Interviews


Quartier de Barranco – Lima (Pérou)
Année 2012
© Omar Lucas

Sébastien Jallade – En quête d’un « pont » vers autrui
propos recueillis par Myriam Salomon

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Sébastien, tu as choisi de vivre à Lima. Est-ce ta passion qui a conditionné ce choix ? Ou bien la vie a-t-elle fait que tu t’es retrouvé là-bas naturellement, à force d’arpenter les chemins préhispaniques ?
Je n’avais jamais imaginé vivre au Pérou ! Mais à force d’y puiser mon inspiration, d’en rapporter des histoires, de la matière pour des films ou des livres, il m’a semblé plus sincère d’y vivre. D’ailleurs, c’est depuis que je vis loin de la France que je me sens vraiment « en voyage ». Je ne parle pas d’expatriation mais de déracinement. L’exil et le départ véritable, sans concession ni arrière-pensée, me semblent indissociables. C’est aussi inscrit dans mon histoire familiale, marquée par trois générations de migrations successives. Vivre des années loin de ses proches oblige à recomposer avec la vie, à abandonner la construction d’un discours exclusivement destiné à ton pays d’origine, celui du voyageur de retour de là-bas.

En dehors de l’aspect pratique pour ton travail, as-tu fait ce choix parce que tu y trouves un mode de vie qui te convient davantage qu’en Occident ?
Les Andes et le Pérou sont tout d’abord mon « terrain » : je suis aussi historien. C’est indispensable de se confronter dans la durée à la région du monde que tu choisis. Ensuite, c’est vrai, le continent américain porte en lui quelque chose qui me réconforte. Cela touche sans doute à mon enfance, au rapport à l’espace, aux paysages, à la façon de vivre ensemble, à la mosaïque d’identités et de langues. La vie ici est à la fois plus dure – les enjeux de société sont parfois violents – mais tout est plus ouvert. Je pense souvent au sous-titre, Introduction à l’Extrême-Occident, d’un livre d’Alain Rouquié sur l’Amérique latine. Ce continent a en effet une histoire indissociable de ce que « la vieille Europe » y a semé par le passé. Je le vois comme un miroir exagérant les traits les plus ambigus de la société occidentale, en mieux ou en pire, vers une identité qui cherche la voie de l’autonomie. C’est donc un territoire à la fois proche et lointain, où l’exotisme ne fonctionne pas longtemps. Une fois dépassés les premiers instants d’émotion béate, tu t’interroges chaque jour sur les motifs de ton voyage… ou de ton exil.

Pourquoi avoir voulu écrire un livre, Espíritu Pampa, Sur les chemins des Andes, alors que tu es journaliste ? Une envie de crier haut et fort ton amour pour ce peuple ?
Oui ! Le voyage est indissociable de l’amour, mais aussi de la peur, du désir… Pour ce qui est de mon statut, mon éditeur m’attribue le titre de journaliste parce qu’il s’agissait de mon métier avant de quitter la France. Si je ne l’exerce pas depuis plusieurs années, je ne le renie pas non plus. Ce métier peut revêtir des contours différents : témoigner par exemple, documenter une région, se confronter au terrain tout comme au défi de l’écriture. C’est aussi pourquoi je préfère le mot « documentariste » plutôt que « réalisateur » ou « auteur » quand j’évoque ma participation à divers projets de films passés ou en cours. Mon travail, quel que soit sa forme, est irrémédiablement lié à un territoire, celui des Andes péruviennes. Ensuite, tout dépend du temps que tu investis, de la complexité des sujets abordés, de la narration. Le journalisme tel qu’il est pratiqué aujourd’hui n’a plus le temps de rien et dénature le métier d’origine. Écrire un livre m’est donc rapidement apparu comme le moyen de répondre à mon désir : la recherche d’un « pont » vers les autres.

Marcher pour aller à la rencontre du vrai peuple descendant des civilisations préhispaniques est devenu pour toi une philosophie. En même temps, on sent que tu es très réaliste sur l’actualité de ces gens marqués par une oppression encore palpable.
Il est délicat de parler de « vrai peuple » car le Pérou est composé d’une mosaïque d’identités. Dans le livre effectivement, on perçoit des réalités sociales difficiles, notamment dans les zones rurales andines, où les gens utilisent encore massivement la langue quechua. Ces régions sont au bout de la chaîne de la précarité et de l’exclusion. L’enclavement, le faible accès à l’éducation ou à l’économie de marché, le déclin des modes d’expression locaux, le récent conflit armé, tout cela touche des populations fragilisées par des bouleversements sociaux ou identitaires, et qui ne maîtrisent pas vraiment les clés de leur avenir.//L’Amérique du Sud est en plein essor, et ce depuis des années : la démographie, l’éducation, la culture, l’affirmation de la société civile, mais aussi la société de consommation, la violence, la drogue, les conflits environnementaux et culturels… Dans cette phase de développement, le tourisme n’est qu’une composante parmi d’autres mais qui a une charge symbolique importante au Pérou, puisqu’il touche au passé et à sa représentation, donc à l’identité. Un des grands enjeux universels aujourd’hui, c’est celui de l’effacement de l’histoire au profit d’une mémoire à court terme. De l’incapacité de penser le passé sans autre objectif que de satisfaire le présent. Le flot des clichés qui sont colportés par le tourisme a peu à voir avec le Pérou d’aujourd’hui. Ils contribuent à favoriser l’image d’un pays figé dans une grandeur révolue. Pour ce qui est des bienfaits supposés du tourisme en matière de développement, cela relève aussi de la croyance. Il faut lire le travail d’un anthropologue tel que Jorge Gascón par exemple. Dans son livre Gringos como en sueños – « Les Gringos comme dans nos rêves », il montre combien le tourisme a accru les conflits dans la communauté d’une île du lac Titicaca. Cette industrie exige beaucoup de ressources en main-d’œuvre, en espace, en énergie, en eau : toutes choses qui entrent en compétition avec les modes de production de l’économie paysanne. Tout cela provoque une mutation accélérée, rarement maîtrisée, des sociétés concernées et de leur environnement.

As-tu des auteurs de prédilection ou es-tu du genre à lire quelque chose juste sur le coup de l’inspiration ?
Je n’ai pas vraiment d’auteurs de prédilection même si de temps à autre je relis des romans découverts quelques années plus tôt. Ils correspondent à des univers qui me touchent : du Rivage des Syrtes au Désert des Tartares, il n’y a qu’un pas. Même chose pour Ismaïl Kadaré, avec Avril brisé ou Le Palais des rêves. Enfin, même si je ne lis quasiment aucun récit de voyage, Éloge des voyages insensés de Vassili Golovanov est un chef-d’œuvre du genre. L’idée de mettre une bibliographie commentée à la fin d’Espíritu Pampa est par ailleurs venue naturellement : les livres qui t’accompagnent avant et pendant l’écriture d’un ouvrage correspondent à un autre voyage. Chaque auteur devrait avoir l’honnêteté de dire de qui il est redevable.

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