Interviews


Au village de Boubonitsy sur le plateau du Valdaï, chez Valentin Pajetnov, l’auteur de L’ours est mon maître – district de Toropets, oblast de Tver (Russie)
Année 2015
© Olga Gauthier

Yves Gauthier – Pastorale sibérienne
propos recueillis par Léopoldine Leblanc

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Que représente la langue russe pour vous qui la traduisez depuis trente ans ?
Aïe ! je suis obligé de vous répondre avec des grands mots, des superlatifs… La langue russe est un miracle, un air de flûte enchantée, une symphonie. Je n’ai aucune culture musicale mais l’apprentissage du russe m’a donné une oreille, un goût pour la musique et ses petites sœurs, la poésie, la littérature. Heureux écrivains russes : il leur suffit de transcrire ce qu’ils entendent, et voilà leur œuvre écrite ! La poétesse Anna Akhmatova ne disait pas autre chose en affirmant que signer des vers, c’était faire passer pour sienne la musique glanée çà et là par l’oreille. C’est curieux d’ailleurs… un peuple gouverné cahin-caha mais qui parle comme un dieu. Je soupçonne les Russes de le savoir et d’en jouer.

Quelles ont été les difficultés en ce qui concerne la rédaction de L’Exploration de la Sibérie ?
La virginité du sujet. Il a fallu aller aux premières sources qui étaient souvent mal inventoriées, parfois inédites. Mais cet inconvénient est aussi un avantage dans la mesure où il a donné un sens à ce projet avec Antoine Garcia. D’une certaine façon, ce travail nous a fait revivre la découverte de la Sibérie, il nous a mis dans les pas des pionniers. On ne s’est pas ennuyés ! Deuxième difficulté : la méthode. Des siècles et des siècles d’exploration, des millions et des millions de kilomètres carrés, des découvreurs de tout poil : aventuriers, cosaques, trappeurs, savants, bagnards… Il a fallu « mettre de l’ordre » dans tout ça, couler le tout dans une narration.

Parmi les explorateurs partis à la conquête de la Sibérie, quelle figure vous a le plus marqué et pourquoi ?
Vitus Béring. À la fois Européen et Russe, marin et fantassin, aventurier et savant, vainqueur et looser, ambitieux et modeste, fidèle et rebelle, fort et fragile, connu et méconnu, aimé toujours, détesté jamais, il y a en lui une sagesse, une grandeur, une énigme, un destin, une tragédie, un roman à écrire. Il savait hésiter, douter, risquer. En découvrant son fameux détroit, il a vraiment « pris Christophe Colomb par-derrière » comme le lui avait ordonné Pierre le Grand. Et puis il savait commander ses hommes avec humanité, chose rare dans l’histoire de la Russie.

D’où vous vient votre goût pour la littérature d’exploration ?
C’est une mécanique un peu mystérieuse. Il me semble parfois que mon ressort, c’est la jalousie. J’aurais voulu être à la place de ces premiers inventeurs d’espaces. Or c’est impossible. On ne découvre pas deux fois le Baïkal, le fleuve Amour, le détroit de Béring (qui pourtant fut bel et bien découvert deux fois… exemple mal choisi). Seule la littérature d’exploration permet de revivre l’aventure, de voir les choses à travers les yeux des pionniers, de multiplier les focales, les expériences, les connaissances. Elle console, enrichit, transporte.

Un livre ou un auteur des contrées sibériennes que vous recommandez ?
Oleg Ermakov, Pastorale transsibérienne (éd. Jacqueline Chambon, 2004). De tous les livres que j’ai traduits, c’est celui qui m’habite le plus. Je trouve injuste, voire incompréhensible, que cet auteur reste non lu, non connu. Il a eu son heure de célébrité avec ses premiers récits sur la guerre d’Afghanistan à laquelle il avait participé bien malgré lui. Puis plus rien. Comment vous résumer Pastorale ? Imaginez Rimbaud en Sibérie et racontant en prose son auberge à la Grande Ourse… Je me sens un peu seul dans ma passion pour ce livre. Lisez-le, nous serons peut-être deux.

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