre attachement à Saint Exupéry ?
Mon attachement à Saint Exupéry a pour origine un éblouissement pur et simple, lors de la lecture de ce qui reste pour moi son chef-d’œuvre, Terre des hommes. Plus que des qualités littéraires, la pureté de sa langue me révélait la vérité de sa pensée, en quoi elle était chez lui viscérale, et non pas simplement cérébrale. Je ne respirais plus et j’exultais à chaque phrase. Je n’en citerai qu’une, la plus parlante : « Je ne tolère pas que l’on abîme l’homme. » Je suis, par la suite, revenu à elle pour l’étudier. Cette phrase, seule, livre la vérité de l’engagement exupérien, en raison de cette étrange collocation entre le concept d’homme, véritable clé de voûte de l’humanisme et le verbe « abîmer ». Rien, dans les bonnes pratiques de la langue, ne saurait commander une telle phrase. En elle, c’est l’enfant qui ressurgit avec toute la fougue qu’il peut mettre pour combattre celui qui tenterait de lui arracher ses jouets préférés. C’est donc toute la limpidité et la sincérité de l’engagement de Saint Exupéry qui sont livrées ici, qu’on ne saurait dès lors réduire à de simples facilités d’écriture.

Quels obstacles avez-vous rencontrés pour écrire cette biographie ?
Les obstacles que je rencontrai furent légion. Le plus grave d’entre eux fut, sans doute, l’épuisement qui me saisit dès le début de ma période d’écriture, en raison de mois entiers et harassants de recherche. Celui-ci fit vite de ma rédaction un véritable combat que je menai contre moi-même. Mais l’autre obstacle que je rencontrai ensuite fut l’impression de vacuité de mon propos. En fait, le connaissant trop bien, j’avais l’impression de ressasser une somme sans pareille de lieux communs. Celle-ci ne me quitta pas, même après la parution du livre. Ce n’est que quand mon esprit fut, en quelque sorte, lavé de tout l’appareil exupérien, et devant la bonne réception du livre, que je pus trouver un peu de repos quant à la valeur du travail accompli.

Être un jeune auteur : est-ce une force ou une faiblesse ?
Pour, tout d’abord, répondre en restant à la surface des choses, je dirai, conformément à mon sentiment, qu’être un jeune auteur me semble être une faiblesse. Le dicton nous dit bien que la valeur n’attend pas le nombre des années, mais beaucoup ne sont pas de cet avis, d’autant plus lorsqu’il s’agit de littérature d’idées, comme l’est celle que je tente de produire. Mais, ensuite, je dirai que ce jugement est, somme toute, assez relatif. De la faiblesse à la force, il n’y a souvent pas grand-chose. C’est grâce à l’intelligence avec laquelle je saurai ignorer ces questions que je pourrai en faire une force. C’est grâce à l’acharnement que je saurai mettre dans mon travail que je pourrai renverser ce jugement formulé de prime abord.

Un autre auteur dont vous partagez la pensée et les valeurs ?
Je me sens tout particulièrement proche de Jean-Claude Guillebaud, puisqu’il fait figure, comme moi, de dernier des Mohicans de l’humanisme. J’aimerais, dans l’avenir parvenir, comme lui, à penser les enjeux – énormes – qui sont ceux de notre époque, et proposer des pistes pour que nos sociétés avancent sans pour autant se perdre. C’est là le plus grand enjeu, me semble-t-il, de notre temps. Comme l’écrivait Saint Exupéry devant le désastre de la guerre d’Espagne : « Ils dispersent au vent un mobilier sans savoir qu’ils anéantissent un royaume. » C’est le sentiment que j’ai aujourd’hui. Oui, tout ce qui fait nos vies est en danger. De là la nécessité de l’engagement, la raison pour moi de l’écriture. Nous devons échapper à la règle des deux D, pour l’homme et nos sociétés : déréliction et déliquescence.

Comment toutes ces valeurs de Saint Exupéry inspirent-elles votre vie ?
Elles sont comme le filigrane du papier sur lequel j’écris. C’est à elles que je retourne sans cesse. Elles sont le cadre, le Denkraum pour reprendre le concept de l’historien et philosophe de l’art Aby Warburg, c’est-à-dire l’espace de pensée dans lequel mon esprit chemine et s’organise. C’est à leur aune que j’estime chacune de mes lectures. Elles m’aident à fuir le simple déterminisme et à devenir plus que moi-même ce qui est, pour Bergson, le mouvement même de la vie. C’est grâce à elles que je n’hésite à pas à franchir les limites de ce qui se fait et ne se fait pas, ce qui se dit et ne se dit pas. Avec lui, j’entre dans la réalité du combat, cela se fera, me dis-je, puisque cela est justice, cela se dira, puisque cela est. Grâce à elles, je dépasse chaque jour une vie aux enjeux biologiques, pour entrer dans une existence motivée par le devoir, l’honneur et la volonté. Chaque jour, grâce à elles, j’avance en homme, conscient de ce qu’il échoit à l’homme.

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